Des collines érodées – Une conséquence du défrichement par brûlis pour fabriquer du charbon de bois et ouvrir de nouvelles terres à la culture.
Photo: © I. Gentes

Haïti entre destruction et restauration environnementale

Bien qu'il existe des lois et des règlements pour préserver l’environnement en Haïti, la pression dans les zones naturelles a augmenté ces dernières années, ce qui met également en danger la sécurité alimentaire de la population. Quel rôle la gouvernance environnementale pourrait-elle jouer dans ce contexte ?

Haïti est un pays confronté à de nombreux défis. Le pays connaît une pauvreté de masse qui le classe parmi les plus défavorisés au monde, comme en témoignent les indicateurs sociaux et économiques présentés dans le rapport sur le développement humain publié par le PNUD/PNUE en 2013: un produit intérieur brut (PIB) par habitant de seulement 6 731 de dollars US, ce qui classe le pays au 158e rang sur l’index de développement humain (IDH) ; 72 pour cent des Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté, et près de la moitié ont moins d’un dollar US par jour ; l’espérance de vie moyenne est de 61 ans, la croissance démographique annuelle de 1,7 pour cent (la moitié de la population a moins de 20 ans)  ; la mortalité des enfants de moins de 5 ans s’élève à 20 pour-mille  ; 48,7 pour cent de la population sont analphabètes et le taux de chômage s’élève à 27 pour cent (il s’agit là du taux officiel, mais deux tiers des Haïtiens sont touchés par le chômage ou le sous-emploi).

Les principaux handicaps du pays sont dus à la fragilité de l´État et à l’insuffisance des capacités techniques et administratives. L’administration haïtienne manque de cadres et les recettes fiscales sont très faibles. Il n’y a pas de cadastre, le système de santé n’est pas organisé, l´éducation, pour l’essentiel privée, n´est pas gratuite. Mais Haïti connaît aussi une détérioration accélérée de son environnement, avec une dégradation des ressources naturelles, une réduction inquiétante de la biodiversité, une diminution des ressources en bois, l’érosion des sols et la désertification qui en résulte.

Les écosystèmes en danger

Un rapport récent du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), élaboré en collaboration avec le ministère haïtien de l’Environnement (MDE), note que les principales menaces naturelles auxquelles le pays doit faire face sont les inondations, la sécheresse et les cyclones tropicaux. En Haïti, même les perturbations de faible magnitude provoquent souvent des catastrophes et chaque événement perturbateur fragilise davantage les ressources et la capacité du pays à se redresser. Des initiatives comme la mise en place de campagnes de sensibilisation pré-cycloniques et le Plan national de gestion des risques et des désastres (PNGRD) sont prises, mais ces dernières sont rarement appliquées en raison du manque de ressources et de structures au niveau étatique.

Autrefois dense, la couverture végétale en Haïti a souffert de la surexploitation au début du XIXe siècle. Plusieurs organisations et spécialistes mentionnent qu’il ne resterait qu’entre 1 et 3 pour cent des forêts d’origine. Selon certaines estimations, les 30 bassins versants du pays seraient déboisés. Les habitants dépendent des produits forestiers pour satisfaire leurs besoins essentiels. On estime que plus de 50 millions d'arbres sont abattus chaque année pour ouvrir de nouvelles terres à l’agriculture ou pour disposer de combustibles pour la cuisson des aliments. En 2011, la consommation de bois représentait 72 pour cent de la consommation totale d'énergie du pays et plus de 90 pour cent des ménages haïtiens avaient quotidiennement recours au bois ou au charbon de bois pour faire cuire les aliments. La situation est encore plus marquée dans les régions rurales et dans les foyers à faibles revenus.

L’agriculture emploie environ la moitié de la population active en Haïti et représente 25 pour cent du PIB. Le territoire national est composé à plus de 75 pour cent de montagnes ne se prêtant guère à l’agriculture. Les surfaces cultivables sont surexploitées, et selon le Critical Ecosystem Partnership Fund (CEPF) le secteur agricole utilise plus de 90 pour cent du total de l’eau disponible. En plus de rendre les populations encore plus vulnérables, la déforestation massive a grandement affecté la fertilité des sols qui était autrefois remarquable. Les sols agraires fertiles ont pour la plupart été détruits et les terrains montagneux dénudés de toute végétation sont ravagés par les processus d’érosion. Cette érosion, en flanc de montagne, charge les cours d’eau de sédiments et occasionne des inondations souvent catastrophiques dans les plaines. Ces phénomènes ont exacerbé la pauvreté dans les zones rurales et ont poussé les populations pauvres à migrer vers les centres urbains.

La faune comprend plus de 2 000 espèces et la flore plus de 5 000 espèces de plantes vasculaires, dont 36 pour cent sont endémiques. Le CEPF mentionne dans son rapport de 2010 qu’il existe en Haïti et dans l’épicentre des Caraïbes, des sites de biodiversité irremplaçables. En fait, Haïti compte 17 zones clés pour la biodiversité sur les 290 identifiées mondialement. L’île fait partie du « Hotspot » des Caraïbes. Ce concept est utilisé par Conservation International pour désigner les points de forte concentration de diversité biologique du globe.

Le Massif de la Hotte et celui de la Selle (voire figure) constituent deux zones de biodiversité  très importantes puisqu’elles renferment les deux plus grands blocs de forêts encore restantes du pays. Sur cette même figure sont représentés les quatre parcs nationaux d’Haïti d’une superficie d’environ 25 000 hectares : le Parc national Macaya qui est situé au Sud-Ouest de la zone clé pour la biodiversité du Massif de la Hotte ; le Parc national la Visite et le Parc National Forêt des Pins dans la zone clé pour la biodiversité du Massif de la Selle au Sud-Est du pays et le Parc national historique La Citadelle, situé dans le corridor du Massif Plaine-du-Nord.

Une faible gouvernance environnementale

Le profil écosystémique haïtien révèle que ces écosystèmes sont particulièrement fragiles, limités et soumis à de fortes pressions. La population est peu sensibilisée à l’importance des services écologiques et des coûts induits par leur perte. Les zones importantes en termes de services écosystémiques, comme les zones humides, les réserves forestières et d’autres aires protégées sont sous-estimées. De plus, l’État haïtien souffre d’un manque de bonnes pratiques en matière d’application des décrets sur les aires protégées. Avant le séisme de 2010, il n’existait que deux plans « préliminaires » de gestion (Parc La Visite et Macaya) qui n’ont jamais été mis en œuvre. La présence de l’État dans les deux sites considérés comme étant les principales aires protégées est encore très discrète. Trois ministères sont présents dans les aires protégées : le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), le ministère de l’Environnement (MDE) et le ministère du Tourisme (MDT). Ils sont présents à travers trois structures : la Direction des ressources naturelles du MARNDR, la Surveillance environnementale du MDE et la Direction générale du Parc.

Les politiques et les législations nationales ont tendance à ignorer les causes sous-jacentes des problèmes écologiques. De plus, les organisations gouvernementales et non gouvernementales en charge de la protection de l’environnement sont désavantagées par un manque de capacités.

La destruction de l’environnement et la pauvreté sont étroitement liées

Il est important de noter que la crise environnementale haïtienne est largement exacerbée par le fardeau de la pauvreté qui est elle-même la conséquence de politiques macro-économiques défavorables aux populations les plus démunies. L'analyse des causes directes et indirectes de la dégradation des sols et de la perte de biodiversité a permis d'identifier les contraintes majeures qu’il importera de surmonter avant de procéder à la conservation de la biodiversité sur des terres réhabilitées. Parmi les contraintes identifiées, citons :

  • le manque d'incitations économiques associant des mesures visant à générer des revenus à la gestion durable et à la conservation des ressources naturelles ;
  • la pression exercée sur les ressources forestières pour pallier le manque d'alternatives à l'approvisionnement en charbon de bois;
  • le manque de systèmes de gestion durable des ressources naturelles.


On observe aussi un manque de liens entre la recherche et la politique de développement; qui est certainement dû à l’absence de stratégies de recherche publiques/nationales cohérentes et clairement définies ou de cadres conceptuels appropriés. Il n’existe pas non plus de réseaux dans lesquels les chercheurs et les institutions de recherche peuvent échanger, dialoguer, tirer parti des connaissances accumulées pour s'adapter aux exigences de développement et aux priorités nationales. Cette distance entre la recherche, la société et la politique ne permet pas de construire une chaîne de valeur ajoutée conduisant à des découvertes innovantes susceptibles de répondre aux besoins ; au niveau régional, les réseaux de chercheurs sont faiblement interconnectés.

Que faire?

Il est nécessaire d’engager des actions qui permettront de réaliser un tournant décisif dans la sauvegarde de l’écosystème et le développement des communautés locales. Mais, quelles sont parmi ces actions celles qui sont « les plus cruciales » ?

Partant des recherches en cours, il faudra, en commun avec l´État et les ONG, mettre en œuvre des stratégies de promotion d’un cadre comme le Corridor biologique dans les Caraïbes (CBC, voir encadré) afin de répondre aux nombreux défis à relever, notamment en :

  • exploitant les avantages significatifs liés la réhabilitation des terres et en créant ainsi les stimulants économiques nécessaires pour assurer une gestion et une conservation durables des ressources ;
  • améliorant les techniques de réhabilitation des sols développées à travers la recherche-développement pour assurer la sécurité alimentaire.
  • diminuant la pression exercée sur les ressources forestières  pour pallier le manque d'alternatives à l'approvisionnement en charbon de bois, le renforcement institutionnel mettant l'accent sur le développement d'une coopération transfrontalière effective dans la recherche des solutions judicieuses aux problèmes communs ;
  • mettant en œuvre un système d’information en temps réel et de planification prospective afin d’éclairer les décideurs et gestionnaires à tous les niveaux : local, national, régional.


De nombreux experts s’accordent à penser qu’il existe des liens de causalité entre la faiblesse structurelle de l'État et la société civile bien que d'autres y voient plutôt un processus symptomatique de la situation haïtienne de cooptation politique des organisations de la société civile. Dans le projet de reconstruction et d’évolution du pays vers une consolidation accrue des structures démocratiques et de la cohésion sociale, les organisations de la société civile jouent – en particulier depuis le séisme du 12 Janvier 2011 – à la fois un rôle de contrôle du pouvoir politique qu’elles exercent en faisant pression sur les fonctionnaires de l'État pour qu’ils s'acquittent de leurs fonctions institutionnelles, et celui d’entité et de partenaire de coopération du gouvernement, de l'État, des acteurs les plus influents de la communauté internationale et des diasporas. Le grand défi du pays – également dans les domaines de la conservation et de la restauration de la biodiversité – consiste à mettre en place une planification stratégique et des politiques d´inclusion sociale, d'éducation, de protection sociale et de conservation du patrimoine environnemental.

L’initiative du Corridor biologique dans les Caraïbes (CBC) comprend actuellement trois pays : Haïti, Cuba et la République dominicaine. Ces trois pays sont sujets à des phénomènes météorologiques extrêmes, dont des ouragans et des tempêtes tropicales. Ils ont tous trois été victimes de phénomènes naturels ces dernières années, comme les tempêtes tropicales Isaac et Sandy en septembre et octobre 2012. La création d’une connectivité des réserves naturelles offre un potentiel de collaboration régionale, que ce soit au travers du transfert de technologie des pays, par la conception de training tools (outils de formation) ou par le transfert de méthodes relatives à la durabilité écologique. Le CBC contribue, par ailleurs, à deux objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) : la réduction de la pauvreté et l’assurance de la durabilité écologique.

Jusqu’en juin 2013, l’initiative CBC a suivi l’une des huit lignes thématiques définies dans le plan d’action de 2009 : la délimitation et l’organisation des espaces à préserver les plus importants pour la sauvegarde de la diversité endémique des espèces. Les activités englobent l’ébauche d’un cadre institutionnel « transfrontalier » approprié pour Cuba, Haïti et la République dominicaine. D’après la 2ème déclaration de politique générale de Saint-Domingue (mars 2009), l’initiative CBC est la priorité déclarée des gouvernants et doit être considérée comme conforme aux obligations internationales des pays dans le cadre de la Convention sur la biodiversité (http://www.cbd.int/, 13 novembre 2013.)


Pour la version intégrale du texte, veuillez contacter les auteurs.

Ingo Gentes, PhD en sciences politiques et sociales, Berlin/Allemagne ;  Contact:ingo.gentes(at)gmail.com 

Jorge Vergara-Castro, Doctorant, Université Sorbonne Nouvelle, Paris/France ; Contact :jorgevergaracastro(at)gmail.com 

 

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