Madame Maria Helena Semedo est entrée à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2003. En juillet 2009, elle a été nommée sous-directrice générale/représentante régionale pour l’Afrique. Depuis 2013, elle est directrice générale adjointe, coordonnatrice des ressources naturelles.
Photo: FAO/Giuseppe Carotenuto

« Nous devons faire valoir les atouts des légumineuses »

Les Nations unies ont déclaré 2016 Année internationale des légumineuses. Mme Maria Helena Semedo, directrice générale adjointe de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), coordonnatrice des ressources naturelles, explique pourquoi ces cultures sont si précieuses pour une alimentation nutritive et les moyens de subsistance des exploitants agricoles.

Rural 21: Mme Semedo, l’Année internationale des légumineuses a pour slogan « Des graines nutritives pour un avenir durable ». Pourquoi les légumineuses sont-elles si importantes pour la nutrition et la durabilité ?
Maria Helena Semedo : du point de vue de la santé, les légumineuses ont une haute valeur nutritive car elles sont riches en nutriments et sont de bonnes sources de protéines. Elles contiennent en effet de 20 à 25 pour cent de leur poids en protéines, soit respectivement le double et le triple de ce qu’en contiennent le blé et le riz. Consommées avec des céréales, elles améliorent considérablement la qualité protéinique du régime alimentaire et une protéine complète est formée.

Les légumineuses ont une faible teneur en lipides et une teneur nulle en cholestérol. Elles ont également un faible indice glycémique – indicateur de l’effet sur le taux de sucre dans le sang – et sont une source importante de fibre alimentaire. Comme elles ne contiennent pas de gluten, elles sont idéales pour les  personnes atteintes de la maladie cœliaque.  De plus, elles sont riches en minéraux – fer, magnésium, potassium, phosphore, zinc – et en vitamines B – thiamine, riboflavine, niacine, B6, et acide folique – qui jouent tous un rôle vital pour la santé.

Les légumineuses sont une source importante de protéines végétales pour les populations du monde entier et doivent être consommées dans le cadre d’une alimentation saine pour lutter contre l’obésité, ainsi que pour prévenir et aider à gérer des maladies chroniques telles que le diabète, les problèmes coronariens et le cancer ; elles sont aussi une source importante de protéines végétales pour les animaux.

 En termes de durabilité, les légumineuses ont des propriétés de fixation de l’azote qui peuvent contribuer à améliorer la fertilité du sol et avoir un effet positif sur l’environnement. On estime que les légumineuses peuvent fixer de 72 à 350 kg d’azote par hectare et par an. Par ailleurs, certaines espèces de légumineuses peuvent libérer le phosphore du sol qui joue également un rôle important dans la nutrition des plantes. Ces deux caractéristiques sont particulièrement importantes pour les systèmes de production agricole à faibles intrants et les principes agro-écologiques car elles permettent de réduire considérablement le recours aux engrais. Parallèlement, la culture de légumineuses en rotation avec d’autres cultures permet de continuer de cultiver la même parcelle de terrain. Dans les systèmes de cultures associées, les légumineuses permettent non seulement d’améliorer l’efficacité d’utilisation du sous-sol grâce à leurs racines, mais également de réduire l’utilisation de pesticides. Des légumineuses à racines profondes telles que le pois d’Angole peuvent alimenter en eau souterraine les espèces auxquelles elles sont associées. La culture de légumineuses indigènes telles que le haricot « bambara » peut contribuer à améliorer la sécurité alimentaire car elles sont adaptées aux systèmes de production et de consommation locales. Enfin, il est important de noter que les légumineuses sont très polyvalentes et peuvent être utilisées dans différents systèmes de production agricole tels que la culture en rotation, la culture associée, l’assolement et, bien sûr, la culture de couverture.

Les légumineuses sont cultivées depuis des siècles et elles entrent dans l’alimentation quotidienne de nombreuses populations. Comment se fait-il qu’elles soient tombées dans l’oubli ces dernières années ?
Il est vrai qu’à l’échelle mondiale, des légumineuses telles que la lentille, le haricot, le pois et le pois chiche occupent une place importante dans le panier de la ménagère. La culture du haricot, du pois chiche et de la lentille remonte à quelque 7 000–8 000 ans avant J.-C. ! De l’Italie à l’Inde, les légumineuses entrent dans la composition des menus traditionnels. De fait, la FAO reconnaît depuis toujours l’importance des légumineuses pour la tradition et le bien-être et il y a longtemps que nous encourageons leur utilisation dans nos recommandations nutritionnelles. Mais je n’irais pas jusqu’à dire que les légumineuses sont tombées dans l’oubli ces dernières années – elles entrent encore largement dans l’alimentation quotidienne et les régimes de base. Néanmoins, la production et la consommation de légumineuses par habitant suivent une courbe faiblement descendante, mais régulière, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Selon la FAO, cette tendance reflète non seulement un changement des habitudes alimentaires et des préférences des consommateurs, mais également l’incapacité de la production nationale à suivre le rythme de la croissance démographique dans de nombreux pays. Nous devons à nouveau faire valoir les vertus et avantages des légumineuses auprès du grand public et on peut dire que de ce point de vue, l’Année internationale des légumineuses ouvre des perspectives intéressantes !

Quel rôle les légumineuses jouent-elles aujourd’hui pour la nutrition et les moyens de subsistance des petits exploitants agricoles ?
Les légumineuses peuvent contribuer à la nutrition et aux moyens de subsistance des petits exploitants agricoles. Pour commencer, comme nous l’avons vu plus haut, elles ont une forte teneur en protéines et minéraux – leur consommation régulière peut contribuer à améliorer globalement la santé et la nutrition. Ensuite, elles peuvent améliorer les moyens de subsistance en optimisant et favorisant la production  en rotation de légumineuses et de céréales. Avec ce type de culture en rotation, l’azote résiduel fourni par la culture précédente de légumineuses peut augmenter le rendement et la concentration de protéines brutes des céréales cultivées à la suite. Comme nous l’avons déjà vu, l’intégration de légumineuses dans les systèmes de cultures associées et/ou leur utilisation comme cultures de couverture peuvent améliorer la fertilité du sol et réduire la dépendance aux engrais chimiques en fixant l’azote et en libérant le phosphore du sol. Elles contribuent ainsi à améliorer la durabilité du système de production. En plus d’être des produits alimentaires de longue conservation, les légumineuses peuvent être vendues et commercialisées et ainsi constituer des sources de revenus supplémentaires pour leurs producteurs. Les légumineuses sont des cultures à forte valeur ajoutée et se vendent généralement deux à trois fois plus cher que les céréales. La transformation locale des légumineuses peut également constituer une source d’emplois supplémentaires dans les zones rurales. De même, certaines variétés peuvent résister aux impacts du changement climatique, ce qui présente un intérêt particulier dans les régions exposées aux catastrophes naturelles.

Actuellement, nous ne disposons pas de données et d’informations suffisantes sur la contribution réelle des légumineuses à la sécurité alimentaire et la nutrition des ménages et nous espérons que cette importante question sera mieux documentée et explorée pendant l’Année internationale des légumineuses.

D’un côté, nous sommes confrontés à la faim et la malnutrition, et de l’autre à des maladies liées à la nutrition et dues à une alimentation trop riche ou simplement inappropriée. Ce phénomène est appelé à prendre de l’ampleur dans la mesure où l’urbanisation progresse et où les habitudes alimentaires changent  dans les classes moyennes émergentes de pays tels que la Chine et l’Inde. Selon vous, quel rôle les légumineuses peuvent-elles encore jouer ?
Ce sont vraiment là les deux aspects d’un même problème – ce qu’on appelle le double fardeau de la malnutrition – que nous avons vu évoluer ces dernières années. En mettant en avant les vertus diététiques des légumineuses, nous espérons accroître leur popularité et faire en sorte qu’elles entrent plus dans les habitudes et tendances alimentaires. Les légumineuses sont un élément important d’une alimentation saine parce qu’elles sont riches en protéines, en fibres et d’autres éléments nutritifs essentiels. Leur forte teneur en fer et en zinc est particulièrement bénéfique pour les femmes et les enfants guettés par l’anémie. Elles contiennent également des composés bioactifs dont il a été démontré qu’ils aident à lutter contre le cancer, le diabète et les maladies cardiaques, et certaines études montrent que la consommation régulière de légumineuses peut également contribuer à lutter contre l’obésité.

Dans de nombreuses petites exploitations agricoles familiales on ignore la valeur des légumineuses en termes de nutrition et de santé, ainsi qu’en ce qui concerne la préservation de la fertilité du sol et l’adaptation de l’agriculture au changement climatique. Souvent, les femmes constituent le groupe cible des conseils nutritionnels, alors que les hommes constituent le groupe cible de la vulgarisation agricole. Ne serait-il pas judicieux de lier plus étroitement la vulgarisation agricole et les conseils nutritionnels ?
Absolument – et de fait il y a des années que la FAO a adopté cette approche multidimensionnelle. Nous devons nous attaquer à ces questions et les cibler de manière globale. Lorsque nous collaborons sur le terrain avec des pays, des collègues et des communautés, nous nous efforçons d’inclure un large éventail de parties prenantes, à tous les niveaux, avec lesquelles nous pouvons examiner et promouvoir des recommandations nutritionnelles, de bonnes pratiques et des échanges de connaissances, des politiques responsables, des partenariats judicieux, etc.

Quelles parties prenantes devraient jouer un rôle actif, notamment pour atteindre les objectifs de l’Année internationale des légumineuses, à savoir, sensibiliser l’opinion publique et stimuler la production et le commerce ?
L’Année internationale des légumineuses 2016 a pour objectif de mieux sensibiliser l’opinion publique aux avantages nutritionnels des légumineuses dans le cadre d’une production alimentaire durable axée sur la sécurité alimentaire et la nutrition. Nous espérons ainsi offrir un moyen unique d’encourager l’établissement de liens dans toute la filière alimentaire qui ferait ainsi un meilleur usage des protéines des légumineuses, augmenterait leur production mondiale, tirerait mieux parti de la rotation des cultures et relèverait les défis du commerce des légumineuses. À l’échelle mondiale, le commerce international des légumineuses a rapidement progressé, bien plus rapidement que la production, et la valeur des exportations de légumineuses a augmenté encore plus vite, notamment ces dernières années où elle est passée de 2,5 milliards de dollars US en 1990 à environ 9,5 milliards de dollars US en 2012. Et cette progression devrait se poursuivre. C’est pourquoi nous devons faire passer le message auprès des producteurs – notamment les petits exploitants agricoles – pour les encourager à poursuivre dans cette voie. Mais pour inverser les habitudes de consommation et de production et vraiment faire valoir les atouts des légumineuses, nous devons également convaincre un large public – des exploitants agricoles aux diététiciens, aux cuisiniers et aux consommateurs, des jeunes aux vieux.

L’interview a été réalisée par Mme Silvia Richter.