Photo: R. Hodges

Lutte contre les pertes de céréales post-récolte en Afrique subsaharienne

En réduisant les pertes post-récolte, on améliore les ressources alimentaires sans accroître la superficie des terres cultivées et sans augmenter les quantités d’eau et d’intrants agricoles nécessaires. Cet article prend le cas des céréales pour identifier les problèmes que les exploitants agricoles doivent résoudre avant d’appliquer des mesures de réduction des pertes et pour suggérer des moyens permettant aux responsables des activités après récolte de cibler les mesures d’atténuation en Afrique subsaharienne.

En Afrique subsaharienne (ASS), les céréales constituent la principale source alimentaire de base. Les pertes post-récolte, en quantité (pertes de poids) comme en qualité, empêchent les exploitants agricoles de tirer pleinement parti de leur travail. D’une manière générale, les pertes de poids représentent de 5 à 40 pour cent de la production (voir figure) et sont en moyenne de 13,5 pour cent. Certains considèrent que pour l’Afrique orientale et australe, la valeur de ces pertes de poids est d’environ 1,6 milliard de dollars US par an, soit près de quatre milliards de dollars US pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Cette somme est supérieure au montant total des aides alimentaires reçues par l’Afrique subsaharienne pendant la période de 1998 à 2008, est égale à la valeur des importations de céréales de 2000 à 2007, et équivaut aux besoins caloriques annuels d’au moins 48 millions de personnes (Banque mondiale, 2011).


Les pertes de céréales après récolte sont dues, d’une part, à la dispersion du grain imputable à l’inadéquation des activités après récolte (moissonnage, battage, transport) et d’autre part, à la biodétérioration attribuable aux organismes nuisibles (insectes, moisissures et champignons microscopiques, rongeurs et, parfois, oiseaux).

Les effets néfastes de la biodétérioration sont aggravés par les dégradations mécaniques intervenant lors des opérations de manutention dans la mesure où les grains éclatés sont bien plus exposés à d’autres types de baisse de qualité (agressions des ravageurs). Par ailleurs, la protection insuffisante assurée pendant le stockage permet la pénétration d’eau et facilite l’accès de la récolte aux insectes et aux rongeurs, alors que dans le cas du stockage en sac à grande échelle, des réactions chimiques peuvent entraîner une décoloration du grain appelée « stackburn ».

Il est facile de comprendre qu’en ce qui concerne les céréales, une perte de poids constitue une perte alimentaire, par contre, une perte de qualité est un phénomène plus complexe généralement interprété en termes financiers. Une réduction de la qualité limite la commercialisation aux marchés moins lucratifs qui sont souvent informels, si bien que les exploitants agricoles subissent un manque à gagner. En termes monétaires, les pertes de qualité sont souvent plus pénalisantes que les pertes de poids. Par ailleurs, les pertes de qualité peuvent entraîner une réduction de la valeur nutritionnelle, sans compter que si le grain n’est pas suffisamment sec lors de sa manutention, la formation de moisissure peut entraîner la production de toxines (par ex. les aflatoxines) susceptibles de nuire gravement à la santé des consommateurs (voir également Ne laisser aucune chance aux aflatoxines)

Des mesures d’incitation sont indispensables
L’adoption de meilleures pratiques post-récolte est capitale si on veut que les efforts de réduction des pertes portent leurs fruits. Ces meilleures pratiques incluent une amélioration des méthodes de manipulation après la récolte (par ex. garantie d’une hygiène de base), l’utilisation de nouvelles technologies (meilleures installations de séchage, d’égrenage, de stockage, etc.) et l’adoption de nouvelles dispositions de commercialisation telles que la commercialisation collective, ou de nouvelles institutions financières. Ces dernières incluent des systèmes de crédit sur inventaire ou de récépissés d’entrepôts ouvrant l’accès au crédit nécessaire pour permettre aux exploitants agricoles d’adopter de meilleures pratiques et technologies.

Lorsqu’on pense à la réduction des pertes, il est utile de faire une distinction entre les exploitants qui sont des producteurs de céréales déficitaires nets et ceux qui sont des producteurs excédentaires. La plupart des producteurs déficitaires n’ont pas les possibilités commerciales nécessaires et peuvent avoir besoin de subventions directes pour adopter de meilleures méthodes post-récolte leur permettant de réduire les pertes et d’améliorer leur sécurité alimentaire. En revanche, les producteurs excédentaires ont potentiellement les moyens d’investir dans de meilleures technologies post-récolte lorsqu’ils tirent un revenu suffisant de leur production de céréales. Ils peuvent ainsi tirer parti de meilleures modalités de commercialisation et avoir accès au crédit. Pour eux, le processus menant à l’adoption d’une meilleure technologie nécessite des conditions préalables telles que l’existence d’un marché offrant des prix supérieurs pour des céréales de meilleure qualité et d’une infrastructure de transport assurant un accès fiable à ce marché, et les connaissances et les compétences nécessaires pour produire des céréales de bonne qualité dans un contexte commercial. Les exploitants agricoles trouvent souvent que ça ne vaut pas la peine d’investir dans la production de céréales de qualité car la rétribution financière n’est pas suffisante. Cet investissement ne se limite pas nécessairement aux coûts d’une meilleure technologie ; il nécessite également un changement quant aux priorités de l’exploitant et aux risques qu’il est prêt à prendre, changement qui peut s’inscrire dans un scénario relativement complexe (voir encadré). Des mesures d’incitation appropriées sont absolument nécessaires pour encourager la réduction des pertes post-récolte.

En Ouganda, le cas du groupe d’exploitants agricoles d’Iganga est un exemple concret mettant en évidence la complexité de la situation. Avant, ils ne pouvaient pas égrener les épis de maïs suffisamment tôt après la récolte car ils avaient des tâches plus importantes à assumer, notamment la préparation du terrain pour la prochaine récolte. Lorsqu’ils en avaient le temps, ils égrenaient leur maïs en battant les épis avec des bâtons, processus long et fastidieux qui entraînait l’éclatement d’un grand nombre de grains. Ils n’avaient ensuite pas le temps de trier les grains pour répondre aux exigences de qualité d’un système de récépissé d’entrepôt local. Une nouvelle possibilité s’est présentée à eux lorsqu’ils ont loué une batteuse motorisée. Avec cette machine, ils ont  pu rapidement égrener leur maïs immédiatement après la moisson, ce qui présentait un certain nombre d’avantages. Comme la machine était plus efficace que le travail à la main, le nombre de grains éclatés était moindre ; le délai d’égrenage étant plus court, ils avaient dorénavant suffisamment de temps pour trier le grain et assurer une bonne qualité. Grâce à ce nouveau système, ils ont pu très rapidement transporter leur maïs à l’entrepôt qui leur a remis un récépissé. Avec ce dernier, ils ont emprunté de l’argent à la banque pour financer les intrants dont ils avaient besoin pour les semis de la prochaine récolte. Le directeur de l’entrepôt a constaté que le maïs fourni par ce groupe était maintenant de bien meilleure qualité et qu’il pouvait l’accepter en totalité. Par ailleurs, les acheteurs payaient ce maïs au prix fort.

De la nécessité d’une filière céréalière
Les producteurs excédentaires ne seraient pas les seuls à bénéficier de la production de céréales de qualité. D’autres acteurs du commerce des céréales (négociants, transporteurs, etc.) en tireraient également parti dans la mesure où un tel commerce, lorsqu’il est dynamique et axé sur la qualité, offre un accroissement considérable des flux de céréales sur les marchés nationaux et internationaux, accroissement qui est favorable aux affaires et à la garantie d’une meilleure nutrition pour tous. Il est courant que des négociants achètent au rabais des céréales de mauvaise qualité avant de les reconditionner pour qu’elles soient conformes aux exigences de qualité. Mais ce processus de reconditionnement entraîne des pertes considérables et une importante augmentation des coûts. Il en résulte une réduction de la quantité de céréales sur le marché et un accroissement des prix. Par contre, les exploitants peuvent produire des céréales de qualité qui ne nécessitent aucun reconditionnement. Dans ce cas, les consommateurs y gagnent car, d’une part, ils n’ont pas à payer le coût des pertes inhérentes à ce processus et d’autre part, les pertes étant moins élevées, il y a plus de céréales sur le marché, ce qui contribue à freiner l’augmentation des prix. Cela souligne la nécessité d’adopter une approche concernant l’ensemble de la filière pour aider les exploitants agricoles à vendre des produits de meilleure qualité à meilleur prix. Il faut plus mettre l’accent sur les intermédiaires du marché, c’est-à-dire sur les commerçants locaux, les gros négociants et les organisations d’exploitants agricoles, pour faire connaître les avantages de la réduction des pertes post-récolte et de l’intérêt qu’elle présente pour les exploitants agricoles grâce à la majoration des prix. L’importance croissante de l’approche concernant l’ensemble de la filière a été confirmée par une récente enquête par questionnaire effectuée auprès d’experts post-récolte à qui il était demandé de recommander des solutions post-récolte pour améliorer la quantité et la qualité des céréales fournies par les petits exploitants agricoles. Ils ont mis l’accent sur les questions de stockage et de récolte mais ont indiqué qu’il était nécessaire de pouvoir compter sur de meilleures politiques et institutions, ainsi que sur l’amélioration des possibilités de commercialisation, y compris en matière de valeur ajoutée (voir la figure ci-contre).

Nécessité d’une réponse coordonnée au problème
La communauté internationale ne dispose actuellement d’aucun moyen concret de coordonner les efforts de développement dans ce domaine. Avant 2000, l’organisme concerné était le groupe d’assistance aux systèmes concernant les grains post-récolte (Group for Assistance on Systems Relating to Grain After Harvest – GASGA) devenu depuis le forum PhAction (The Global Post-harvest Forum) tombé en désuétude lorsque les prix réels des produits agricoles ont chuté au plus bas et que les donneurs se sont désintéressés de l’agriculture. Compte tenu de ce vide, la Banque mondiale a récemment demandé la création d’une nouvelle communauté de pratique (Community of Practice – CoP) sur la réduction des pertes post-récolte (Banque mondiale, 2011). L’opportunité se présente de créer un forum ascendant en grande partie virtuel permettant de partager des informations et des expériences et de diffuser des bonnes pratiques. La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) demande actuellement aux parties prenantes leurs points de vue sur la création d’une CoP et suggère que son réseau d’information sur les opérations post-récolte (Information Network on Post-harvest Operations – INPhO) en soit une pièce maîtresse potentielle.

Un autre organisme pourrait également participer à la CoP, à savoir le système d’information africain sur les pertes post-récolte (African Post-harvest Losses Information System – APHLIS – voir encadré à la fin de l’article), une initiative du Centre commun de recherche de la Commission européenne. Il s’agit d’un réseau d’experts locaux en Afrique subsaharienne qui alimente la base de données de l’APHLIS en informations pertinentes. Le site Internet affiche les estimations de pertes cumulées de poids post-récolte pour sept céréales, par pays et par province. Les résultats sont donnés sous forme de tableaux ou de cartes. Le but est de fournir des données pour étayer la formulation de la politique agricole, d’identifier les possibilités d’améliorer l’efficacité des filières et la sécurité alimentaire, notamment grâce à des calculs plus précis de l’approvisionnement en céréales, et de disposer d’un moyen de contrôler et d’évaluer les résultats d’un projet. Dans un avenir proche, l’APHLIS aidera les membres de son réseau à préparer leurs propres pages web spécifiques aux pays dans lesquelles ils décriront leurs pertes post-récolte et il offrira des pages web donnant des conseils sur les moyens de réduire les pertes post-récolte.

Un autre point tout aussi important est que la CoP permet d’accéder aux résultats de projets, notamment lorsqu’ils constituent un moyen de s’orienter dans le dédale des aspects techniques, économiques et sociaux de la réduction des pertes. Un bon exemple est le projet « Achats au service du progrès » du Programme alimentaire mondial des Nations Unies qui offre un marché axé sur la qualité pour les céréales produites par des groupes d’exploitants agricoles dans de nombreux pays en développement. Ces groupes sont traités en fonction de leur développement et bénéficient d’une formation commerciale et technique. Cette dernière a récemment été améliorée grâce à l’élaboration d’un manuel de formation qui décrit les principales étapes de production de céréales de meilleure qualité.

Système d’information africain sur les pertes post-récolte (APHLIS : caractéristiques

•    On peut cliquer sur les tableaux des pertes de l’APHLIS pour obtenir une ventilation complète du calcul des pertes, les sources des données et une évaluation de la qualité des données.
•    L’APHLIS offre une version téléchargeable du calculateur des pertes sous forme de feuille de calcul Excel. Les utilisateurs peuvent ainsi remplacer les valeurs par défaut proposées par la feuille de calcul par celles qui correspondent à leur situation et obtenir des estimations de pertes pour toute échelle géographique.
•    Il est facile d’améliorer l’APHLIS à mesure que des chiffres de pertes plus fiables sont disponibles. Les utilisateurs fournissant des chiffres de pertes aussi bons ou meilleurs que les données de pertes existantes seront ajoutés à la base de données.
•    L’APHLIS peut être mis à jour annuellement, ce qui permet aux utilisateurs d’observer des tendances au fil des ans.

Site web : http://www.aphlis.net


Rick Hodges et Ben Bennett
Food and Markets Department
Natural Resources Institute
Université de Greenwich, Royaume-Uni
R.J.Hodges@gre.ac.uk

Marc Bernard
Office fédéral pour l'agriculture et l'alimentation
Bonn, Allemagne
mbe@zadi.de

Felix Rembold
Centre commun de recherche de la
Commission européenne
Ispra, Italie
Felix.rembold@jrc.ec.europa.eu