Des marchés pour la majorité et non pas pour la minorité

Une politique de développement exclusivement axée sur le développement des filières et l’intégration des producteurs dans des marchés modernes oublie la réalité de la majorité des petits exploitants agricoles. La politique doit accorder plus d’intérêt au domaine dans lequel les petits producteurs sont actifs : le marché informel.

Le développement rural est plein de dilemmes, mais pas plus que ne l’est la situation des petits exploitants agricoles dans les marchés émergents et face à la mondialisation des marchés. Mais ce qui fait que cette situation suscite de vifs débats c’est que deux forces contradictoires sont en présence. D’un côté il y a le processus de modernisation de la fabrication, la distribution et la vente au détail des produits alimentaires dans les marchés émergents, poussé par la mondialisation, les investissements nationaux et étrangers, la montée des classes moyennes et la volonté d’améliorer la sécurité et la qualité des aliments.

De l’autre il y a la résistance – et dans de nombreux pays, la croissance – des marchés informels, motivée par la pauvreté des producteurs et des consommateurs, les faibles perspectives d’emploi dans les secteurs formels (éventuellement dues, elles-mêmes, à la mondialisation), et des règlements qui sanctionnent la formalisation.

Ces deux forces peuvent avoir une influence sur les zones rurales et sur les choix de marchés des exploitants agricoles. Le résultat a d’énormes conséquences pour la cohésion sociale et la sécurité alimentaire des économies émergentes. Comme l’indique clairement le rapport sur le développement mondial de 2008, à l’échelle mondiale, la proportion de pauvres vivant en milieu rural est considérablement plus forte dans les marchés émergents que dans les économies plus basées sur l’agriculture. Une des grandes questions du début du 21ème siècle est de savoir si ces pauvres vivant en milieu rural sont à porter au compte des réussites économiques ou s’ils sont restés à la traîne.

S’adapter ou mourir ?

Depuis peu, la communauté du développement a une tendance dogmatique à ne voir qu’un côté de la médaille – celui de l’inévitable marche en avant de la modernisation. Selon ce point de vue, les petits exploitants doivent s’adapter aux contraintes des filières modernes – marchés d’exportation ou marchés intérieurs – et relever le défi des normes de qualité, de sécurité et de fiabilité plus contraignantes. Ce point de vue a été soutenu par d’importants investissements des donneurs dans le développement des filières et il impose aux multinationales de l’agroalimentaire d’appliquer, au niveau de leurs achats, des modèles d’entreprises inclusifs permettant aux petits exploitants d’être des partenaires dans ces nouveaux marchés « à forte valeur ajoutée ».

Dans le cadre du programme Regoverning Markets (2004-2008), nous avons examiné, pour les marchés en développement et les marchés émergents, les implications de la modernisation et de la restructuration pour la production des petits exploitants. Nous avons en effet trouvé des pays et des secteurs dans lesquels les petits exploitants avaient réussi à établir des liens avec les secteurs alimentaires modernes grâce à une nouvelle génération d’intermédiaires commerciaux.

Mais nous avons également trouvé des cas, par exemple dans l’horticulture chinoise, où malgré une transformation massive du secteur de la vente au détail, l’activité agricole était restée en grande partie inchangée. Le secteur alimentaire moderne s’était rapidement développé mais, pour des raisons de coûts, avait gardé ses racines dans une structure de petits exploitants non organisés vendant à de nombreux petits négociants. Et en Afrique sub-saharienne, il a été difficile d’adapter la théorie de modernisation des filières à une réalité dominée par le commerce informel. Même en Afrique du Sud, où le commerce de détail moderne s’est approprié une part importante du marché, de petits exploitants vendaient sur les marchés informels et aux marchands ambulants dans ce qui est effectivement une économie à deux vitesses.

Un récent partenariat entre Hivos, organisation internationale de développement basée aux Pays-Bas, l’institut international pour l’environnement et le développement (IIED) et un réseau d’apprentissage mondial dirigé par le centre de recherche Mainumby basé en Bolivie, a examiné les dilemmes auxquels sont confrontés les petits exploitants dans le marché mondialisé et a conclu que lorsqu’on comprend où se situent les petits exploitants et non pas où on voudrait qu’ils soient, on constate qu’ils font des choix logiques incluant souvent la vente sur le marché informel ou semi-formel. Leurs activités les orientent dans des directions qui remettent en cause les théories actuelles de changement.

Le commerce informel présente un certain nombre d’avantages pour les petits producteurs. Il absorbe les risques en achetant ce qu’ils ont à vendre au lieu d’exiger des livraisons régulières de quantités et de qualités fixes. Il achète directement à la ferme. Et ce qui était un véritable fléau avec les intermédiaires – faible concurrence et manque de transparence des prix – est compensé par la présence d’un plus grand nombre de négociants en concurrence pour la production agricole des exploitants (en réponse à l’urbanisation, la croissance économique et les échanges sud-sud) et par le développement rapide de la téléphonie mobile. Pour les consommateurs, le secteur informel est souvent plus accessible, plus souple pour faire face à de nouvelles opportunités et peut mieux satisfaire les goûts traditionnels que le secteur formel. Robert Neuwirth a constaté que l’économie informelle mondiale est devenue une « économie d’aspiration » ; c’est souvent dans l’informalité que les attitudes entrepreneuriales sont les plus fortes.

Nous sommes enclins à oublier que les zones rurales sont très différenciées et présentent d’importantes variations en matière d’accès aux capitaux, d’organisation, de technologie et d’infrastructures , ainsi qu’en matière d’attitudes entrepreneuriales. Seule une faible proportion de producteurs – de 2 à 10 pour cent, peut-être – peut facilement s’adapter aux ventes commerciales dans les filières modernes. Pour faire entrer en jeu un plus grand nombre d’exploitants plus petits et plus pauvres, il faut une combinaison rare d’institutions : des organisations de producteurs efficaces, des acheteurs réceptifs, une politique favorable et des activités efficaces de courtage. À défaut de telles dispositions, les efforts visant à établir un lien entre les petits exploitants et les marchés modernes risquent d’en rester au stade de l’étude pilote et de dépendre du financement des projets.

Institutions commerciales pour la majorité

Que représente ce mélange de problèmes et d’opportunités pour la politique ? Le recentrage de la politique sur l’amélioration des performances du marché en faveur de la majorité plutôt qu’en faveur de la minorité va être la principale priorité du développement rural inclusif et de la sécurité alimentaire urbaine. Dans le monde rural dominé par le commerce informel, où les marchés nationaux sont dynamiques et où les échanges sud-sud décollent, il semble imprudent de placer tous nos espoirs sur les filières, malgré les nombreuses opportunités offertes par les marchés « à forte valeur ajoutée ». Ces marchés informels également appelés « marchés gris » sont depuis trop longtemps ignorés ou perçus comme un obstacle à la modernité et au développement d’un secteur formel privé.

Le secteur informel doit déjà faire face à une mauvaise réputation en matière de sécurité alimentaire et d’environnement. La situation en Chine, où il y a peut-être cinq fois plus de petits exploitants que dans l’ensemble de l’Afrique, montre à quel point les interventions de l’État et de la structure commerciale doivent être efficaces lorsque les consommateurs n’ont plus confiance dans l’intégrité du système alimentaire. Les tentatives de formalisation du marché peuvent ne pas du tout favoriser l’inclusion et peuvent pousser un grand nombre de producteurs, de petites et moyennes entreprises (PME), de négociants et de marchands ambulants sur la touche du jeu économique. Dans les années à venir, l’IIED et Hivos vont examiner de près ce que signifie vraiment l’expression « formalisation inclusive » pour la politique et pour les petits producteurs. Un intérêt particulier sera accordé à l’identification des avantages de l’informalité – accès au marché, flexibilité et résilience – susceptibles de constituer des cadres politiques et commerciaux capables de l’emporter sur  ses aspects négatifs (corruption et criminalité, monopoles et cartels, faible traçabilité et sécurité des aliments, mauvais bilan environnemental et mauvaise protection sociale des travailleurs).

Une politique garantissant l’accès de la majorité aux marchés doit avant tout s’appuyer sur des éléments fondamentaux – existence d’une infrastructure publique (routes, espaces de marchés) et respect de l’État de droit, contrôle des biens fonciers et des ressources naturelles, et participation des petits exploitants agricoles et des femmes à l’élaboration de la politique et la programmation. Elle doit soutenir diverses formes de marchés desservant tous les secteurs de la population.

Mais diverses dispositions institutionnelles adoptent également une approche plus dynamique de gestion des marchés et soutiennent les petits exploitants et leur part de valeur ajoutée grâce à une meilleure liquidité du marché, une amélioration de la qualité et de la réputation des produits sur les marchés nationaux et les marchés d’exportation, et surtout une réduction de l’exposition au risque de prix. Ces institutions – par exemple le conseil ghanéen de commercialisation du cacao (Ghanaian Cocoa Marketing Board), l’agence kenyane de développement du thé (Kenya Tea Development Agency), la Fédération colombienne des caféiculteurs et la bourse éthiopienne des produits de base (Ethiopian Commodity Exchange) – ont toutes leurs points faibles et leurs points forts mais elles méritent qu’on les examine de près si on veut une politique qui profite à tous et fonctionne pour la majorité.


Bill Vorley

Chercheur principal
Sustainable Markets Group
International Institute for Environment and Development (IIED)
Londres, Royaume-Uni
Bill.vorley@iied.org