Pour nombre de femmes, la vente de petits poissons constitue une importante source de revenus.
Photo: Anne Regtien

De petits poissons à gros potentiel

En Afrique, la pêche dans les eaux intérieures dépend de plus en plus de la capture de petits poissons qui sont séchés au soleil puis vendus à des consommateurs souvent très éloignés du lieu de production. En grande partie non comptabilisées, les « prises cachées » contribuent grandement à atténuer la « faim invisible ». Comme ils sont mangés entiers, les petits poissons sont une importante source de micronutriments pour de nombreux Africains. Seulement voilà, malheureusement, les politiciens ne s’en sont pas encore rendu compte.

La pêche de capture est une importante activité de subsistance partout en Afrique et 200 millions d’Africains en profitent directement ou indirectement sous forme d’alimentation ou de revenus. Alors qu’elles sont ostensiblement absentes des débats mondiaux sur la sécurité alimentaire, les petites espèces de poissons indigènes ont toujours joué un rôle important, mais non comptabilisé, dans les systèmes alimentaires africains.

Sur les rives des cours d’eau, des marécages, des lacs et des étangs, on peut voir des pêcheurs, surtout des femmes, équipés de paniers et de petits filets à relever garnis de toile de moustiquaire, pêcher de petits poissons « pour les manger ». Sur les 3 500 espèces de petits poissons d’eau douce africains, de 60 à 70 pour cent ne font pas plus de 15 cm, et beaucoup ont de faibles populations. Il y a environ quarante ans de cela, sur de nombreux lieux de pêche lacustre africains, en plus des gros poissons-chats, carpes et tilapias, on a commencé à prendre de grandes quantités d’espèces vivant en eau libre telles que le hareng d’eau douce, la carpe et le characin dont les populations sont importantes.

Une fois séchés, ces poissons sont vendus sur les marchés de villes africaines. Le kapenta (sardine d’eau douce) pêché dans le lac Kariba, Zambie, est commercialisé à Johannesburg ; le dagaa du lac Victoria est vendu à Juba, Soudan du Sud, et le hareng pygmée du lac Volta, qui ne fait pas plus de 3 cm de long, est vendu frit, dans de petits sacs de plastique « one-man-thousand », dans les rues de Tamale, dans le nord du Ghana. Vendus en petites quantités et mangés entiers, les petits poissons sont accessibles à de nombreux ménages et sont une source indispensable de protéines animales et de micronutriments dans de nombreuses sociétés africaines.

Pêche et espèces

L’essor récent de la pêche aux petits poissons vise des espèces qui sont toutes très productives et peuvent supporter des prises très importantes. Grâce à des taux élevés de renouvellement, la production biologique annuelle de petits poissons peut atteindre jusqu’à six fois leur biomasse moyenne (voir tableau), ce qui veut dire qu’ils se prêtent à des prises conséquentes et qu’avec les méthodes de pêche actuelles ils ne risquent guère d’être surexploités. Par exemple, le poisson le plus pêché du monde en eau douce est le dagaa du lac Victoria. Pêché de nuit au lamparo, ses prises atteignent de 450 à 550 tonnes par an. Pour donner un ordre de grandeur, ces prises pourraient fournir 25 grammes de poisson séché une fois par semaine à 144 millions d’habitants au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie.

Cependant, la pression de la pêche reste faible et on estime à environ 2 millions de tonnes le seuil potentiel de prises durables de dagaa. Dans une étude portant sur huit grands lacs africains, avec plus d’informations détaillées sur les propriétés des écosystèmes et sur la pêche, les prises totales potentielles de petits poissons étaient estimées à environ 5 millions de tonnes par an, total dont les prises actuelles ne représentent que 15 pour cent. Ce niveau de production incomparable, la simplicité des méthodes de capture et la moindre disponibilité de grosses espèces due à la forte pression exercée sur elles sont les principales raisons de l’accroissement considérable récent des efforts de pêche et des prises.

Transformation et commerce : le travail des femmes

Dans tous les cas, les petites espèces sont séchées au soleil après leur débarquement. Le séchage au soleil est la technique de transformation la plus respectueuse de l’environnement et la moins gourmande en énergie qui soit disponible. Elle exige peu d’investissements pour obtenir des produits potentiellement de haute qualité. Il y a néanmoins des obstacles à l’exploitation de tout le potentiel de la pêche aux petits poissons. C’est précisément à ce premier stade de la transformation qu’ils se situent.

En effet, comme le séchage s’effectue généralement directement sur les plages et les rives des lacs ou sur des filets, les saisons pluvieuses, les températures excessives et le contact avec le sable et le sol entraînent d’importantes pertes de qualité. Après une chute de pluie, le poisson est de nouveau séché mais il devient impropre à la consommation humaine et entre dans la chaîne de valeur des aliments pour animaux. C’est par exemple ce qui se passe pour 60 à 70 pour cent des dagaa capturés dans le lac Victoria.

De simples rayonnages surélevés ou des séchoirs solaires plus sophistiqués amélioreraient considérablement la qualité du produit séché mais sont rarement utilisés dans les lieux de pêche des petits poissons. Des travaux récents menés au Kenya et en Ouganda ont montré que la première étape de transformation, essentiellement assurée par les femmes, apporte peu de valeur ajoutée compte tenu du faible prix du poisson de faible qualité, ce qui limite leur capacité à investir.

En général, les femmes travaillant dans le secteur de la transformation du petit poisson sont exposées à de mauvaises conditions de travail, souffrent de l’insuffisance de l’infrastructure du marché et des transports, ainsi que de celle des services financiers et commerciaux. Le renforcement des capacités des femmes à investir se traduirait par une amélioration de la nutrition et de la santé des membres de leur famille et par une amélioration des chaînes de valeur.

Une fois séchés, les petits poissons sont placés dans de grands sacs et transportés par tous les moyens possibles : bicyclettes, motos, vans, minibus et camions. Les avantages des petits poissons sont particulièrement évidents à ce stade de la chaîne de valeur car ils peuvent être conditionnés en grandes quantités, avec une durée de conservation de plus de six mois. Les négociants locaux et régionaux achètent le produit directement sur le rivage et le transportent sur des marchés ruraux, en bordure de route ou urbains, à des destinations souvent éloignées du lieu d’origine des poissons (voir tableau). Il existe des marchés de gros spécialisés, comme par exemple le grand marché de Kirumba, à Mwanza, en Tanzanie, ou les grands marchés aux poissons de Kumasi, Ghana, d’où le poisson est transporté dans toutes les grandes villes, puis dans les zones rurales environnantes.

Le poisson séché de faible qualité est retransformé en farine de poisson, qui est essentiellement utilisée dans l’alimentation des volailles. Le secteur émergent de l’aquaculture boude la farine de mauvaise qualité et s’en remet encore aux importations de sources marines. La majeure partie de nos connaissances, à ce sujet, nous viennent de la chaîne de valeur du dagaa. On sait très peu de choses des proportions de petits poissons provenant d’autres eaux douces et entrant dans les chaînes de valeur de la consommation humaine et de l’alimentation animale.

Consommation et nutrition

La diversification des produits en est encore à ses balbutiements. Occasionnellement, du poisson salé-séché ou frit est offert en en-cas, et on utilise de la poudre de poisson dans l’alimentation pour bébés ou pour fortifier le porridge servi dans les hôpitaux. Mais les monceaux de petits poissons séchés au soleil et vendus en petites quantités aux consommateurs continuent de dominer les marchés aux poissons africains.

Récemment, une courte enquête en ligne portant sur les consommateurs urbains et réalisée au Kenya a montré que, malgré le goût légèrement amer du dagaa, plus de 50 pour cent en consommaient, dont 80 pour cent quotidiennement ou au moins une fois par mois, alors que plus de 70 pour cent en achetaient sur un marché local. Comme les espèces de sardines séchées, qui ont un goût plus doux, le dagaa est généralement cuisiné en ragoût avec les divers produits de base entrant dans la cuisine africaine.

S’ils sont importants comme sources de protéines animales, les petits poissons sont mangés entiers, avec arêtes et intestins, ce qui en fait une importante source de micronutriments tels que l’iode, les vitamines B12, D et A, les acides gras à longues chaînes, y compris l’oméga-3, et le calcium, le fer et le zinc. Tous ces micronutriments jouent un rôle important pour le développement cérébral, les défenses immunitaires et la santé en général.

Donc …

Les petits poissons ont toujours fait l’objet d’une pêche de subsistance dans les plans d’eau africains, mais ils sont traditionnellement considérés comme des « produits de peu de valeur économique » si bien que les politiques s’intéressent relativement peu à eux. En Afrique, la politique actuelle de la pêche met surtout l’accent sur les gains de productivité et les performances économiques, et concentre ses efforts sur le commerce et les marchés internationaux. C’est ce qu’on retrouve dans le discours mondial sur la sécurité alimentaire qui ne tient pas compte des qualités nutritionnelles du poisson. Les objectifs de développement durable ne mentionnent pas le poisson dans les stratégies de lutte contre les carences en nutriments (ODD 2), alors que la nutrition et la sécurité alimentaire ne sont pas le principal objectif de l’ODD 14, Vie aquatique, qui, soit dit en passant, ne mentionne pas non plus les ressources d’eau douce dont le rôle est si important pour la pêche africaine.

Le poisson est, de loin, notre plus importante source de protéines prélevables. De tous les systèmes de production alimentaire, la pêche de capture est celui qui a la plus grande efficacité énergétique et a le moins d’impact sur l’environnement en termes de gaz à effet de serre, d’utilisation d’eau douce, d’engrais et de pesticides. L’Afrique dépend beaucoup de la pêche, qui représente de 18 à 20 pour cent de l’apport total en protéines animales par habitant, y compris dans plusieurs pays enclavés.

La pêche de petits poissons pélagiques, séchés au soleil, présentant une longue durée de conservation, vendus en petites quantités et consommés entiers, est le moyen à plus haut rendement, le plus respectueux de l’environnement et le plus nourrissant d’utiliser l’alimentation naturelle offerte par les écosystèmes aquatiques. Par ailleurs, la qualité nutritionnelle exceptionnelle du poisson joue un rôle considérable dans la lutte contre le triple problème de la faim, des carences en micronutriments et des maladies non transmissibles.

L’énorme potentiel de production sous-utilisé des petits poissons pourrait être réalisé grâce à une politique adaptée et des investissements publics et privés. Il est possible de diversifier les systèmes de production et d’améliorer les filières en investissant dans des chaînes de valeur commerciales, appliquant des technologies de pointe, professionnellement gérées et axées sur l’économie d’échelle, et en adoptant des politiques de pêche sensibles à la nutrition et visant à améliorer les actuelles filières florissantes du petit poisson africain.

Paul A. M. van Zwieten est professeur adjoint en gestion de la pêche au Groupe aquaculture et pêche de l’université de Wageningen, Pays-Bas. Il a une longue expérience du travail dans le domaine de la pêche à petite échelle, en mer et en eau douce, dans les régions tropicales d’Afrique et d’Asie du Sud-Est. Ses travaux de recherche portent essentiellement sur les besoins de données et d’informations pour évaluer l’exploitation des ressources halieutiques dans les situations où on manque de données, sur l’utilisation spatiale des ressources halieutiques (répartition des efforts de pêche) et sur les pratiques de pêche (prélèvements équilibrés).

Contact: paul.vanzwieten@wur.nl

Remerciements

Cet article s’appuie sur des travaux de recherche soutenus par le programme Small fish for Food financé par l’initiative LEAP-AGRI de l’UE, et par le projet Fish-4-Food financé par le Conseil néerlandais de la recherche (NWO). Il s’inspire également d’informations présentées dans le rapport Freshwater small pelagic fish and their fisheries in major African lakes and reservoirs in relation to food security and nutrition de Kolding, J., van Zwieten, P., Marttin, F., Fungedag-Smith, S. et Poulain, F. (2019).

Références (en anglais)

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