Diversité en pommes de terre.
Photo: Bioversity International

La transformation du système alimentaire commence et finit avec la diversité

Alors qu’elle n’a pas réussi à résoudre les problèmes de la faim ou de la malnutrition, par exemple, l’agriculture industrielle semble être la cause d’autres problèmes, en matière d’environnement et de santé, ceux-là. Les auteurs demandent une transformation du système alimentaire et mettent en lumière le rôle essentiel de la diversité dans ce contexte.

S’il était possible de résumer la transformation du système alimentaire en un seul mot, ce mot serait « diversité ». Nous avons besoin de diversité dans les champs, dans les exploitations, dans tout le paysage et dans toute l’économie. Nous avons besoin de biodiversité des sols, d’agrobiodiversité, de biodiversité des espèces sauvages et de diversité alimentaire.

Nous devons évaluer diverses formes de connaissance – ou, comme le dit Vandana Shiva, nous devons aller au-delà de la « monoculture de l’esprit ». D’une certaine façon, ça nous ramène à la diversité qui caractérisait les écosystèmes agricoles avant l’émergence de l’agriculture industrielle. D’une autre, c’est une marche en avant qui nous oblige à tirer parti de connaissances de pointe pour créer des paysages hautement productifs, résilients, efficaces en matière d’utilisation des ressources et multifonctionnels.

L’agriculture industrielle – une menace existentielle en elle-même ?

Les problèmes auxquels nous sommes confrontés n’exigent rien de moins. La COVID-19 a affecté un tiers de l’alimentation et des moyens de subsistance agricoles. Elle a ajouté 100 millions de personnes au nombre de celles qui ne mangent pas à leur faim (elles étaient déjà 750 millions avant la pandémie). Par ailleurs, deux milliards de personnes sont carencées en micronutriments et 1,9 milliard sont obèses ou en surpoids. Dans le monde entier, ceux qui connaissent la pauvreté et souffrent de malnutrition appartiennent souvent à des communautés de petits exploitants agricoles.

La situation environnementale est encore plus sombre. Plus de la moitié des terres agricoles de la planète sont dégradées, voire très dégradées, et tous les ans une superficie égale à celle des terres cultivées des Philippines vient s’ajouter à la liste. Le lessivage des engrais contribue à polluer les nappes phréatiques et entraîne la formation de vastes zones mortes dans les estuaires.

Dans les élevages industriels, le recours excessif aux antibiotiques accélère la résistance aux antibiotiques – qui devrait faire plus de victimes que les maladies chroniques d’ici le milieu du siècle. Les émissions de gaz à effet de serre (GES) dues aux systèmes alimentaires représentent jusqu’à un tiers des émissions mondiales de GES.

Mais ce qui est peut-être encore plus grave, c’est que l’agriculture est responsable de 80 pour cent de la déforestation et 70 pour cent des pertes de biodiversité terrestre. Au lieu d’entretenir la biodiversité dont elle dépend pour prospérer, l’agriculture contribue à la détruire – et est de ce fait une menace existentielle en elle-même.

Comment l’uniformité s’est emparée du monde

Il est intéressant de rappeler comment on en est arrivé là. À travers l’histoire, les humains ont consommé plus de 7 000 espèces de végétaux ainsi que de nombreuses espèces animales, pour la plupart prélevées dans la nature. Au cours des 10 000 dernières années, un nombre considérable d’espèces ont été domestiquées et ont fait partie intégrante de divers systèmes agricoles. Mais le 20ème siècle a connu une réorganisation majeure des systèmes de production.

Lorsque la « Révolution verte » s’est mise en marche, il y a une cinquantaine d’années de cela, les systèmes de production alimentaire réduisaient de plus en plus le nombre de cultures et variétés agricoles et de races animales de base. Ils étaient conçus pour produire dans des systèmes uniformes, intensifs et hautement spécialisés. Au lieu de s’en remettre à la diversité pour que les sols restent sains et pour atténuer les risques, ils ont choisi d’utiliser des engrais chimiques, des pesticides et des antibiotiques.

Les systèmes alimentaires industriels ont certes accru la production, mais ils nous ont laissé en héritage la dégradation des sols, la pollution de l’eau et de l’atmosphère, les émissions de gaz à effet de serre et des pertes de biodiversité considérables – tout en étant incapables d’éradiquer la faim et la malnutrition.

L’heure de la transformation est venue

Au cours de la dernière décennie, il est apparu de plus en plus évident que cette trajectoire n’est pas durable. Il faut de toute urgence une profonde transformation – un nouveau paradigme. Telle est la conclusion de rapports marquants du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat, de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition, etc.

La diversité est omniprésente dans ces appels à transformer les systèmes alimentaires. Ce que la diversité peut réaliser, du microbiome du sol à l’assiette, apparaît de plus en plus clairement partout dans le monde. ­

La biodiversité des sols, y compris la grande diversité de microbes, d’arthropodes et de vers de terre, est indispensable pour obtenir des sols sains et productifs grâce à la fixation de l’azote, à la mobilisation des nutriments, à la décomposition des matières organiques et leur transformation en humus, à l’amélioration de la texture des sols facilitant la pénétration des racines, la rétention de l’eau et la séquestration du carbone. ­

L’association de différentes espèces ayant différents systèmes radiculaires et différentes exigences nutritionnelles permet une meilleure exploitation des nutriments et de l’eau du sol et peut tirer parti de synergies, par exemple l’association de légumineuses et de céréales dans laquelle les légumineuses fixent plus d’azote que si elles sont cultivées seules. ­

Le mélange d’agriculture végétale et d’élevage et diverses pratiques agroécologiques telles que la culture intercalaire de légumineuses et la couverture végétale permanente améliorent la biodiversité des sols et permettent de remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques disponibles sur place. ­

Un large éventail d’insectes pollinisateurs est nécessaire à la production alimentaire. À l’échelle mondiale, près de 75 pour cent des cultures produisant des fruits, des légumes et des graines pour la consommation humaine dépendent, ne serait-ce qu’en partie, de pollinisateurs pour assurer la production, le rendement et la qualité. D’autres insectes parasites ou prédateurs, ainsi que les oiseaux, contribuent à la lutte contre les nuisibles. ­

Les champs et les paysages variés, associés à des pratiques agroécologiques, reconstituent des systèmes naturels de lutte contre les nuisibles et les maladies qui n’exigent pas de pesticides. L’utilisation d’espèces complémentaires dans et autour des champs, par exemple dans les systèmes « push-pull », permet de gérer les insectes et les mauvaises herbes. ­

Les systèmes de production diversifiés assurent une alimentation saine et variée. La réintroduction d’espèces négligées et sous-utilisées – notamment celles qui sont riches en vitamines, en minéraux, en antioxydants, en polyphénols et autres micronutriments – contribue à rediversifier les régimes alimentaires et à améliorer la qualité de l’alimentation dans les communautés agricoles et au-delà. ­

La diversification des systèmes de production entraîne celle des moyens de subsistance et renforce la résilience aux chocs. Premièrement, elle réduit la vulnérabilité des ménages agricoles à la volatilité des prix des produits. Deuxièmement, elle permet de répartir la charge de travail sur l’ensemble de l’année et assure une plus grande stabilité de l’emploi. Et troisièmement, les systèmes de production variés sont plus résilients aux épisodes météorologiques extrêmes.

Par exemple, après le passage de l’ouragan Mitch en 1998, les champs de cultures variées des petits exploitants agricoles du Honduras se sont remis bien plus vite des dégâts que les champs voisins de monoculture bananière. Et lorsque l’ouragan Ike a frappé Cuba, en 2008, les pertes subies dans les exploitations diversifiées ont été moitié moins importantes que dans les exploitations de monoculture voisines.

Ces approches se renforcent mutuellement. La diversité dans les champs alimente la diversité des écosystèmes et des paysages qui les entourent. Il existe une étroite corrélation entre la diversité des plantes et la diversité et l’abondance du microbiome du sol et de la faune. La réintroduction d’une plus grande biodiversité dans les paysages, p. ex. l’introduction de cultures arbustives et d’autres plantes vivaces, leur redonne également une biodiversité sauvage.


 

Un cadre unificateur pour la transformation des systèmes alimentaires, construit autour de la diversité

Différentes terminologies sont utilisées pour décrire la transformation dont nous avons besoin. Mais on s’accorde de plus en plus à dire que les systèmes de production doivent être repensés et ancrés dans la diversité. Ces approches sont résumées dans les 13 principes de la transformation agroécologique (voir encadré) déterminés en 2019 par le Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition, sur la base des dix éléments de l’agroécologie préalablement adoptés par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Ces principes sont applicables à toutes les situations et à toute échelle, mais leur application pratique est spécifique à un endroit précis et implique des efforts continus d’innovation conjointe de la part des agriculteurs et des chercheurs. Ces principes constituent un cadre unificateur pour tous ceux qui repensent et rediversifient leurs systèmes agricoles, qu’il s’agisse d’agriculture agroécologique, régénératrice, biologique ou permaculturelle.

Les responsables des orientations politiques à la recherche de situations « gagnant-gagnant-gagnant » – pour la durabilité sociale, environnementale et économique, ou pour les animaux, les personnes et la planète – ont une réponse toute trouvée : les systèmes agroécologiques diversifiés. Ces systèmes sont la réponse exhaustive à l’agriculture industrielle et le moyen de sortir de ses cercles vicieux.

Les avantages pour la biodiversité sont évidents, mais les potentialités en matière de lutte contre le changement climatique ne sont pas moins considérables : la combinaison de la séquestration du carbone dans le sol et de la diversification de la végétation, y compris les arbres, peut potentiellement transformer nos systèmes alimentaires qui, de plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, pourraient devenir carboneutres.

De fait, les systèmes agroécologiques diversifiés sont favorables à la réalisation de presque tous les objectifs de développement durable (ODD) et nous devons opérer une transition vers eux, que le point de départ soit l’agriculture de subsistance peu performante ou l’agriculture industrielle non durable.

Autrement dit, le temps est venu de cesser de voir la biodiversité comme une victime nécessaire des systèmes alimentaires. La transformation de ces derniers commence et se termine par la diversité – et le moment de la transformation, c’est maintenant.

PRINCIPES D’ORIENTATION DE LA TRANSFORMATION DE L’AGRICULTURE ET DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES

1. Recyclage. Utiliser de préférence des ressources locales renouvelables et, autant que possible, fermer les cycles de ressources en nutriments et en biomasse.

2. Réduction des intrants. Réduire ou éliminer la dépendance aux intrants achetés et accroître l’autosuffisance.

3. Santé du sol. Protéger et améliorer la santé et le fonctionnement du sol pour faciliter la croissance des végétaux, notamment en gérant les matières organiques et en améliorant l’activité biologique du sol.

4. Santé animale. Assurer la santé et le bien-être des animaux.

5. Biodiversité. Maintenir et améliorer la diversité des espèces, la diversité fonctionnelle et les ressources génétiques et préserver ainsi la biodiversité écosystémique générale dans le temps et dans l’espace, à l’échelle du champ, de l’exploitation et du paysage. 

6. Synergie. Améliorer l’interaction écologique positive, la synergie, l’intégration et la complémentarité des éléments des agroécosystèmes (animaux, cultures, arbres, sol et eau).

7. Diversification économique. Diversifier les revenus dans l’exploitation en s’assurant que les petits agriculteurs ont une plus grande indépendance financière et de meilleures possibilités de valeur ajoutée tout en leur permettant de répondre à la demande des consommateurs.

8. Co-création de connaissances. Améliorer la co-création et le partage horizontal de connaissances, y compris les innovations locales et scientifiques, notamment sous la forme d’échanges entre agriculteurs.

9. Valeurs sociales et alimentation. Créer des systèmes alimentaires sur la base de la culture, de l’identité, des traditions, de l’équité sociale et de l’équité de genre des communautés locales qui offrent une alimentation saine, diversifiée, saisonnière et culturellement appropriée.

10. Équité. Soutenir la disponibilité de moyens de subsistance décents et suffisants pour tous les acteurs participant aux systèmes alimentaires, notamment les petits producteurs alimentaires, sur la base du commerce équitable, de l’emploi équitable et du traitement équitable des droits de propriété intellectuelle. 

11. Connectivité. Assurer la proximité et la confiance entre les producteurs et les consommateurs grâce à la promotion de réseaux de distribution courts et équitables et au ré-ancrage des systèmes alimentaires dans les économies locales.

12. Gouvernance des ressources foncières et naturelles. Renforcer les dispositions institutionnelles pour l’amélioration, y compris la reconnaissance et le soutien des exploitations familiales, des petits exploitants et des paysans producteurs d’aliments, en tant que gestionnaires durables de ressources naturelles et génétiques.

13. Participation. Encourager l’organisation sociale et une plus forte participation des producteurs et des consommateurs aux prises de décisions, pour favoriser la gouvernance décentralisée et la gestion adaptative locale des systèmes agricoles et alimentaires.

Emile Frison est membre du Groupe international d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food). Il consacre la plus grande partie de sa carrière à la contribution de la biodiversité à la qualité nutritionnelle de l’alimentation, et à la durabilité, la résilience et la productivité des petites exploitations agricoles.
Contact: e.frison@cgiar.org

Nick Jacobs est directeur du secrétariat d’IPES-Food.
Contact: nick.jacobs@ipes-food.org

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