Épis de maïs séchés mis de côté après la récolte.
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Quel aspect devraient prendre les systèmes semenciers ?

Le concept d’agriculture sensible à la nutrition aborde la question des liens existant entre la production agricole, la nutrition humaine et la santé en mettant l’accent sur les résultats nutritionnels des systèmes agricoles et alimentaires. Cet article examine les liens entre les semences et ce concept et fait des suggestions pour tenir compte de ces liens lors de l’élaboration des politiques semencières.

L’agriculture sensible à la nutrition (ASN) est étroitement liée à la définition de la sécurité alimentaire et nutritionnelle qui s’appuie elle-même sur les trois piliers que sont la disponibilité des produits alimentaires, l’accès à ces derniers et l’utilisation qu’on en fait, la stabilité étant une caractéristique inhérente à ces trois piliers. Par conséquent, lorsqu’on examine comment la question des semences est liée à l’ASN, il pourrait être intéressant de commencer par étudier la façon dont elle est liée à ces piliers (voir la figure ci-dessous).

Semences et disponibilité des aliments

Les semences sont à la base de toute production agricole. Contrairement à d’autres « intrants » agricoles tels que les engrais ou les pesticides, elles sont indispensables. Donc, pour produire des denrées alimentaires, les exploitants agricoles ont besoin de semences au moment des semis. C’est pourquoi, dans un pays, l’existence d’un système semencier fournissant des semences en quantité et qualité suffisantes et au moment voulu est une importante condition à remplir pour garantir la disponibilité de nourriture. Cette tâche n’est pas anodine : dans de nombreux pays en développement, il est difficile de s’assurer que les semences produites par le secteur semencier et de sélection végétale atteignent en temps voulu les points de distribution dans les zones rurales. Les exploitants agricoles sont désireux de conserver des semences provenant de leur propre récolte car, en plus d’éviter des dépenses, cela leur donne une certaine indépendance par rapport à l’approvisionnement externe. Des systèmes décentralisés de production et de distribution de semences pourraient donc être d’importants facteurs de sécurité alimentaire et nutritionnelle, notamment lorsque des épisodes météorologiques extrêmes tels que les inondations et les glissements de terrains sont fréquents et compliquent sérieusement l’approvisionnement des agriculteurs des régions isolées en semences produites ailleurs.



Les variétés végétales ne donnent généralement pas leur meilleur rendement lorsque les conditions de culture sont moins favorables. L’adaptation des variétés au sol et au climat est donc un facteur important qui contribue à assurer la disponibilité de quantités suffisantes d’aliments. Ces caractéristiques inhérentes peuvent être présentes dans les semences de certaines variétés, soit en raison de la sélection effectuée par l’agriculteur, soit en raison d’une sélection végétale scientifique. Dans les régions où les conditions climatiques et celles du sol sont très variables, les agriculteurs ont tendance à adapter les terres affectées à certaines cultures et variétés chaque année, en s’appuyant sur leurs dernières observations et sur leur expérience. Ils doivent donc disposer de semences couvrant un éventail de variétés au moment des semis afin d’atténuer les effets des conditions variables de production et de climat, et de renforcer la résilience des systèmes agricoles et alimentaires.

Semences et accès aux aliments

La disponibilité matérielle des semences est certes importante, mais les droits de chacun à y accéder le sont tout autant pour assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le prix de revient des semences produites par les agriculteurs est généralement très inférieur à celui de semences certifiées produites par le secteur formel. Les semences issues des récoltes ont une importance considérable dans les pays en développement et pour de nombreuses cultures présentant un intérêt économique « mineur », elles sont même l’unique source de semences. C’est pourquoi, pour les agriculteurs, la possibilité d’utiliser leurs propres semences ou d’en emprunter, en échanger ou en acheter localement auprès des membres de leur famille ou de voisins leur garantit l’accès aux semences, notamment dans les situations d’urgence.

Les lois sur la protection des variétés végétales et sur les semences peuvent avoir une incidence sur les systèmes semenciers gérés par les agriculteurs et peuvent avoir des conséquences différentes sur divers groupes de personnes, en fonction, par exemple, du genre, de l’appartenance ethnique ou des niveaux de richesse. Ces lois ont un impact potentiellement important sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle car les familles rurales, mais aussi les populations urbaines, dépendent de la capacité des agriculteurs à accéder aux semences de nombreuses cultures dans diverses situations. Il importe de soigneusement déterminer si l’augmentation des coûts de production associée à l’utilisation de « variétés modernes » et de « semences améliorées » est contrebalancée par des avantages nutritionnels potentiels, par exemple l’amélioration de la quantité et de la qualité des aliments consommés, compte tenu des conditions particulières rencontrées dans chaque pays et des différents groupes d’agriculteurs et de consommateurs.

Semences et utilisation des aliments

L’aspect pratique de la sécurité alimentaire et nutritionnelle englobe des questions telles que la perte de qualité lors du stockage et de la transformation, la qualité nutritionnelle des produits alimentaires utilisés, ainsi que la préparation et la composition des repas selon les besoins alimentaires des individus. La teneur en éléments nutritifs et la qualité après récolte sont déterminées par les caractéristiques génétiques des variétés végétales utilisées, ainsi que par d’autres facteurs. Ces caractéristiques peuvent être améliorées ou préservées grâce à une sélection ciblée. De nombreuses cultures et variétés traditionnelles contiennent des niveaux élevés d’oligoéléments et l’examen des collections de germoplasme pour identifier des caractéristiques nutritionnellement pertinentes révèle une variabilité génétique considérable dans les cultures alimentaires importantes.

Toutefois, par le passé, la qualité nutritionnelle n’a pas joué un rôle important dans la plupart des programmes de sélection, si bien que le potentiel de la sélection végétale en matière d’amélioration nutritionnelle est resté en grande partie inexploité. Certains programmes de sélection végétale tels que les programmes AgroSalud et Biofort en Amérique latine ou les initiatives de sélection au titre du programme A4NH du GCRAI et de HarvestPlus ont spécialement mis l’accent sur l’accroissement des teneurs en oligoéléments de cultures alimentaires telles que la patate douce, le manioc, le maïs, le riz, le blé, le millet perle et le haricot pour lutter contre des carences généralisées (faim non apparente).

Pour que les agriculteurs puissent utiliser des cultures présentant un tel intérêt nutritionnel, qu’il s’agisse de cultures nouvelles ou traditionnelles, il faut qu’ils aient accès aux semences de ces variétés et que leur utilisation soit récompensée par les partenaires du marché. Des mesures de soutien peuvent donc être nécessaires pour sensibiliser le public et créer des débouchés commerciaux. En cas d’affaiblissement des réseaux traditionnels de production et de distribution de semences, d’autres possibilités peuvent prendre de l’importance, par exemple les foires aux semences, les réseaux de producteurs de semences ou les banques de semences communautaires.

De plus, les besoins alimentaires des individus diffèrent, par exemple en fonction du sexe, de l’âge et de l’état de santé. Pour préparer les aliments conformément aux besoins alimentaires individuels, il faut avoir des connaissances en matière de nutrition, disposer d’aliments variés parmi lesquels choisir et pouvoir y accéder. Par conséquent, pour soutenir l’aspect pratique de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, les agriculteurs ont besoin de semences couvrant un éventail de cultures présentant un intérêt nutritionnel de manière à fournir aux membres de leur famille et de leur communauté, mais aussi aux consommateurs urbains, et pendant toute l’année, des aliments nutritifs parmi lesquels les individus peuvent faire le « bon » choix.

Perspectives et conclusions

Dans de nombreux pays en développement, les systèmes agricoles, alimentaires et semenciers sont en cours de transformation. Pendant ce processus, des lois sur la protection des variétés végétales et sur les semences sont adoptées et, lorsqu’elles existent, elles sont révisées. Pour orienter le processus de transformation vers une amélioration des résultats nutritionnels, notamment en ce qui concerne les groupes vulnérables, les gouvernements et les donateurs doivent fortement tenir compte du droit de l’homme à l’alimentation.

Dans les systèmes semenciers, différents acteurs ont, à la fois, des intérêts communs et divergents. Par exemple, les agriculteurs et les consommateurs ont intérêt à disposer d’un éventail de cultures et de variétés diversifiées, alors que les entreprises privées de production de semences cherchent à accroître la part du marché des cultures et variétés relativement peu nombreuses sur lesquelles elles font porter leurs efforts. Les variétés hybrides peuvent accroître la production agricole, mais elles risquent d’empêcher les groupes vulnérables n’ayant pas les moyens d’acheter de nouvelles semences année après année d’accéder à ces semences. Toutefois, les agriculteurs « plus aisés » peuvent trouver un intérêt à utiliser ces variétés. C’est aux gouvernements qu’incombe la responsabilité de trouver un équilibre entre ces intérêts divergents.

Les politiques et les mesures d’incitation doivent être ciblées et évaluées plus clairement en fonction des résultats nutritionnels et diverses approches et contributions des acteurs concernés peuvent être nécessaires pour mettre en place des systèmes de semences qui soutiennent l’ASN. Enfin, le concept d’ASN ne se limite pas à améliorer les divers aspects de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Les boucles de rétroaction entre les activités agricoles, l’environnement et la santé humaine sont souvent négligées par les politiques agricoles et alimentaires. Il existe par conséquent un besoin de recherches et d’institutions qui s’intéressent à des domaines politiques aussi interdépendants et élaborent des programmes et activités appropriés. À cet égard, les ODD récemment définis et les droits de l’homme concernés peuvent constituer des orientations pour les gouvernements, la société civile et le secteur privé.


Anja Christinck
Consultante, Seed4change – Recherche
et Communication
Gersfeld/Rhön, Allemagne
mail@seed4change.de

Friederike Kraemer
Projet sectoriel « Agriculture durable »
Deutsche Gesellschaft für Internationale
Zusammenarbeit (GIZ) GmbH
Eschborn, Allemagne
friederike.kraemer@giz.de