Le CEWARN organise des manifestations sportives pour faciliter une interaction positive entre les jeunes et les autres membres des communautés qui, avant, étaient en perpétuel conflit.
Photo: CEWARN

Prévoir et prévenir les conflits violents

Les conflits liés à la rareté de ressources telles que la terre, l’eau et les pâturages dans certaines régions de la Corne de l’Afrique où le pastoralisme est prédominant sont fréquents et ils conduisent souvent à des violences meurtrières. Le mécanisme d’alerte précoce et de réaction aux conflits (Conflict Early Warning and Response Mechanism – CEWARN) a choisi la solution de la coopération régionale transfrontalière pour s’attaquer aux racines du problème.

Un dimanche soir d’août, à 19h00. Des membres du CEWARN participent à un séminaire de développement stratégique, loin d’Addis-Abeba. Le directeur, le Dr. Martin Kimani Mbugua, reçoit un SMS du coordinateur de la structure d’alerte rapide et de réaction du CEWARN au Kenya. Il fait état d’un rapport envoyé par des observateurs sur le terrain sur l’assassinat de 22 pasteurs (éleveurs) kenyans et le vol de leur bétail qui aurait été conduit de l’autre côté de la frontière par des agresseurs armés dont on pense qu’ils sont membres d’une communauté voisine, en Éthiopie.

À mesure que la soirée avance, les détails de l’attaque sont précisés par SMS, appels téléphoniques et Email entre les observateurs sur le terrain, les coordinateurs nationaux d’Éthiopie et du Kenya et le directeur du CEWARN. En moins de deux heures, dans les deux capitales, des rapports sont communiqués aux hauts fonctionnaires qui sont mis au courant et prennent des mesures immédiates pour faire face à la situation. Les conversations de mise à jour, les clarifications, la communication de questions et d’autres éléments d’informations se poursuivent pendant les quatre jours suivants, jusqu’à l’arrestation des auteurs de la tuerie, la saisie de leurs armes et la récupération du bétail volé. Une cérémonie de remise du bétail a lieu. Elle est organisée avec l’aide des fonctionnaires locaux, ce qui constitue un lien entre l’approche étatique officielle et les pratiques locales de réconciliation. En fin de compte, le lien entre les deux pays s’est trouvé renforcé par leur capacité à se mettre d’accord sur une version de ce qui s’est produit, dans une région où les moyens de communication sont limités. Une escalade de la violence (avec les pertes de vies et de biens qu’elle suppose) a ainsi été évitée.

Cette anecdote est basée sur un fait réel et donne un aperçu de l’efficacité de l’action du CEWARN. Constitué en tant que mécanisme innovant régional d’alerte précoce et de réaction aux conflits en Afrique, le Conflict Early Warning and Response Mechanism (CEWARN) a été créé en 2002 par les sept États membres de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Intergovernmental Authority on Development – IGAD) (voir encadré). C’est un réseau d’institutions gouvernementales et non gouvernementales qui opèrent au niveau local, national et régional. Ces institutions travaillent en étroite collaboration en s’appuyant sur un protocole qui bénéficie d’un large soutien des législateurs et des représentants de l’administration publique. Pris dans leur ensemble, les nombreux éléments du mécanisme CEWARN constituent un profond espoir régional de paix s’appuyant sur une compréhension commune et une action unie contre les conflits violents.

CEWARN et IGAD
Le CEWARN (Conflict Early Warning and Response Mechanism) a été créé par les sept États membres de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Intergovernmental Authority on Development – IGAD) pour combler une grave lacune en matière de gestion des crises et de prévention des conflits dans la région.* Cette carence était énorme compte tenu de la prévalence des conflits armés dans la région et de leur coût humain et matériel considérable. De plus, les efforts de gestion et de résolution des conflits s’étaient révélés coûteux et généralement inefficaces et nécessitaient une approche plus proactive pour prévoir, prévenir et atténuer la violence organisée.

Les structures et les opérations du CEWARN ont généralement recours à la collecte et l’analyse d’informations d’alerte précoce et à la formulation de solutions stratégiques, et elles doivent catalyser et soutenir les initiatives de réponse au niveau local, national et régional. Ces activités complètent les interventions, plus vastes, de l’IGAD pour la promotion et le maintien de la paix et de la sécurité.

Alors que l’IGAD, en tant que bloc régional, a été créée dans les années 1980 pour relever le double défi de la sécheresse et de la désertification, elle est aujourd’hui considérée comme la principale institution pour la paix et la sécurité après avoir piloté avec succès l’accord de paix global au Soudan et le long processus de mise en place du gouvernement de transition fédéral en Somali. Ces activités en faveur d’une plus grande sécurité dans la région sont complétées par des efforts engagés de longue date pour renforcer la sécurité alimentaire, la protection de l’environnement et la coopération économique.
L’alerte précoce des conflits est un élément central des efforts de consolidation de la paix déployés par l’IGAD, avec la création du CEWARN en 2002 dans le cadre des activités de la Division chargée de la Paix et de la Sécurité. Depuis, le CEWARN est un promoteur régional et continental des méthodologies et opérations d’alerte précoce et, plus récemment, du soutien des interventions locales et nationales.
*Les pays membres de l’IGAD sont Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie, le Kenya, la Somali, le Sud-Soudan, le Soudan et l’Ouganda. Tous sont des membres fondateurs, à l’exception de l’Érythrée et du Sud-Soudan, ces deux pays étant devenus membres à leur indépendance, soit en 1993 et 2011, respectivement.

Un réseau serré de parties prenantes

Au niveau local, les observateurs sur le terrain et les comités de paix constitués localement du CEWARN – postés le long des frontières Djibouti-Éthiopie; Éthiopie-Kenya-Soudan-Ouganda et Éthiopie-Kenya-Somalie – s’efforcent d’obtenir des informations d’alerte précoce en temps réel et de mettre ces informations en commun pour stimuler la réactivité des actions. Alors que les observateurs sur le terrain sont essentiellement chargés d’obtenir des informations d’alerte précoce, les comités de paix, qui comprennent des représentants de l’administration provinciale, de structures de sécurité gouvernementales et d’organisations de la société civile, des leaders traditionnels et religieux, et des femmes, appliquent des mesures d’intervention.

Au niveau national, le CEWARN s’appuie sur les plateformes d’alerte précoce et de réaction que sont les instituts nationaux de recherche (National Research Institutes – NRI) et les unités d’alerte précoce et de réaction aux conflits (Conflict Early Warning and Response Units – CEWERU). Ces plateformes coordonnent les situations d’alerte précoce et les mesures de réaction au niveau national avec les observateurs sur le terrain et les comités de paix locaux. Des analystes nationaux appartenant aux NRI sont chargés de recevoir les informations communiquées par les observateurs sur le terrain, de les vérifier, d’effectuer une analyse approfondie et de faire des recommandations sur les solutions de réponse. De leur côté, les CEWERU, dont la composition est similaire à celle des comités de paix locaux, à savoir un mélange de représentants du gouvernement et d’organisations non gouvernementales, sont chargés de prendre des mesures d’intervention.

Les CEWERU sont composées de représentants d’institutions gouvernementales œuvrant pour la paix et la sécurité, y compris des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, des parlements nationaux, d’organisations de la société civile, et de femmes participant activement aux efforts nationaux de consolidation de la paix.

La collaboration et les liens transfrontaliers sont des aspects clés de la mission du CEWARN et constituent ses principaux atouts auprès des comités de paix locaux et des CEWERU nationales qui collaborent au-delà des frontières pour mener des actions communes contre les menaces transfrontalières. Par ailleurs, les structures techniques et politiques du CEWARN qui contrôlent ses activités offrent également les possibilités d’une coopération régionale de haut niveau.

Conflits pastoraux et dynamique régionale de paix et de sécurité

Le pastoralisme est un système d’élevage faisant un usage extensif des terres de pâturage et nécessitant une grande mobilité saisonnière des éleveurs et du bétail. Dans la région de la Corne de l’Afrique, les communautés pastorales couvrent jusqu’à 70 pour cent des terres et constituent la plus grande concentration de communautés pastorales au monde.

Les communautés pastorales constituent de 95 pour cent de la population en Somali et à Djibouti à environ 60 pour cent en Éthiopie et en Ouganda. Au Kenya et au Soudan, ces proportions varient de 20 à 25 pour cent. Ces communautés sont concentrées dans les zones semi-arides et arides et s’étalent le long des frontières communes des pays de la région. Leurs membres franchissent souvent les frontières avec leurs troupeaux à la recherche d’eau et de pâturage de plus en rares.

Les pasteurs ont une profonde connaissance de l’environnement et du climat. Cette connaissance s’appuie sur plusieurs générations d’observations qui leur permettent de survivre dans des milieux généralement peu propices à d’autres systèmes plus sédentaires de subsistance.

Du point de vue économique, le pastoralisme est l’épine dorsale du secteur de la production animale (représentant plusieurs millions de dollars) dans la région. En Éthiopie, par exemple, le secteur de l’élevage représente environ 40 pour cent du PIB agricole et plus de 20 pour cent du PIB total. Selon le recensement national de 2007, les éleveurs éthiopiens possèdent 42 pour cent des bovins, 75 pour cent des chèvres, 25 pour cent des moutons, 20 pour cent des ânes et presque tous les chameaux.

Malgré leur contribution à l’économie de leurs pays, les pasteurs sont souvent politiquement et socialement marginalisés, surtout en ce qui concerne les préoccupations et les priorités des capitales nationales. Les régions éloignées (du point de vue des habitants des capitales) et difficiles d’accès dans lesquelles ils vivent souffrent d’une présence inégale et limitée de l’État en ce qui concerne la fourniture de services. Leurs moyens de subsistance sont également de plus en plus menacés par des facteurs naturels et anthropiques tels que la dégradation de l’environnement, la forte augmentation de la sécheresse et de la désertification, ainsi que par la réduction de l’accès aux pâturages due à la protection insuffisante des droits de propriété des pasteurs. Si on ajoute à cela le climat de grande insécurité qui règne dans la région on comprendra qu’un gros pourcentage de pasteurs vit de façon précaire et est exposé à une grande pauvreté et aux attaques violentes.

Une nouvelle dimension de la violence

Dans la Corne de l’Afrique, les conflits entre communautés pastorales, aussi bien à l’intérieur que le long des frontières internationales, n’ont rien de nouveau. Le mode de vie pastoral caractérisé par une haute mobilité s’accompagne souvent d’une concurrence féroce et, dans de nombreux cas, de conflits violents avec les autres pasteurs, les agriculteurs et les ranchers se disputant les mêmes ressources limitées. Les communautés pastorales pratiquent parfois le vol de bétail, qui dresse les communautés les unes contre les autres, pour reconstituer leurs troupeaux, notamment après les pertes imputables à la sécheresse.

Autrefois, le pillage n’avait pas les capacités destructrices aujourd’hui rendues possibles par l’accès à des armes modernes bon marché. Le fusil d’assaut AK-47 a transformé pour le pire la létalité du pillage. Et la disparition progressive des systèmes traditionnels de médiation n’a rien arrangé, les pasteurs entrant dans le moule de la mondialisation et laissant derrière eux leur tradition en faveur d’espérances et de pratiques qui viennent de très loin.

Aujourd’hui, le pillage est nettement plus commercial et violent. Les agents de sécurité des gouvernements sont peu présents sur le terrain et sont souvent incapables d’assurer une sécurité totale, si bien qu’une culture d’autodéfense a pris racine, malheureusement accompagnée de la logique de revanche et d’escalade.

Les conflits locaux peuvent avoir une importance régionale, voire internationale. On se souvient des conflits du Darfour qui ont fait l’objet d’une délibération du Conseil de sécurité de l’ONU alors qu’ils n’étaient initialement que des luttes locales pour la jouissance de ressources. Le fait que de nombreuses communautés pastorales vivent le long de frontières qu’elles franchissent fréquemment montre qu’il est extrêmement important que les gouvernements comprennent biens les causes de la violence qui se manifeste dans ces régions pour éviter les tensions bilatérales. Ces régions frontalières sont également le siège de menaces telles que le trafic illégal d’armes, les conflits frontaliers et les insurrections.

C’est cette forte dimension régionale des conflits pastoraux et des risques de perturbations de l’harmonie interétatiques qui lui sont associés qui a poussé les États membres de l’IGAD à choisir les conflits pastoraux transfrontaliers et conflits connexes comme point de départ de la collaboration par l’intermédiaire du CEWARN. Si les conflits pastoraux transfrontaliers sont une source d’inquiétude complexe partagée par tous les pays de la région, ils offrent également une occasion exceptionnelle de renforcer les capacités et la confiance dans la coopération régionale pour la prévention des conflits.

C’est ainsi qu’a été créé le CEWARN, à la fois mécanisme particulièrement compétent de prévision, de prévention et d’atténuation des conflits dans la région et plateforme de dialogue et de coopération entre les États membres de l’IGAD en matière de politique et de perspectives de paix, de sécurité et de développement transfrontaliers

Réussites…

La plus grande réussite du CEWARN a été de s’appuyer sur les atouts des institutions gouvernementales et non gouvernementales existantes et de créer des liens fonctionnels et une synergie entre eux. Il est ainsi en mesure d’intervenir au niveau local, national et régional. Grâce à la synergie existant entre ses unités, le CEWARN a également comblé le fossé entre alerte précoce et réaction. Pour cela, il utilise les technologies les plus modernes. Il utilise notamment un logiciel développé sur mesure, le CEWARN Reporter, pour collationner, structurer, analyser et diffuser de grands volumes de données d’alerte précoce. Les diverses caractéristiques du Reporter permettent aux analystes de faire une présentation convaincante des tendances de paix et de conflits. Le CEWARN a récemment élargi son utilisation de la technologie de l’information et de la communication (TIC) en mettant des radios VHF à la disposition des observateurs sur le terrain dans les zones les plus inaccessibles pour garantir un flux d’informations en temps utile.

Le rôle actif joué par la société civile dans toutes ses interventions est un important facteur de sa réussite. Ce rôle est important en ce qui concerne la collecte d’informations par les observateurs sur le terrain, leur analyse par les instituts de recherche nationaux, et les décisions prises par les représentants des comités de paix locaux et des unités nationales d’alerte précoce et de réaction aux conflits. Les représentants de la société civile jouent également un rôle important dans la conception et la mise en œuvre des mesures d’intervention par l’intermédiaire des mêmes structures, au niveau national et régional. Ils ont ainsi contribué à créer un sentiment profond de transparence et de participation locale aux efforts déployés.

En ce qui concerne les interventions, la composition des comités de paix locaux et des CEWERU permet de coordonner les efforts et assure une complémentarité entre les réponses gouvernementales visant à endiguer la violence et employant souvent des structures de sécurité et d’autres efforts de renforcement de la paix axés sur le dialogue.

L’utilisation par le CEWARN de méthodes traditionnelles de résolution de conflits et de solutions innovantes telles que l’organisation de manifestations sportives pour les jeunes parallèlement à un dialogue de paix a assuré la réussite des efforts au niveau local. Cela est particulièrement évident le long de la frontière Éthiopie-Kenya-Somalie et de la frontière Kenya-Ouganda où le nombre d’incidents violents a considérablement diminué.

En deux mots, c’est cette approche globale, élaborée sur une décennie, qui a donné au CEWARN sa réputation de précurseur continental dans l’utilisation d’informations pertinentes pour empêcher et atténuer les conflits. Les États membres de l’IGAD, ainsi que d’autres mécanismes régionaux en Afrique, ont progressivement adopté ses systèmes pour leur propre usage.

... et problèmes

Toutefois, et c’est bien compréhensible, le CEWARN est confronté à de multiples problèmes dans l’accomplissement de sa mission. Ces problèmes sont par exemple l’insuffisance de l’infrastructure, l’inaccessibilité des zones à surveiller et les difficultés des gouvernements à assurer la sécurité physique sur l’ensemble de leurs territoires. De plus, l’impact à long terme du CEWARN dépendra moins des interventions locales et plus de l’adoption et de la mise en œuvre de nouvelles politiques, ainsi que du renforcement de la collaboration entre les États membres pour s’attaquer aux causes structurelles profondes des conflits.

Le CEWARN connaît actuellement une période d’expansion et de croissance aussi bien sur le plan thématique que géographique. Il va élargir ses zones d’observation de manière à couvrir de nouvelles parties de la Somalie, du Soudan et du Sud-Soudan. Il va également contrôler de près et déterminer les réponses à donner dans le cadre de conflits motivés par des facteurs liés à la sécurité alimentaire, la dégradation de l’environnement, le changement climatique et la migration, pour n’en citer que quelques-uns. Pour cela, le CEWARN s’est engagé dans un processus d’élaboration d’une stratégie ascendante prévoyant la participation des populations et des communautés locales, des parties prenantes nationales et des acteurs régionaux pour déterminer ses priorités et ses objectifs dans les prochaines années.

Tigist Hailu
RP et Communications
Conflict Early Warning and Response
Mechanism (CEWARN) de l’IGAD
Addis-Abeba, Éthiopie
tigist.hailu@cewarn.org  

Sources for further reading

‘Pastoralism as Conservation in the Horn of Africa’. World Initiative for Sustainable Pastoralism (WISP) Policy Brief No. 3, June 2007

‘Get to know Pastoralism – it works’. A handbook for journalists, Pastoral Livelihoods Advocacy Project (REGLAP), September 2009