« Mama » Zaina Said, 61 ans, à droite, est la chef de l’organisation locale des chèvres laitières dans le village de Kunke, district de Mvomero en Tanzanie.
Photo: CRDI/Brian Sokol

Mettre l’accent sur le genre dans les systèmes d’administration de vaccins pour le bétail

Si les progrès de la technologie des vaccins ont permis d'éradiquer certaines des maladies du bétail les plus dévastatrices, les femmes, en particulier les petits éleveurs, sont confrontées à des obstacles sexospécifiques qui les empêchent d’avoir accès aux vaccins existants pour le bétail et d’en bénéficier. Pour adapter les systèmes d'administration des vaccins afin de mieux servir les petites exploitantes, les décideurs politiques et les dirigeants locaux doivent mieux comprendre ces problèmes, en s'appuyant sur des preuves. Le Fonds d’innovation en vaccins pour le bétail s'est fixé pour objectif de fournir de telles preuves.

La demande d’aliments d’origine animale devrait augmenter au cours de la prochaine décennie, en particulier dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire (PFR-PRI). Mais dans beaucoup de ces mêmes endroits, des maladies évitables et curables du bétail continuent de nuire aux moyens de subsistance des petits exploitants agricoles et surtout des femmes qui représentent les deux tiers des petits exploitants de bétail.

Les vaccins sont parmi les moyens les plus rentables et parfois même les seuls en mesure de protéger le bétail contre des maladies dévastatrices. Les progrès de la technologie des vaccins ont permis d’éradiquer certains d’entre eux, comme la peste bovine. Mais les femmes, en particulier les petits éleveurs, sont confrontées à des obstacles sexospécifiques qui les empêchent d’avoir accès aux vaccins existants pour le bétail et d’en bénéficier. L’incapacité à répondre à leurs besoins a des répercussions importantes; elle peut nuire aux moyens de subsistance et à la sécurité économique des femmes, tout en présentant des risques pour la santé et la sécurité alimentaire des familles, des communautés et des nations.

Le petit bétail est particulièrement important pour les femmes

L’élevage de bétail à petite échelle présente de nombreux avantages pour les individus et les ménages. Le bétail est un actif financier et une source de revenus, et il fournit des aliments nutritifs. Bien que les contextes locaux diffèrent, les petites espèces de bétail, notamment les moutons, les chèvres et les poulets, sont plus souvent élevées par les femmes. Ceux-ci nécessitent généralement moins de terres, et la possession de terres n’est pas une exigence pour que les animaux puissent fourrager. Dans les contextes où il est plus difficile pour les femmes de posséder des terres ou lorsqu’elles ne bénéficient pas de la sécurité foncière, ces avantages sont considérables.

Par conséquent, les maladies endémiques du petit bétail dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire (PFR-PRI) – notamment la peste des petits ruminants et la péripneumonie contagieuse caprine chez les moutons et les chèvres, et la maladie de Newcastle (MN) chez les poulets – ont tendance à désavantager les femmes de manière disproportionnée. Ces maladies peuvent être gérées en utilisant les pratiques d’élevage vétérinaires existantes, y compris les vaccins.

Le développement des technologies agricoles n’est pas neutre du point de vue du genre

Les vaccins, comme la plupart des technologies agricoles, ne profitent pas à toutes les personnes de la même manière. Les normes sociales dominantes, les relations de pouvoir, les croyances, les institutions et autres structures sociales influent sur la manière dont ils sont développés, commercialisés, mis sur le marché et distribués. Lorsque ces processus ne prennent pas en compte les besoins, les préférences et les contraintes spécifiques aux femmes des petits éleveurs, des inégalités apparaissent dans l’accès et l’utilisation des vaccins. Dans certaines communautés, par exemple, les normes de genre (voir l’encadré) peuvent contraindre les déplacements d’une femme (où, quand, etc.), limitant ainsi son accès aux services de vaccination qui nécessitent qu’elle se rende à un endroit particulier avec son bétail.

Ces contraintes peuvent également limiter ses choix en matière de gestion du bétail, notamment en ce qui concerne la vaccination, dans des contextes où l’homme chef de famille prend traditionnellement ces décisions. Parmi les autres obstacles communs aux femmes qui élèvent du bétail, on trouve une connaissance limitée des vaccins pour le bétail, de leurs avantages et de la manière de les utiliser, ainsi que de leur coût. Pour adapter les systèmes d’administration des vaccins afin de mieux servir les femmes qui élèvent du bétail à petite échelle, les décideurs politiques et les dirigeants locaux doivent mieux comprendre ces questions, en s’appuyant sur des données probantes.

Les normes de genre sont des règles informelles qui définissent ce qu’est un comportement socialement acceptable pour les adultes et les enfants, en fonction du genre d’une personne. Ce qui, à son tour, a une incidence concernant leurs choix, leurs privilèges et leurs capacités. Les normes de genre inéquitables font écho aux relations de pouvoir inégales qui existent dans une société, et elles désavantagent souvent les femmes.

Recherche pratique sur le genre et la chaîne de valeur des vaccins pour le bétail

Actuellement, il existe peu de recherches sur les différents rôles que jouent les femmes et les hommes dans les systèmes de vaccination du bétail et sur les facteurs qui ont une incidence sur leur capacité à y participer et à en bénéficier. Il est aussi nécessaire de mieux comprendre la perception qu’ont les personnes qui élèvent du bétail à petite échelle des vaccins pour le bétail et de leur valeur, ainsi que leur volonté de les utiliser lorsqu’ils sont disponibles.

Pour combler cette lacune, une cohorte de quatre projets de recherche menés dans six pays, financés par le Fonds d’innovation en vaccins pour le bétail (FIVB), ont été précisément conçus afin de générer de nouvelles preuves sur la façon dont les femmes peuvent mieux bénéficier des vaccins pour le petit bétail, participer à ces systèmes de vaccination et s’attaquer à la myriade d’obstacles auxquels elles sont confrontées.

Ces projets soutiennent l’autonomisation des femmes en tant que personnes qui élèvent du bétail, entrepreneures et prestataires de services vétérinaires tout au long de la chaîne de valeur des vaccins pour les poulets et les chèvres. Leur conception s’est inspirée de programmes de recherche antérieurs qui ont permis de tirer d’importantes leçons concernant lesmanières de prendre en compte le genre efficacement dans la recherche sur le développement (voir encadré).

Leçons sur la manière de mener une recherche-action pour l’autonomisation des femmes

Approches dédiées à l’intégration du genre dans les programmes de recherche-développement :

1. Des personnes expertes en matière de genre devraient diriger la recherche. Dans la recherche en sciences naturelles, les personnes consultantes ou les jeunes femmes sont souvent chargées d’intégrer la dimension de genre dans la recherche. Cela peut effectivement mettre de côté l’intégration du genre en tant qu’objectif, limitant ainsi les progrès en matière d’égalité des genres.

2. Mettre en place des processus systématiques pour intégrer le genre à chaque étape, de manière cohérente et continue de la conception à l’évaluation. La recherche-action participative et les approches transformatrices de genre nous aident à comprendre les inégalités et les dimensions de pouvoir dans un contexte et contribuent à établir des bases plus solides pour des contributions plus équitables et durables de la recherche au processus développement.

3. Élaborer des cadres de gestion solides afin de mesurer les résultats et les répercussions relatifs au genre sur le plan des projets de recherche et des programmes. Cela devrait comprendre des indicateurs quantitatifs et qualitatifs communs pour permettre l’apprentissage interprojets, la collecte de données pour de plus grandes répercussions, et des occasions de réflexion et de remise en question des hypothèses.

Dans le cadre d’une recherche visant à remettre en question les normes de genre inéquitables, à transformer les rôles sociaux et les relations de pouvoir, le processus est aussi important que les résultats, y compris les décisions concernant les personnes à impliquer en tant que parties prenantes. Les chercheures et les chercheurs doivent être conscients de la façon dont leur présence et leurs interventions pourraient avoir une incidence négative sur les relations communautaires et choisir des approches pour minimiser ces risques.

Par exemple, il est particulièrement important que les chercheures et les chercheurs fassent participer les femmes et les hommes ensemble, plutôt que d’intervenir uniquement auprès des femmes. Cela permet d’éviter les réactions négatives potentielles et donne l’occasion aux hommes de devenir des facilitateurs de l’autonomisation des femmes dans leurs communautés au-delà de la durée de la recherche. Les discussions de groupe facilitées sont essentielles à ce travail. Elles créent des espaces importants de réflexion critique où les hommes et les femmes peuvent discuter ouvertement des normes de genre dans leur communauté ou leur environnement de travail, ainsi que des changements que ces personnes souhaiteraient voir se produire.

Mesurer les changements en matière de comportements peut être un défi et nécessite une variété de méthodes et d’outils innovants. Les chercheures et les chercheurs utilisent une combinaison d’approches, tant qualitatives que quantitatives, afin de déterminer ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et pourquoi.

La cohorte de projets du FIVB travaillant sur l’autonomisation des femmes dans les chaînes de valeur des vaccins pour le bétail a impliqué divers groupes dès leurs premières étapes, y compris des fonctionnaires des gouvernements locaux, des personnes représentant des ministères ainsi que des agriculteurs et agricultrices, des personnes représentant des groupes communautaires et de coopératives, des responsables de la santé animale communautaire, des propriétaires de magasins agrovétérinaires, des personnes responsables de la distribution et de l’importation de vaccins pour animaux et des vétérinaires, pour n’en citer que quelques-uns.

En favorisant le dialogue entre des groupes qui, normalement, n’interagiraient pas, ce processus de mobilisation a contribué à faire évoluer les mentalités et à sensibiliser aux inégalités dans les chaînes de valeur de l’élevage. En retour, cela peut influencer les parties prenantes chargées de prendre des décisions d’apporter des changements aux services et aux politiques en matière de vulgarisation.  

Transformer les systèmes alimentaires au service de l’égalité des genres est un travail nécessaire

Inévitablement, instaurer la confiance avec les différentes parties prenantes et comprendre ce qui motive leurs comportements qui contribuent au statu quo est un travail délicat qui ne peut se faire du jour au lendemain. Le temps et les ressources nécessaires afin d’effectuer ce type de recherche peuvent expliquer pourquoi il demeure si rare. Il est certainement plus facile de travailler sur des programmes d’élevage traditionnels, plus techniques, qui ne sont pas transformateurs de genre, que de s’impliquer dans les dimensions socio-économiques et politiques de l’autonomisation des femmes.

Mais prendre la voie la plus facile comporte des risques. Les interventions qui ne tiennent pas compte de la dimension de genre peuvent exacerber les inégalités existantes en redistribuant le pouvoir et les ressources, en dépossédant les femmes et les autres groupes marginalisés de leurs biens et de leur pouvoir de décision. Les interventions visant à lutter contre les maladies du bétail ne peuvent être efficaces si elles négligent systématiquement certains groupes, comme les femmes qui élèvent le bétail à petite échelle. L’éradication des maladies évitables par la vaccination devient alors très difficile, car les animaux gérés par les femmes pourraient constituer des réservoirs de maladies.

Les femmes qui pratiquent l’élevage à petite échelle sont des parties prenantes essentielles des systèmes alimentaires dans le monde entier, mais elles continuent d’être mal desservies par les systèmes actuels de distribution de vaccins pour le bétail. Pour promouvoir l’égalité des genres et améliorer la vie des femmes rurales, ainsi que pour accroître la résilience à long terme des systèmes alimentaires, les initiatives de recherche-développement doivent reconnaître le besoin crucial d’autonomiser les femmes et les autres groupes marginalisés dans les programmes d’élevage.

Le Fonds d'innovation en vaccis pour le bétail

Le Fonds d’innovation en vaccins pour le bétail (FIVB) est une initiative de 57 millions de dollars canadiens financée par la Fondation Bill et Melinda Gates, Affaires mondiales Canada et le Centre de recherches pour le développement international du Canada pour le développement de vaccins qui sont abordables, disponibles et acceptables pour les personnes qui élèvent du bétail à petite échelle afin de faciliter leur utilisation à grande échelle. Le FIVB cible les maladies du bétail qui ont le plus de répercussions sur les personnes qui pratiquent l’élevage, hommes et femmes, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et du Sud-Est.
 


Evelyn Baraké est administratrice de programme en application des connaissances. Elle travaille au sein du programme de santé animale du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), basé à Ottawa au Canada.
Contact: ebarake@idrc.ca

Wendy Manchur est agente principale de programme au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), à Ottawa, au Canada. Elle s'intéresse aux questions relatives à l'agriculture, à l'égalité des sexes, à l'autonomisation des femmes en agriculture, au développement communautaire, aux moyens de subsistance en milieu rural et au renforcement des capacités de recherche. 
Contact: wmanchur(at)idrc.ca 

 

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