En Afrique, les systèmes de production agricole sont souvent très diversifiés.
Foto : M. Qaim

Accès au marché et diversité alimentaire des ménages agricoles

La diversification des espèces végétales et animales cultivées et élevées par les petits exploitants agricoles est souvent perçue comme une bonne stratégie d’amélioration de leur diversité alimentaire et de leur nutrition. Sur la base de données couvrant différents pays, nous montrons que ce lien entre diversité de production et diversité de consommation est moins étroit qu’on le suppose généralement. L’accès au marché joue un rôle nettement plus important pour la qualité de l’alimentation des ménages agricoles.

La faim et la malnutrition sont des problèmes mondiaux complexes. Malgré l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle constatée au cours des dernières décennies, la prévalence de la sous-alimentation reste élevée, notamment en Afrique et en Asie. On considère que près de 800 millions de personnes souffrent encore de faim chronique, c’est-à-dire qu’elles ne consomment pas assez de calories. Par ailleurs, on estime à deux milliards le nombre de personnes souffrant de malnutrition due à une carence en oligo-éléments résultant essentiellement d’une insuffisance des apports en vitamines et en minéraux tels que le fer et le zinc. Les carences nutritionnelles pèsent lourdement sur la santé et se traduisent en perte de productivité, en perturbation du développement physique et mental chez l’homme, en susceptibilité à diverses maladies et en décès prématurés. Elles résultent non seulement d’une faible consommation d’aliments, mais aussi d’une mauvaise qualité et diversité alimentaire. De fait, les indicateurs de la diversité alimentaire sont souvent utilisés comme variables de remplacement pour la situation nutritionnelle générale des personnes car des régimes alimentaires variés facilitent un apport équilibré de tous les nutriments essentiels.

L’accroissement de la diversité alimentaire est par conséquent une stratégie importante à adopter pour améliorer la nutrition et la santé. Cela implique également une diversification de la production agricole pour qu’un large choix de différents types d’aliments soit également disponible et accessible aux couches pauvres de la population. Au cours des 50 dernières années, la modernisation de l’agriculture a contribué à resserrer l’éventail de la production mondiale en mettant l’accent sur un nombre limité de cultures alimentaires majeures.

En Afrique et en Asie, les personnes sous-alimentées vivent majoritairement en milieu rural et beaucoup sont de petits exploitants agricoles. Dans ce contexte, une plus grande diversification de la production des petites exploitations est souvent considérée comme une approche utile pour l’amélioration de la diversité alimentaire et de la nutrition. Plusieurs initiatives récentes de développement ont encouragé cette diversification en introduisant des espèces végétales et animales supplémentaires dans le but d’améliorer la nutrition des ménages. Comme la diversité agricole peut également contribuer à accroître la biodiversité agricole, cette approche est également souhaitable d’un point de vue environnemental. Mais le lien entre diversité de la production dans l’exploitation et diversité de consommation dans les ménages agricoles est-il si évident ? Et quels autres facteurs ont une influence sur ce lien et, plus généralement, sur la diversité alimentaire dans les ménages de petits exploitants agricoles ?

Cadre conceptuel

Une relation positive entre diversité de la production agricole et diversité alimentaire est plausible dans la mesure où les petits exploitants consomment la majeure partie de ce qu’ils produisent. Toutefois, il est un peu simpliste de considérer que tous les petits exploitants agricoles pratiquent exclusivement une agriculture de subsistance, sans vendre ni acheter des produits alimentaires. Lorsque des transactions marchandes entrent en ligne de compte, cette relation devient plus complexe. Au lieu de tout produire chez eux, les ménages peuvent « acheter » la diversité alimentaire sur le marché à condition de disposer de revenus suffisants. La diversification agricole peut contribuer à accroître et stabiliser les revenus jusqu’à un certain point, mais au-delà de ce point, une plus grande diversification peut également réduire les revenus des ménages qui ne peuvent plus tirer de bénéfices de la spécialisation. Comme on a tendance à associer la réduction des revenus des ménages avec la réduction de la qualité de l’alimentation, le lien entre diversité de la production et diversité de la consommation peut même, dans certains cas, devenir négatif.

En plus de leur activité agricole, la plupart des ménages de petits agriculteurs ont également des sources de revenu non agricole, ce qui ajoute encore à la complexité du problème. Lorsqu’un ménage agricole achète sur le marché, les effets de la nutrition dépendent également du bon fonctionnement du marché et de la personne qui, au sein du ménage, gère les revenus tirés de la vente de produits agricoles et de l’activité non agricole. On sait que la dimension de genre peut jouer un rôle important dans la détermination de la sécurité alimentaire et nutritionnelle des ménages. Par conséquent, l’orientation (positive ou négative) et la force du lien entre diversité de la production et diversité de la consommation dépendent de chaque situation.

Preuve empirique

Dans une récente étude, nous avons analysé le rôle de la diversité de la production et de l’accès au marché sur la diversité alimentaire des ménages agricoles à partir de données provenant de divers pays en développement. Nous avons notamment utilisé plus de 8 000 observations faites au niveau des ménages en Éthiopie, au Kenya, au Malawi et en Indonésie (K.T. Sibhatu, V.V. Krishna, M. Qaim, 2015. Proc Natl Acad Sci USA 112: 10657–10662). Nous avons évalué la diversité de la production en nous appuyant sur le nombre d’espèces végétales et animales cultivées et élevées dans une exploitation agricole. La diversité alimentaire a été évaluée en fonction du nombre des différents groupes d’aliments consommés par le ménage agricole (voir tableau).

Rôle de la diversité de la production

Les comparaisons entre pays montrent que la diversité de l’alimentation est plus grande lorsque l’agriculture est plus commercialisée que lorsqu’il s’agit d’une agriculture de subsistance. Par exemple, la diversité de l’alimentation est la plus grande en Indonésie où la plupart des ménages agricoles de l’échantillon se sont spécialisés dans des cultures commerciales non alimentaires telles que celle de l’hévéa et du palmier à huile. Cela donne à penser que la spécialisation et la faible diversité de production des exploitations agricoles ne sont pas nécessairement associées à une plus faible diversité alimentaire dans la mesure où différents types d’aliments peuvent être achetés sur le marché.

Des modèles de régression ont été utilisés pour faire une analyse approfondie de cette relation et tenir compte d’éventuels facteurs de confusion tels que les différences d’éducation, le genre, et la richesse du ménage. Les résultats montrent que la diversité de production a un effet positif sur la diversité alimentaire. Toutefois, cet effet est relativement limité. En moyenne, la culture d’une espèce végétale supplémentaire ou l’élevage d’une espèce animale supplémentaire dans l’exploitation n’entraînent qu’une augmentation de un pour cent du nombre de groupes d’aliments consommés par le ménage agricole. L’effet est encore moindre lorsque le niveau de la diversité de production est déjà élevé, comme c’est le cas de nombreuses exploitations pratiquant une agriculture de subsistance en Afrique. En Éthiopie, par exemple, l’exploitation agricole moyenne cultive et élève dix espèces végétales et animales différentes (voir tableau).

Rôle de l’accès au marché

Nous avons également analysé le rôle de l’accès au marché en incluant des variables explicatives supplémentaires dans les modèles de régression. La proximité du marché a une incidence positive sur la diversité alimentaire et cette incidence est plus forte que celle de la diversité de la production agricole. Par ailleurs, l’effet de la diversité de la production sur les régimes alimentaires des ménages a tendance à diminuer parallèlement à l’augmentation du niveau d’intégration du marché. La vente de produits agricoles améliore considérablement la qualité de l’alimentation car le revenu en espèces obtenu permet aux ménages d’acheter, sur le marché, des aliments variés pendant toute l’année. L’effet moyen des ventes commerciales sur la diversité alimentaire des ménages est cinq fois plus fort que celui de la culture ou de l’élevage d’une espèce végétale ou animale supplémentaire dans l’exploitation. Par conséquent, la stratégie consistant à faciliter la commercialisation des produits des petites exploitations agricoles est, pour l’amélioration de la nutrition, préférable à celle qui consiste à encourager une production de subsistance plus diversifiée.

Nous avons également constaté que les ménages gérant des exploitations agricoles très diversifiées ont tendance à acheter des produits alimentaires moins variés. Ce n’est peut-être pas si surprenant que ça : si l’exploitation produit elle-même des aliments variés, la diversité assurée par le marché n’est peut-être pas aussi nécessaire. Toutefois, la diversité assurée par la production ne peut totalement remplacer la diversité assurée par le marché. Même les exploitations pratiquant une agriculture de subsistance dépendent souvent d’achats sur le marché pour de nombreux produits alimentaires, du moins sur une base saisonnière. En Éthiopie et au Malawi, où le degré moyen de commercialisation est relativement faible, les ménages agricoles achètent, sur le marché, de 50 à 60 pour cent des aliments qu’ils consomment. Au Kenya et en Indonésie, la part des achats effectués sur le marché est encore plus élevée.

La disponibilité de sources de revenus non agricoles est un autre indicateur de l’accès au marché. De nombreux petits exploitants agricoles complètent leur revenu agricole par un revenu non agricole lorsqu’ils ont la possibilité de travailler dans d’autres secteurs. Selon notre analyse, la disponibilité d’un revenu non agricole est  clairement associée à une plus grande diversité alimentaire. Les revenus tirés d’activités non agricoles accroissent la capacité des ménages à acheter des aliments variés sur le marché. Parallèlement, la disponibilité de revenus non agricoles réduit le rôle de la diversité de la production agricole dans la qualité nutritionnelle des ménages.

Des implications plus larges

Accroître la diversité alimentaire de la population est une importante stratégie d’amélioration de la nutrition et de la santé. Au niveau agrégé, cette stratégie nécessite également une diversification des systèmes agricoles. L’accent mis par la recherche et les politiques sur quelques cultures céréalières seulement, comme cela a parfois été le cas au cours des dernières décennies, peut avoir été utile pour lutter contre le manque de calories mais semble moins adapté pour faire face à diverses carences nutritionnelles. Si l’accroissement durable de la productivité des cultures céréalières reste un problème constant, la recherche et la politique agricoles doivent élargir leur champ d’action et inclure la promotion d’espèces végétales et animales négligées par le passé. L’amélioration des technologies et le potentiel commercial d’un plus large éventail d’espèces agricoles pourraient inciter les agriculteurs à adopter d’autres solutions mieux adaptées à leurs situations. La combinaison optimale ne sera pas la même d’un lieu à un autre et il ne faut pas oublier qu’une plus grande diversité des systèmes agricoles est également bonne pour la biodiversité et l’environnement.

Cet argument en faveur d’une agriculture plus variée ne veut pas pour autant dire que chaque exploitation agricole doit accroître la diversité de sa production. Dans les systèmes africains de petites exploitations agricoles, notamment, le nombre des différentes espèces exploitées est souvent déjà très élevé. Pour les agriculteurs qui manquent de moyens, la diversification des sources d’alimentation et de revenu est une stratégie d’adaptation aux risques. Notre analyse de données provenant de différents pays africains et asiatiques montre qu’il existe un lien positif entre la diversité de la production agricole et la diversité alimentaire dans certaines situations, mais pas dans toutes. Lorsque la diversité de la production est déjà élevée, le lien avec la diversité alimentaire est négligeable et il peut même devenir négatif en raison des pertes de revenu résultant d’une diversification agricole allant au-delà des niveaux économiques optimaux.

Les résultats de l’étude montrent également que l’accès des petits exploitants agricoles aux marchés agricoles et aux emplois non agricoles a des effets positifs sur la diversité alimentaire des ménages. Dans la plupart des cas, ces effets sont supérieurs à ceux que procure l’accroissement de la diversité de la production. Des comparaisons montrent, en moyenne, que dans les fermes produisant des cultures commerciales pour le marché, les régimes alimentaires sont plus diversifiés que dans les exploitations pratiquant une agriculture de subsistance. Les ménages disposant de revenus en espèces plus élevés ont tendance à acheter des aliments plus variés sur le marché. Cette diversité alimentaire assurée par le marché ne peut être totalement remplacée par une production de subsistance diversifiée.

Un meilleur accès au marché incite souvent les agriculteurs à se spécialiser, mais les résultats dépendent de nombreux facteurs. Lorsque les marchés de produits de base variés fonctionnent bien,  l’orientation commerciale des exploitations agricoles et les niveaux élevés de la diversité de production ne sont pas nécessairement contradictoires. Il faut renforcer les marchés et leur mode de fonctionnement pour offrir des incitations économiques à produire des aliments variés. À défaut d’incitations appropriées sur le marché, une stratégie d’accroissement de la diversification de la production encouragera l’agriculture de subsistance, agira au détriment de l’avantage comparatif et sera par conséquent associée à des pertes de revenus pour les ménages agricoles.

Conclusion

L’idée courante selon laquelle une plus grande diversité de la production agricole est toujours favorable à la nutrition des ménages a besoin d’être revue. Le dosage le plus approprié des politiques visant à améliorer la nutrition dans les ménages de petits exploitants agricoles varie selon les situations. Dans de nombreux cas, il semble que la solution consistant à faciliter l’accès au marché grâce à l’amélioration de l’infrastructure et à l’adoption d’autres politiques visant à réduire les frais de transaction et la distorsion des prix soit plus prometteuse que celle qui consiste à encourager une plus grande diversification de la production en tant que telle.

Matin Qaim, Kibrom T. Sibhatu, Vijesh, V. Krishna
Département d’économie agricole  et de développement rural
Université Georg-August de Göttingen,
Allemagne
mqaim@uni-goettingen.de