En Afrique, le café est traditionnellement produit par de très petites exploitations ayant très difficilement accès aux intrants agricoles et aux bienfaits de la vulgarisation.
Photo: Eva-Marie Meemken

Les petits exploitants agricoles profitent-ils des normes de durabilité ?

Les normes de durabilité telles que Fairtrade, Organic et Rainforest Alliance promettent d’améliorer les moyens d’existence des agriculteurs pauvres des pays en développement tout en protégeant l’environnement. Les agences de développement encouragent et facilitent souvent l’adoption de normes de durabilité par les agriculteurs. Dans l’optique du développement, il est important de savoir si ces normes tiennent leurs promesses. Cette question fait l’objet de très vifs débats. Que nous disent les travaux scientifiques à ce sujet ?

Des millions d’exploitants agricoles sont certifiés selon des normes de durabilité telles que Fairtrade (environ 1,65 million), UTZ (environ 1 million), Rainforest Alliance (environ 1,2 million) et Organic (environ 2,3 millions). Les normes de durabilité prennent de plus en plus d’importance, notamment pour les denrées alimentaires à valeur élevée produites dans les pays en développement (voir également l’encadré). La certification de produits tels que le café, le cacao, l’huile de palme et le thé est un phénomène particulièrement remarquable. On estime à 30 pour cent la superficie mondiale de production de café, à 20 pour cent celle du cacao, à 15 pour cent celle de l’huile de palme et à 9 pour cent celle du thé qui sont certifiées selon différentes normes axées sur la durabilité.

La prolifération des normes de durabilité et des programmes de certification connexes dans les pays en développement est attribuable à différents facteurs. Ces normes portent sur la qualité et la sécurité des aliments, sur les droits environnementaux et humains, et sur les questions de bien-être social le long des chaînes de valeur agricoles. Un nombre croissant de consommateurs, notamment dans les pays développés, s’intéressent à ces questions. Surtout, bon nombre d’entre eux sont prêts à payer plus pour avoir des produits certifiés portant un label de durabilité. Par ailleurs, les agences de développement ont joué un rôle clé en aidant les agriculteurs à adopter les normes de durabilité. De plus en plus de détaillants et de fabricants du secteur privé deviennent des acteurs importants. Par exemple, Starbucks vend du café Fairtrade et Organic dans ses magasins et a élaboré ses propres normes de durabilité (C.A.F.E. Practices). Compte tenu de l’intérêt constant porté aux approches durables de la production et des échanges mondiaux de denrées alimentaires, cet essor des normes et certifications devrait persister.

Les agriculteurs pauvres peuvent-ils respecter ces normes de durabilité ?

Les agriculteurs souhaitant adopter une norme donnée doivent se soumettre à un processus de certification et à des audits réguliers. Le processus de certification et les audits sont réalisés par des organismes particuliers et servent à s’assurer que les règles concernant les questions environnementales et sociales sont respectées. Ce processus peut être bureaucratique et coûteux (par ex. les coûts peuvent s’élever à plusieurs milliers d’euros en fonction de la norme de durabilité et du volume de production). Ces coûts sont généralement trop élevés pour les exploitants agricoles. Par conséquent, dans le secteur des petites exploitations agricoles des pays en développement, la certification est essentiellement collective. Cette formule permet de réduire les coûts administratifs et financiers de la certification de chaque exploitant. Les structures collectives facilitent également la mise en œuvre de séances de formation et d’autres mesures de soutien.

Sans ce soutien, il serait difficile aux agriculteurs de répondre à certaines des exigences de certification. Plus précisément, la production conforme à la norme peut nécessiter des investissements financiers, des compétences en gestion et le passage à des pratiques agricoles exigeant une main-d’œuvre plus importante. Par exemple, si la norme exige que l’exploitant porte un équipement de protection pendant l’application des pesticides, il peut être nécessaire d’acheter cet équipement. Les exigences de qualité peuvent nécessiter l’achat d’équipements permettant de correctement sécher, transformer et stocker la récolte. La formation offerte aux groupes d’agriculteurs et l’utilisation collective des équipements et des crédits peuvent aider les agriculteurs à mieux comprendre les exigences de certification et s’y conformer. Il est fréquent que les agences de développement gouvernementales et non gouvernementales aident les agriculteurs à se grouper, paient les frais de certification et mettent en œuvre des formations appropriées.

Est-ce que les normes de durabilité améliorent les revenus des agriculteurs ?

Chercher à savoir si les agriculteurs gagnent à être certifiés selon une norme de durabilité est sujet à controverse. Les opposants à l’expansion des normes font valoir que la majoration des prix que les consommateurs doivent payer pour des produits portant un label de durabilité est rarement répercutée sur les petits exploitants des pays en développement. Ceux qui y sont favorables, par contre, soutiennent parfois que les normes de durabilité sont le seul moyen d’accroître l’équité des chaînes de valeur internationales et, par conséquent, d’améliorer les revenus des agriculteurs.

Aucun de ces points de vue extrêmes ne correspond à la réalité scientifique. Un nombre croissant d’études cherchent à savoir si les agriculteurs profitent des normes de durabilité. Les études disponibles diffèrent quant aux méthodes qu’elles utilisent. Les plus fiables sont celles qui comparent des agriculteurs certifiés à des agriculteurs non certifiés, tout en contrôlant d’autres facteurs susceptibles de fausser cette comparaison (par ex. différences d’éducation). Une analyse exhaustive des éléments de preuve recueillis donne à penser que les normes de durabilité ne sont ni la panacée pour la réduction de la pauvreté, ni une promesse vide de sens. Quelques observations supplémentaires sont synthétisées dans ce qui suit.

Pour les agriculteurs, l’adoption de normes de durabilité est associée à des coûts et des avantages. L’aspect « coûts » a déjà été examiné plus haut. Côté « avantages », les agriculteurs certifiés bénéficient souvent de prix plus élevés pour leurs produits. Cependant, dans certains cas, ils ne peuvent vendre la totalité de leur récolte dans des chaînes de valeur certifiées. C’est le cas lorsqu’un trop grand nombre d’agriculteurs d’une même région ont une production certifiée. Autre avantage : les organisations d’agriculteurs certifiés offrent généralement des formations agricoles et d’autres services à leurs membres. Cela peut avoir son importance, notamment dans les régions où l’accès général à la vulgarisation est limité. Les normes peuvent également comporter des mécanismes permettant aux agriculteurs d’améliorer leur productivité et la qualité de leurs produits. Par exemple, les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement telles que la lutte contre l’érosion ou les cultures intercalaires peuvent améliorer la fertilité du sol, et par conséquent les rendements.

L’impact global des normes de durabilité sur le revenu des agriculteurs varie en fonction du contexte. De nombreuses études portant sur des exemples africains concluent que les normes contribuent à accroître le revenu. Pour l’Amérique latine, les résultats sont parfois moins positifs, notamment dans le secteur du café. Ces divergences peuvent en partie s’expliquer par des différences régionales. En Afrique, le café est généralement produit par de très petites exploitations agricoles ayant très difficilement accès aux intrants agricoles et à la vulgarisation. Dans ce cas, les normes de durabilité peuvent avoir des effets positifs sur les rendements et les revenus. En Amérique latine, l’accès aux technologies et aux services agricoles est souvent meilleur, si bien que l’avantage que peuvent procurer les normes est moins prononcé.

Au-delà des différences géographiques, l’incidence sur les revenus peut varier en fonction du type de norme. Par exemple, les rendements peuvent être plus faibles avec Organic, du fait de l’interdiction totale des pesticides et engrais chimiques. Par conséquent, un prix plus élevé est nécessaire pour compenser les moindres quantités produites.

Est-ce que les normes de durabilité sont favorables aux objectifs de développement au-delà de l’accroissement des revenus ?

Les études évaluent généralement l’incidence des normes sur les revenus des agriculteurs. Cela n’est pas surprenant dans la mesure où un des principaux objectifs des normes de durabilité est d’améliorer les revenus des ménages agricoles pauvres. Toutefois, selon la perspective élargie du bien-être social, il est important de comprendre si les normes de durabilité peuvent également servir à promouvoir les objectifs de développement au-delà du simple aspect du revenu. Des études ont analysé l’incidence des normes de durabilité sur l’éducation des enfants, la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et l’égalité des genres, et leurs résultats sont prometteurs.

Notre propre équipe de l’université de Göttingen a analysé l’impact des normes Fairtrade sur l’éducation des enfants de petits exploitants agricoles de l’Ouganda. Nous avons constaté que les ménages Fairtrade investissent 146 pour cent fois plus dans l’éducation des enfants que les ménages non certifiés. Les contrôles effectués sur l’âge et d’autres facteurs ont montré que les enfants de ménages Fairtrade sont, en moyenne, scolarisés 0,66 an de plus que les enfants des ménages non certifiés. L’aspect positif de la certification Fairtrade sur l’éducation des enfants tient en partie à l’accroissement des revenus, mais d’autres mécanismes jouent également un rôle. Plus précisément, la certification Fairtrade inclut des règles et activités spécifiques visant à réduire le travail des enfants et à sensibiliser à l’importance de l’éducation.

Dans une autre étude, nous avons montré que les normes Fairtrade et UTZ favorisent l’autonomisation des femmes grâce à des séances de sensibilisation et de formation sur l’égalité des genres. Par exemple, la certification n’augmente pas uniquement la richesse des ménages – elle modifie également la répartition de la richesse au sein des ménages. Dans les ménages non certifiés, le chef de ménage de sexe masculin possède la plupart des biens. Au contraire, dans les ménages certifiés, la plupart des biens appartiennent conjointement au couple. Par ailleurs, les agriculteurs certifiés ont plus facilement accès à la vulgarisation agricole, sans distinction de sexe. Nous avons également évalué les effets de la certification Organic sur les petits producteurs de café d’Ouganda et avons constaté des effets positifs sur la nutrition et la diversité alimentaire des ménages. On ne peut généraliser ces effets, mais ils donnent à penser que, lorsqu’elles sont correctement conçues et mises en œuvre, les normes de durabilité peuvent contribuer à améliorer divers aspects du bien-être social des ménages.

Que pensent les agriculteurs des normes de durabilité ?

Du point de vue des agriculteurs, il peut paraître fastidieux et compliqué d’adopter une norme et d’obtenir une certification. Dans une récente étude, nous avons examiné les comportements subjectifs des agriculteurs. Nous avons constaté que d’une manière générale, leur perception des normes de durabilité est positive. Le prix supérieur payé pour leur production contribue fortement à inciter les agriculteurs à adopter une norme. Mais notre étude montre qu’ils apprécient également la prestation de services de formation, de crédit et autres. Il est intéressant de noter que les agriculteurs acceptent volontiers les exigences de qualité des produits, de gestion de leur exploitation et de sécurité au travail, même sans prendre en compte le prix supérieur payé pour leurs produits. Ils ont conscience du fait que ces exigences peuvent les aider à améliorer leur productivité et leur efficacité à long terme. Toutefois, les agriculteurs n’apprécient vraiment pas les interdictions d’utiliser les pesticides chimiques et autres intrants favorisant la productivité. Ces interdictions ne sont acceptées qu’en contrepartie d’une augmentation sensible des prix qui leur sont payés.

L’aide au développement doit-elle servir à encourager les agriculteurs à adopter les normes de durabilité ?

La question de savoir si la certification selon une norme de durabilité est une solution appropriée et bénéfique pour les organisations d’agriculteurs doit être examinée au cas par cas. Dans le cadre de ces évaluations, il importe de répondre aux questions suivantes : l’organisation d’agriculteurs est-elle capable de gérer un processus de certification bureaucratique et coûteux ? Comment la demande du produit concerné va-t-elle évoluer ? Dans quelle mesure la certification améliore-t-elle l’accès des agriculteurs aux services agricoles dans la région ? Dans quelle mesure l’agriculture écologique affecte-t-elle la productivité dans ce contexte particulier ? Par ailleurs, une évaluation minutieuse des différentes normes de durabilité est primordiale dans la mesure où elles varient en termes de rigueur et d’exigences spécifiques. Il n’existe pas de solution universelle.

Objectifs et exigences des normes de durabilité
Le nombre des normes de durabilité est en constante augmentation. Il existe actuellement plus de 200 normes différentes mettant l’accent sur la durabilité. Les premières d’entre elles sont nées d’initiatives de la société civile (par ex. Fairtrade, Rainforest Alliance ou Organic). Par contre, les normes plus récentes ont souvent été définies par des initiatives multipartites telles que la Table ronde sur la production durable d’huile de palme (Roundtable on Sustainable Palm Oil – RSPO). Les normes de durabilité se proposent de promouvoir le développement durable et comportent généralement des règles concernant des questions environnementales et socioéconomiques.

Les normes varient selon leurs objectifs et exigences spécifiques. Par exemple, Fairtrade met l’accent sur les questions sociales, encourage les structures démocratiques des organisations d’agriculteurs, interdit le travail des enfants et exige une manipulation sans danger des produits agrochimiques. Organic et Rainforest Alliance mettent plus l’accent sur les aspects environnementaux. Par exemple, Organic interdit l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques et encourage les pratiques agricoles écologiques. UTZ met l’accent sur les questions environnementales et socioéconomiques. Comparativement à plusieurs autres normes, UTZ a des exigences plus marquées en matière de qualité des produits, et inclut des règles particulières sur la manipulation après récolte. Les normes définies par des initiatives multipartites (RSPO, par exemple) ont généralement des critères moins rigoureux.

Pour en savoir plus sur les normes volontaires de durabilité et d’autres initiatives similaires couvrant des questions telles que la qualité et la sécurité des aliments, aller à l’adresse : www.standardsmap.org


Eva-Marie Meemken
Associée de recherche
Département d’économie agricole et de développement rural
Université de Göttingen, Allemagne
eva-marie.meemken@agr.uni-goettingen.de