La plupart des Abidjanais ne savent pas que, littéralement, ils marchent sur des déchets ménagers, des débris et du sable.
Photo: Irit Eguavoen

Terres gagnées sur la mer au profit du logement – l’exemple de la Côte d’Ivoire

Dans les villes côtières africaines, les bords de mer sont des sites résidentiels attrayants pour les riches et pour les pauvres, mais pas pour les mêmes raisons. Alors que les coûteuses résidences de bord de mer suivent la logique globale du marché de l’immobilier, les côtes sont aussi des niches territoriales qui attirent les gens disposant de très faibles revenus. Lorsque les terrains à bâtir viennent à manquer, la terre est gagnée sur la mer selon diverses pratiques – avec d’importantes implications écologiques et socio-juridiques.

Abidjan est une métropole côtière et la capitale économique de la Côte d’Ivoire. La topographie de la ville est dominée, au sud, par la côte Atlantique ainsi que par les nombreuses péninsules et les nombreuses îles de la lagune Ébrié dont les bords de mer et les terres étaient autrefois des zones humides couvertes de mangrove et de végétation marécageuse denses. L’histoire d’Abidjan et son économie, son urbanisation, sa forme actuelle et son mode de croissance spatiale sont étroitement liées à l’utilisation de la mer et de la lagune et à l’assèchement d’espaces aquatiques transformés en terres agricoles et en terrains constructibles.

L’évolution des espaces terrestres et de certains quartiers en raison de l’ensablement et de travaux de remblaiement effectués par l’homme remonte aux années 1960 à 1970. Par conséquent, au quotidien, la plupart des Abidjanais ne sont pas conscients qu’ils marchent sur un sol constitué de déchets ménagers, de débris et de marc de café, un sous-produit de l’industrie locale du café. Récemment, la poldérisation à grande échelle par remblaiement de sable au service du logement, de l’activité portuaire, de l’industrie et du tourisme a donné lieu à une transformation urbaine omniprésente et très visible à divers endroits des bords de mer d’Abidjan.

Soweto Remblais – un quartier construit sur l’eau

L’histoire du quartier très peuplé de Soweto Remblais, gagné sur la lagune, est inscrite dans son nom. Remblayer, c’est apporter des matériaux pour « combler un creux ou surélever un terrain ». Situé sur le littoral nord de la baie de Koumassi, le quartier a ses racines dans un remblai de déchets peuplé de familles pauvres évincées de certaines parties d’Abidjan dans lesquelles a été opérée une restructuration urbaine au début des années 1960.

Dès les années 1980, à la suite d’autres projets d’urbanisation et d’évictions, les terrains à bâtir sont venus à manquer. Les nouveaux résidents ont commencé à remblayer la mangrove. L’installation sauvage de logements a donné lieu à la création d’un bidonville qui a été amélioré et formalisé dans le cadre d’un programme de la Banque mondiale dans les années 1990. Après 2011, suite à la guerre civile ivoirienne et à la crise postélectorale, le quartier a accueilli d’autres habitants. Il est devenu un haut lieu de la spéculation foncière et de la construction d’immeubles locatifs.

Lorsque je suis allée à Soweto Remblais, en 2016, la mise en place d’un remblai de sable provenant de la lagune, destiné à créer de nouveaux terrains constructibles, avait déjà commencé. En 2019, je me promenais avec des résidents de Soweto sur une plage récemment aménagée – plus belle et plus propre que la plage sur l’Atlantique elle-même. Dès 2021, cette large plage avait été remplacée par des immeubles neufs. Pour chacun d’eux, le sol avait été stabilisé par des débris. Le long du bord de mer, le bureau du maire de Koumassi avait approuvé l’ouverture d’un certain nombre de bars et de restaurants.

Cette transformation de l’espace n’a rien d’inhabituel. Elle a également lieu dans d’autres villes africaines riveraines et côtières. À Abidjan, le processus ne suscite pas l’attention du monde politique et les acteurs de la société civile ne semblent pas vouloir contester ce qui se produit – alors que cela devrait être le cas. La poldérisation, sous ses diverses formes, s’est accélérée et crée des réalités matérielles irréversibles ayant de graves conséquences écologiques et socio-juridiques.

Transformation d’espaces publics aquatiques

Les plans d’eau tels que la lagune Ébrié sont avant tout des espaces publics et, comme tels, ils sont protégés par la législation nationale et la législation maritime. En Côte d'Ivoire, toute berge riveraine inclut une zone de servitude publique de 25 mètres à partir du rivage naturel. Dans cette zone, toute construction est interdite afin de protéger les cours d’eau, les lacs et les lagunes de toute atteinte d’origine humaine et de ne pas exposer la population à des risques liés à l’eau. L’administration du district d’Abidjan a néanmoins loué à long terme de nombreux fronts de mer à des acteurs et investisseurs privés, ce qui a entraîné une quasi-privatisation de ces espaces publics au profit de groupes à revenus élevés et d’institutions.  

La zone de 25 mètres nécessite une définition spatiale et politique claire du rivage naturel. À défaut d’une telle définition, des particuliers, investisseurs professionnels et communautés riveraines peuvent repousser le rivage plus loin en gagnant de la terre sur l’eau, comme c’est le cas à Abidjan. Ils utilisent ensuite la nouvelle ligne de rivage comme référence pour une nouvelle servitude de 25 mètres, la terre gagnée sur la mer faisant l’objet d’un nouveau flou juridique. Aucun titre de propriété ne peut être attribué tant que la zone n’est pas formellement reconnue et ouverte à la privatisation par l’administration du district.

Les pêcheurs locaux sont les grands perdants
Depuis les années 1950, et même avant, la lagune Ébrié attire des gens du Golfe de Guinée en raison de la richesse de ses réserves halieutiques. Des immigrants venus de pays qui sont aujourd’hui le Ghana, le Bénin et le Togo ont conclu des arrangements fonciers avec les villages de pêcheurs de la lagune Ébrié, qui sont les propriétaires coutumiers des terres à Abidjan. Compte tenu de la pollution persistante et de la perte d’habitats constatées dans la lagune, les réserves de poissons et de crabes ont diminué au point que les femmes des villages de pêcheurs ont commencé à acheter du poisson pour le fumer et le vendre, car la pêche artisanale ne leur permet plus d’assurer leur subsistance. Aujourd’hui, la plupart des habitants des villages de pêcheurs exercent d’autres activités rémunératrices. L’accroissement de la pression démographique et la progression de l’urbanisation déstabilisent les anciens arrangements conclus entre certaines des communautés installées le long de la lagune et les villages de pêcheurs, et sont à l’origine de conflits fonciers et de tensions politiques entre les Ivoiriens et les habitants des communautés de pêcheurs migrants.

La poldérisation répond à différentes motivations qui déterminent la vitesse du processus, l’importance de la transformation spatiale, ainsi que la façon dont l’eau est remplacée par la terre. Mais que le processus soit lent, progressif et individuel, ou rapide, professionnel et à grande échelle, les implications écologiques et socio-juridiques s’accumulent. À l’échelle d’une ville, elles constituent de nouvelles difficultés ou compliquent la capacité des autorités à résoudre les problèmes futurs.

Nouvelles vulnérabilités et inégalités sociales

Sur les nouvelles terres gagnées sur la mer, à Soweto Remblais, les investisseurs construisent, sans titres fonciers légaux, sur des terrains qui n’ont pas été aménagés. Ils spéculent sur une formalisation et privatisation ultérieures, processus qui peut demander quelques années, voire des décennies. Pendant ce temps, les locataires vivent dans des logements tolérés, sans infrastructures urbaines appropriées.

Les résidents de Soweto Remblais ont de mauvaises routes et sont exposés à des inondations, par manque d’égouts et parce que la nappe phréatique est à faible profondeur. J’ai rendu visite à une famille vivant dans une maison dont le rez-de-chaussée était parfois inondé. De l’eau dégoulinait le long des murs en raison de vices de construction. Ces problèmes ont rappelé à cette famille qu’elle vivait en fait là où se trouvait auparavant la lagune. Malgré cela, elle considérait qu’elle avait de la chance d’avoir trouvé ce logement. À Abidjan, métropole de cinq millions d’habitants, il est très difficile de trouver un logement à louer à prix raisonnable.  

Il n’est pas surprenant qu’à Adjahui (voir encadré ci-dessous) les maisons construites sur des terrains remblayés soient également exposées aux inondations. Souvent, dans les quartiers non planifiés, les inondations sont dues à la faible profondeur de la nappe phréatique et à la faible capacité d’infiltration de l’eau dans les sables fluviaux, capacité encore réduite par l’augmentation des déchets plastiques dans le sol. En gagnant des terres sur l’eau grâce à l’apport de déchets, solution qui tombe à point pour résoudre le problème local d’élimination des déchets, la péninsule est entourée, à de nombreux endroits, d’un rivage artificiel de plastique qui, à son tour, complique l’écoulement de l’eau dans la lagune.

Mais la plupart des propriétaires ne se préoccupent pas des dommages causés par l’eau aux maisons et de l’inondation des voies. Beaucoup vivent dans d’autres quartiers d’Abidjan et louent les unités résidentielles à des ménages dont les revenus sont très bas. En tant qu’investisseurs et spéculateurs, ils proposent des logements à des locataires qui sont contents d’avoir un toit sur leurs têtes à un prix abordable.

Pratiques de poldérisation à Abidjan
La forme la plus basique de poldérisation consiste à transformer un marécage en terrain agricole en supprimant la végétation naturelle et en créant des planches de culture (voir la photo à gauche). Cette pratique est courante dans la municipalité de Port-Bouët située dans des zones peu élevées, entre l’océan et la lagune. L’horticulture à petite échelle offre du travail à quelques milliers de personnes. On y cultive des légumes destinés à la population de la ville. 

Cette forme d’agriculture urbaine est de plus en plus menacée par l’extension prévue de l’aéroport international voisin et par la pression démographique. Des horticulteurs font état de la disparition de jardins due à la prolifération des logements non planifiés. Par exemple, Adjahui, qui compte plus de 60 000 habitants, est située sur les terrains publics de l’aéroport, sur une presqu’île faisant face au rivage de Soweto Remblais. Elle héberge de nombreux propriétaires de maisons qui ont dû faire de la place pour permettre la construction d’immeubles, ainsi que de nombreux locataires ne pouvant plus faire face à l’augmentation des loyers à Soweto Remblais. 

Compte tenu de la proximité de la lagune, la nappe phréatique est à faible profondeur et le sol se prête mal à la construction de bâtiments. Les propriétaires de maisons et les entreprises de construction commencent par construire un mur de pierre peu élevé à la limite du terrain à bâtir. Ils stabilisent ensuite le sol avec des débris, des déchets et du sable (voir la photo à droite). Cette forme individuelle et progressive de poldérisation est pratiquée depuis des décennies, comme le montre l’exemple de Soweto Remblais. Elle est particulièrement répandue dans les marécages et le long de la lagune. Certaines personnes tirent même parti des marées. Alors qu’à marée basse, les eaux de la lagune sont peu profondes et permettent d’effectuer les travaux de construction, à marée haute les mêmes sites sont submergés. Peu à peu, le terrain et les zone environnantes sont entièrement poldérisés et les espaces couverts d’eau finissent par se transformer en terres. 

L’extraction professionnelle de sable à grande échelle dans la lagune, avec des bateaux, constitue la troisième forme de poldérisation. Dans ce cas, le pompage du sable est généralement autorisé au niveau ministériel, sans intervention des autorités municipales et des communautés riveraines.  

 

De cette façon, la réponse locale à la crise du logement pour les groupes à faibles revenus contribue rapidement à la destruction presque irréversible du paysage lagunaire naturel, de ses innombrables habitats et de ses précieux puits de carbone. Le marché de l’immobilier informel et les nouvelles constructions le long du rivage offrent des solutions temporaires à la crise du logement, solutions qui exposent les habitants pauvres à de nouvelles vulnérabilités tout en offrant aux classes moyennes la possibilité de faire des investissements illégaux, mais lucratifs.

Réduction des futures options politiques

Comme d’autres villes côtières africaines, Abidjan devra prendre des décisions politiques quant à la façon de résoudre les problèmes actuels qui ne peuvent que s’accentuer avec le temps. Pauvreté urbaine et accroissement des inégalités socio-économiques, prévention de l’agitation sociale, expansion du transport urbain, sécurisation de l’approvisionnement alimentaire et de la santé environnementale, atténuation des risques liés à l’eau et adaptation au changement climatique – tous ces problèmes exigent des solutions efficaces et murement réfléchies. La lagune à l’intérieur de la ville, avec ses rivages et ses terres marécageuses voisines, fait déjà partie de la solution compte tenu des multiples services écosystémiques qu’elle offre. La pêche locale, le transport par voie d’eau et la régulation de la température dans la ville ne sont que quelques exemples de ces services.

Toutefois, la protection des écosystèmes lagunaires et la pleine exploitation de leur potentiel pour des solutions futures sont compromises par des activités à courte vue et à grande échelle : l’extraction du sable et la poldérisation. Dès que ces espaces aquatiques sont transformés en terres, ils sont perdus. Lorsqu’un espace public a été privatisé ou est pleinement occupé par de puissants groupes d’intérêt privés, il est très difficile pour les autorités publiques de reprendre la main et d’utiliser ces espaces pour élaborer des solutions durables, et pour les acteurs de la société civile de revendiquer le retour de ces espaces à une utilisation publique.


Irit Eguavoen travaille pour l’Institut allemand de développement et de durabilité/ German Institute of Development and Sustainability (IDOS) à Bonn, Allemagne, et pour le département Géographie de l’université de Bonn ; ses travaux sont axés sur la gouvernance des océans et l’écologie politique urbaine.
Contact : irit.eguavoen(at)idos.de 

L’étude effectuée à Abidjan a été financée par la Fondation allemande pour la recherche (DFG EG 381/1-1) et la Fondation Fritz Thyssen (10.20.2.003 EL).

Références :

Eguavoen, Irit 2021. Reclamation and expulsion. Frontiers of city expansion and the loss of public and communal spaces at Abidjan’s lagoonal waterfronts. Urban Forum 

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