Femmes suivant une formation au photovoltaïque au Strathmore Energy Research Center de Nairobi, Kenya.
Photo : SERC

Créer des moyens de subsistance grâce à l’énergie propre et à l’agriculture

Seulement 35 pour cent de la population africaine a accès à l'électricité, le taux d'accès en milieu rural étant inférieur à un tiers de celui des communautés urbaines. Non seulement les technologies décentralisées en matière d'énergies renouvelables peuvent contribuer à répondre à la demande d’électricité dans les zones rurales d'une manière respectueuse du climat et à promouvoir les innovations dans le secteur agroalimentaire, mais elles constituent également un important moteur potentiel de création d'emplois locaux et de formalisation de la main-d'œuvre – à condition de pouvoir combler les déficits de compétences qui entravent la croissance du secteur.

Les répercussions économiques de l’actuelle pandémie devant atteindre des proportions historiques, l'avenir du travail est une source d'incertitude majeure, en particulier dans les économies émergentes. Après deux décennies pendant lesquelles les taux de croissance du revenu par habitant ont été supérieurs à ceux des pays riches, l'activité économique en Afrique subsaharienne s'est ralentie, sous l'effet de facteurs extérieurs, des difficultés intérieures et de la faiblesse des prix des matières premières. La croissance économique est tombée à 2,3 pour cent en 2018, ce qui a eu de graves conséquences sur l’emploi.

L'impact croissant du changement climatique sur le secteur agricole africain, essentiellement pluvial, accentue ces problèmes, aggrave la crise alimentaire et affecte également la prévisibilité et la disponibilité du travail pour des millions de personnes dans l'agriculture, qui emploie plus de 65 pour cent de la main-d'œuvre du continent. L'automatisation et la mécanisation accrues permettront d'améliorer les rendements et de réduire les coûts agricoles, mais risquent de compromettre les possibilités d'emplois agricoles traditionnels.

Parallèlement, alors que les emplois se raréfient, les récentes améliorations de l'accès aux soins de santé, entre autres facteurs, ont entraîné une explosion de la jeunesse. Jusqu’en 2018, le taux de croissance démographique a dépassé le taux de croissance économique pendant quatre années consécutives et, selon la Banque africaine de développement, les jeunes de 15 à 24 ans représentent aujourd'hui plus de 34 pour cent de la population de l'Afrique subsaharienne.

La Banque mondiale estime que chaque année, dix millions de jeunes Africains rejoignent les rangs de ceux qui cherchent du travail. Il est donc urgent de relancer une croissance soutenue. Pratiquement tous les programmes appliquant la théorie du « Big Push », des stratégies de développement de l'Union africaine à celles des pays africains, placent le développement de l'énergie et des infrastructures parmi les principales priorités de l'Afrique.

Les énergies renouvelables au cœur de la transition énergétique de l’Afrique

Les problèmes de l'infrastructure énergétique sont liés à un manque de lignes de transport adéquates pour assurer la distribution de l'électricité, ce qui entraîne une congestion du réseau, des inefficacités du système et des pertes élevées, à une mauvaise gestion des services publics, à la difficulté de recouvrer les coûts car les taux d'utilisation restent faibles sur tout le continent, etc.

Un autre problème majeur réside dans la difficulté de fournir de l'électricité aux communautés rurales et éloignées. En effet, seulement 35 pour cent de la population africaine a accès à l’électricité, les taux d'accès en milieu rural étant inférieurs à un tiers de ceux des communautés urbaines. Les Nations unies estiment qu'à l'échelle mondiale, 650 millions de personnes n'auront toujours pas accès à l'électricité en 2030 et que neuf sur dix d'entre elles vivront en Afrique subsaharienne. De nombreux pays africains sont en pleine transition énergétique, car les projets d'énergie solaire, éolienne et géothermique des services publics remplacent la production diesel, les systèmes de stockage sur batteries progressent et l'électrification rurale fait l'objet d'une attention croissante.

Les technologies renouvelables et décentralisées sont au centre de cette transition énergétique. À eux seuls, les pays d'Afrique de l'Est ont annoncé la mise en service de plus de 2 000 MW de nouveaux projets d'énergie solaire photovoltaïque (PV) et éolienne au cours des trois prochaines années. De fait, plus de 40 pour cent des pays d'Afrique subsaharienne ont des objectifs officiels d'électrification rurale, et au moins un tiers ont des objectifs ou des plans spécifiques d'énergie renouvelable décentralisée. De janvier à juin 2019, plus de quatre millions de lanternes solaires, de systèmes multi-lampes et de systèmes solaires domestiques certifiés de qualité ont été vendus sur le continent. Et alors que seulement 1 500 mini-réseaux sont actuellement installés, 4 000 autres (principalement des hybrides solaires de troisième génération) sont à divers stades de planification et de développement en Afrique.

Quantification des emplois dans le secteur des énergies propres

La fourniture de services énergétiques aux 650 millions de personnes qui n'y ont toujours pas accès pourrait constituer une opportunité majeure pour l'emploi. Les technologies décentralisées d'énergie renouvelable – qui permettent de produire de l'électricité à proximité du nœud de consommation – sont souples, capables d'atteindre plus efficacement les communautés éloignées ou ceux qui se trouvent en bout de ligne, et augmentent rapidement leur part de marché, ce qui contribue déjà à stimuler la productivité.

En fait, l'agriculture, qui domine encore l'économie africaine, est probablement le secteur le mieux placé pour bénéficier du potentiel de l'accès à l'énergie propre pour atténuer le changement climatique, améliorer la productivité, stimuler la croissance économique à court terme et, bien sûr, créer des emplois locaux. Ainsi, la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance, l'accès à l'énergie et les progrès des technologies renouvelables sont intrinsèquement liés. La question est de savoir comment nous pouvons libérer le potentiel de cette interconnectivité.

Une partie du problème tient au manque de données permettant une intervention politique éclairée, précise et ciblée. Il existe peu d'études à ce jour qui fournissent des chiffres fiables sur l'emploi dans le secteur des énergies renouvelables en Afrique, et il y a peu de données quantitatives sur les déficits de compétences spécifiques qui entravent la croissance du secteur.

Combler le manque de données nécessaires pour appliquer une politique en toute connaissance de cause est l'objectif de la campagne #PoweringJobs lancée par une coalition de partenaires et dirigée par l'organisation internationale à but non lucratif Power for All. Récemment, la campagne a entrepris un recensement ascendant des emplois, le premier du genre, dans le secteur des énergies renouvelables décentralisées en Afrique subsaharienne. Elle vise plus particulièrement le Nigeria, l'un des marchés des énergies renouvelables à la croissance la plus rapide, et le Kenya, l'un des plus matures.

Publiée en 2019, cette enquête sur l'emploi est la plus complète connue à ce jour, mais elle ne fait qu'effleurer l'estimation de l'emploi, créant ainsi une base de référence pour de futures collectes de données. L'enquête recueille des données sur l'emploi dans plus d'une centaine d'entreprises du Nigeria et du Kenya qui offrent des produits et services liés aux énergies renouvelables, qu’il s’agisse de lanternes solaires, de systèmes solaires domestiques, de systèmes d'irrigation solaires, de systèmes solaires autonomes commerciaux et industriels ou de mini-réseaux alimentés par des énergies renouvelables. Cela signifie que l'échantillon couvre les entreprises décentralisées du secteur des énergies renouvelables opérant dans des communautés hors réseau, faiblement connectées au réseau ou connectées au réseau, tout au long de la chaîne d'approvisionnement locale, depuis la fabrication et les importations en gros jusqu'à la vente, l'installation et l'exploitation.

Favoriser la création d’emplois grâce à la productivité

Les premières données montrent que le secteur des énergies renouvelables est devenu un employeur important dans les marchés émergents. Bien qu'elles soient toute récentes et qu'elles commencent à peine à se développer, les énergies renouvelables décentralisées ont déjà permis d'augmenter la main-d'œuvre directe par rapport aux secteurs traditionnels de l'électricité à l'échelle des services publics.

Au Kenya, le secteur emploie environ 10 000 personnes (emplois directs et formels), soit presque autant que la société nationale de services publics du Kenya, selon ses propres estimations. Au Nigeria, les entreprises d'énergies renouvelables décentralisées emploient environ 4 000 personnes (emplois directs et formels), soit pratiquement autant que le secteur de l'électricité, du gaz et de la vapeur. Il est toutefois important de noter que, comparativement à cet impact sur l'emploi formel, les énergies renouvelables décentralisées emploient deux fois plus de travailleurs dans le secteur informel. Ceci est essentiel car le travail informel est la première source d'emploi dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne.

En outre, selon les meilleures estimations documentaires, jusqu'à cinq fois plus de personnes pourraient obtenir du travail grâce aux emplois stimulés par la productivité, les entreprises et les activités nouvellement créées dans les zones rurales. Alors que les salons, les kiosques de restauration, de vente au détail et de divertissement sont déjà très populaires, une nouvelle vague d'entreprises de transformation de produits agricoles est en train d'émerger – du séchage des fruits à la réfrigération, l'entreposage frigorifique, la mouture, l'incubation des œufs, la transformation du miel et plus encore.

Plus de 100 entreprises développent des appareils de production solaire hors réseau pour le marché africain et des centaines d'autres les distribuent. Les ventes sont encore relativement faibles, puisque de nombreuses unités de transformation des produits agricoles sont encore au stade de projets pilotes, mais on s'attend à ce que ce nouveau secteur prenne de l’ampleur dans les années à venir.

C'est important car les femmes et les jeunes sont les plus durement touchés par le manque de possibilités d'emploi en milieu rural, en raison du manque d'éducation, des perceptions traditionnelles des rôles des hommes et des femmes, du manque de mobilité sociale et d'une foule d'autres facteurs socioculturels.

Pour donner une idée de l'ampleur du phénomène, les estimations du nombre « d’emplois productifs » créés grâce à l’accès (nouveau ou amélioré) à l'électricité étaient d’environ 65 000 au Kenya et de 15 000 au Nigeria au moment de l'étude. Mais comme les entreprises du secteur de l’énergie n’utilisent pas de manière standard la création d'emplois pour les utilisateurs finaux comme mesure de performance, elles ne peuvent pas accorder une grande confiance à leurs estimations. Et comme nous l'avons mentionné, la documentation est mince et il faut par conséquent accentuer la recherche.

Quels types d'emplois exactement les énergies renouvelables créent-elles au Nigeria et au Kenya ? Les entreprises emploient des ingénieurs électriciens, des programmeurs, des techniciens, des concepteurs de technologies, des experts en comptage, des analystes et gestionnaires de données, des ingénieurs informaticiens et des experts en surveillance. Les directeurs financiers, juridiques et commerciaux, ainsi que les responsables des ventes, de la vente au détail, de la distribution des produits, de la logistique, du service clientèle et de l'engagement des clients sont également au cœur de la fonction commerciale. Il existe bien sûr d'autres emplois dans les industries en amont (comme la fabrication locale de panneaux solaires) et en aval (comme le recyclage des déchets).

Pour chaque type de technologie, les chaînes de valeur et donc les fonctions requises varient. Les entreprises de mini-réseaux solaires, par exemple, ont besoin de micro-financeurs, de formateurs communautaires et de professionnels des services de soutien aux entrepreneurs, pour soutenir les entreprises et les sociétés qui se développent grâce à l'accès aux réseaux. Ces types de clients sont importants pour les recettes, c'est pourquoi les entreprises de mini-réseaux s'attendent à ce que, dans un avenir proche, cet aspect devienne plus central dans leur modèle d’activité. Plus des deux tiers de la main-d'œuvre décentralisée dans le domaine des énergies renouvelables est qualifiée et travaille à plein temps, la durée moyenne de rétention étant supérieure à 30 mois et la rémunération moyenne se situant dans la fourchette des revenus moyens des deux pays.

Il est primordial de combler le déficit de compétences

L'association de ces résultats avec les projections de marché futures accessibles au public suggère que beaucoup, beaucoup plus d'emplois pourraient être créés, mais les entreprises décentralisées du secteur de l’énergie affirment qu'elles sont confrontées à des déficits de compétences et à des obstacles au recrutement. En fait, on dit que ce sont les ressources humaines, et non la technologie, qui font ou défont les entreprises dans ce domaine. La formation technique (STEM) est essentielle, bien sûr, mais les entreprises disent avoir le plus de difficultés à recruter dans les domaines de la gestion, de la finance, du droit, de la vente et du marketing. Malheureusement, les diplômés de ces programmes sont souvent peu nombreux et, le plus souvent, les canaux de recrutement qui permettraient de les contacter n’existent tout simplement pas.

Ces difficultés, aggravées par d'autres barrières sociales et cultures d'entreprise, font que la représentation des femmes est très insuffisante. En moyenne, au Kenya et au Nigeria, les femmes représentent moins d'un tiers de la main-d'œuvre directe et officielle et occupent environ 25 pour cent des postes de direction. Or, les femmes sont essentielles à la capacité du secteur à élargir l’accès à l’énergie. Ainsi, en tant qu'influenceuses sociales au sein de leurs communautés, elles jouent un rôle majeur dans la réussite des ventes, la distribution des produits et le développement des micro-entreprises.

Outre les compétences techniques nécessaires, les entreprises ont expliqué que, souvent, les débutants ne sont pas prêts pour ce secteur, car ils manquent de compétences générales en affaires, comme la communication, le leadership et le sens critique. Pour obtenir de bons résultats commerciaux, les compétences non techniques sont importantes pour chaque type de travail, dans tous les domaines. Cela vaut tout particulièrement pour les jeunes débutants. Bien que les jeunes représentent 40 pour cent de la main-d'œuvre du secteur au Kenya et 30 pour cent au Nigeria, les entreprises admettent qu’il serait possible d'en embaucher encore plus.

Stratégies de création d’emplois dans le secteur des énergies renouvelables

Ce type de données fournit de nombreuses indications pour les interventions qui peuvent contribuer à accroître la création d'emplois à court terme. Des compétences précises sont nécessaires au développement à grande échelle des énergies renouvelables et à la création de plus d'emplois.

Premièrement, une collaboration plus étroite est nécessaire pour élaborer des programmes de formation standardisés, accrédités et adaptés à l'industrie, ainsi que des programmes de développement de carrière pour les diplômés.

Deuxièmement, la création de filières de recrutement formelles pour les jeunes et les femmes est un domaine négligé dans lequel la formation professionnelle, les établissements d'enseignement supérieur et les associations industrielles peuvent jouer un rôle essentiel.

Troisièmement, la grande importance du secteur dans la création d'emplois informels et productifs offre la possibilité de soutenir directement les nouvelles innovations dans la transformation agricole, tout en encourageant les interventions directes de formation et la formalisation du travail pour l'aligner sur les normes locales et internationales de travail décent, de rémunération et de protection sociale.

Enfin, ces premiers indicateurs suggèrent que des recherches quantitatives beaucoup plus approfondies sont nécessaires pour comprendre les déplacements d'emplois dans d'autres secteurs, les impacts indirects et induits sur l'emploi et la productivité, ce qui nécessite davantage de données intersectorielles, ainsi que des outils d'échantillonnage standards s’adressant aux utilisateurs finaux, en mettant l'accent sur les différentes chaînes de valeur productive. La fourniture rapide d’un accès abordable et fiable à l’énergie, grâce à des solutions d’énergie renouvelable permettant d’accéder aux gens là où ils se trouvent, est un important moyen d'ouvrir les économies, en particulier dans les zones rurales. En ces temps où il est essentiel de trouver des moyens de relancer la reprise économique et de mettre en place des systèmes résilients, les énergies renouvelables devraient être au cœur de toute action.

Rebekah Shirley est cheffe de recherche à Power for All, une organisation internationale à but non lucratif favorisant les approches intégrées d’électrification universelle. Rebekah et son équipe de recherche ont obtenu de nombreux prix comme leaders d’opinion dans le secteur africain de l’énergie. Avant de vivre au Kenya, Rebekah était Chancellor's Fellow à l’université de Californie, Berkeley, où elle a obtenu un PhD dans la recherche de solutions d’optimisation des systèmes d’énergie dans les pays émergents.
Contact : rebekah@powerforall.org 

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