Femmes vendant du poisson frais dans la ville d’Aguégués, Bénin.
Photo: ACMA

Encourager le commerce agricole intrarégional en Afrique : Aider les femmes et soutenir les réseaux informels

Le commerce intrarégional peut considérablement contribuer à la sécurité alimentaire ainsi qu’à la croissance économique inclusive et durable en Afrique. Le commerce transfrontalier est toutefois confronté à de nombreux obstacles qui non seulement ralentissent le développement du secteur agricole, mais ont également une incidence négative sur les prix à la consommation et les bénéfices des chaînes de valeur. Pour réaliser le potentiel d’amélioration de la sécurité alimentaire, les réseaux existants du commerce informel doivent être reconnus et améliorés. Pour les auteures, il importe par ailleurs d’accorder une attention plus soutenue aux contraintes auxquelles sont confrontées les femmes menant des activités commerciales.

En Afrique, des décennies de négligence du secteur agricole – en tant que secteur de croissance – et d’inefficacité des systèmes de distribution ont fait qu’en matière d’alimentation, la demande est supérieure à l’offre. La faible productivité, les pertes post-récolte, les coûts élevés du transport et l’insuffisance de l’infrastructure sont des obstacles majeurs à la réalisation de l’objectif d’autosuffisance alimentaire de l’Afrique.  Ces problèmes sont exacerbés par le fait qu’en Afrique la croissance démographique est supérieure à celle de la production alimentaire. Selon les Nations unies, plus de la moitié de la croissance de la population mondiale entre aujourd’hui et 2050 se fera en Afrique. La combinaison de divers facteurs (croissance de la population à prédominance urbaine, changement des habitudes alimentaires et faible productivité des petites exploitations agricoles) est une des raisons pour lesquelles les importations alimentaires du continent augmentent rapidement. Mais la situation actuelle résulte également de politiques commerciales et de restrictions limitant l’accès aux marchés. La promotion du commerce régional pourrait améliorer la sécurité alimentaire de l’ensemble de la région.

Éliminer les obstacles

En Afrique, les communautés économiques régionales ont pris des engagements ambitieux d’amélioration des échanges intrarégionaux. Malheureusement, la mise en œuvre de ces engagements régionaux au niveau des pays a pris du retard. De nombreux obstacles (tarifaires et autres) au commerce intrarégional, par exemple la complexité des réglementations nationales et l’inefficacité des procédures transfrontalières, n’ont pas été éliminés. Ces obstacles et la faiblesse de l’infrastructure ont une incidence sur les revenus des producteurs et des commerçants, sont à l’origine de niveaux élevés de pertes post-récolte et rendent coûteux le commerce intrarégional. Il n’est donc pas étonnant qu’à l’échelle mondiale l’Afrique ait le niveau le plus faible de commerce intrarégional : au cours de la dernière décennie, le niveau moyen du commerce intracontinental s’est situé autour de 15 pour cent du commerce total en Afrique.

Toutefois, il apparaît clairement que la majeure partie du commerce intrarégional du continent échappe aux statistiques. Par conséquent, les responsables des orientations politiques ne peuvent pas totalement se rendre compte de son impact sur la sécurité alimentaire et la croissance économique. Les ressources naturelles et les matières premières ont essentiellement été les vecteurs du commerce extrarégional de l’Afrique. Ces flux d’exportation ont eu un impact limité sur l’emploi et n’ont pas entraîné une croissance économique inclusive. Pour nourrir leur population grandissante, les pays ont de plus en plus compté sur les importations de denrées alimentaires.  L’Afrique a ainsi importé pour plus de 35 milliards de dollars US (USD) de produits alimentaires en 2015, et ses importations nettes devraient dépasser les 110 milliards USD d’ici à 2025. En 2014, pour freiner cette tendance, les chefs d’États africains ont adopté, dans le cadre de la Déclaration de Malabo, une résolution visant à tripler le volume du commerce agricole intrarégional (voir également les articles « Encourager le commerce agricole intrarégional en Afrique : Quel peut être le rôle du PDDAA ? » et « Vers l’Afrique que nous appelons de nos vœux »). 

Les multiples avantages du commerce intrarégional  

Pour s’attaquer aux barrières tarifaires et non tarifaires et remédier à l’insuffisance de l’infrastructure, il faudrait que les pays puissent tirer parti des complémentarités de leurs économies, se spécialisent plus et profitent des économies d’échelle. Ainsi, ils dépendraient moins des chaînes de valeur agricoles mondiales et de la fluctuation des prix sur les marchés internationaux. Les pays africains pourraient également développer les chaînes de valeur transfrontalières en optimisant les avantages comparatifs de chacun d’eux, en ajoutant de la valeur et en exportant le produit fini hors de la région. Différentes études ont déjà montré comment l’Afrique peut améliorer les services et la fabrication. Un commerce intrarégional moins contraignant permettrait aux investisseurs de tirer parti d’un élargissement du marché de consommation auprès des classes moyennes émergentes. Enfin, l’accroissement des échanges intrarégionaux exposerait les entreprises nationales inefficaces à une plus forte concurrence, ce qui se traduirait par un gain net de prospérité pour les consommateurs. Pour débloquer ces possibilités, il importe de faciliter le commerce intrarégional. Les pays enclavés ont particulièrement intérêt à prendre des mesures en ce sens car ils sont exposés à des coûts commerciaux plus élevés que les pays côtiers.

Sécurité alimentaire et importance du commerce informel

En Afrique, l’agriculture est la principale source de revenu pour des centaines de millions de personnes – essentiellement des petits exploitants agricoles, entrepreneurs et commerçants. Pour nourrir une population en augmentation rapide et de plus en plus urbanisée, il va falloir faire des efforts majeurs, non seulement pour produire davantage, mais aussi pour s’assurer que les produits alimentaires seront à un prix abordable pour les consommateurs à faible revenu. En Afrique, 60 pour cent du commerce de produits agricoles n’est pas enregistré. Au Nigeria, par exemple, on estime que l’activité informelle ou non enregistrée représente jusqu’à 64 pour cent du PIB. Le commerce informel entre le Bénin et le Nigeria est considérable. Les importateurs tirent parti de la longueur des frontières du Nigeria et des tarifs douaniers élevés pour exporter de la volaille, du riz et d’autres produits alimentaires et agricoles au Nigeria, produits dont on estime que 85 pour cent ne sont pas déclarés.

Il n’existe pas une unique définition du commerce informel. Le fait qu’il ne soit pas comptabilisé dans les statistiques est le plus petit dénominateur commun décrivant un processus dans lequel interviennent de nombreux acteurs de la chaîne de valeur, qui peuvent ou non opérer formellement dans les cadres juridiques existants ou contourner les cadres réglementaires. Il existe de nombreuses raisons au fait que les petits commerçants, notamment, ne respectent pas les réglementations formelles : manque d’informations, coûts élevés de mise en conformité et présence, aux postes frontière, d’agents des douanes et d’autres agences autorisant le passage clandestin des frontières pour des gains personnels. Le problème consiste à veiller à ce que les commerçants du secteur informel puissent accéder aux services et avantages sociaux et non pas à leur imposer des restrictions et des coûts supplémentaires susceptibles de compromettre la sécurité alimentaire.

Combiner chaînes de valeur modernes et traditions anciennes

Une étude réalisée par Emerging Futures Lab pour TradeMark East Africa sur les économies des zones frontalières où cohabitent commerçants formels et informels montre qu’en Afrique de l’Est le commerce informel est une toile de réseaux interconnectés qui met en rapport des gens et des produits au niveau régional. Il est perçu comme un phénomène résilient et persistant car sa cohésion est fondée sur des liens communautaires, de parenté et de confiance. Ce réseau est suffisamment souple et robuste pour avoir survécu aux bouleversements sociaux et économiques et aux catastrophes naturelles des dernières décennies. La conclusion serait la même pour d’autres régions.

En Afrique de l’Ouest, par exemple, des siècles de commerce du bétail entre les pays du Sahel et les pays côtiers contribuent à assurer la sécurité alimentaire des centres urbains dont la croissance démographique est galopante et qui sont concentrés sur la côte de l’Afrique de l’Ouest. L’urbanisation rapide, l’accroissement de la demande de protéines alimentaires de qualité et la désertification du Sahel peuvent toutefois rendre obsolètes certaines vieilles traditions. Pour assurer l’alimentation d’agglomérations urbaines en plein essor, il faut mettre en place des chaînes de valeur plus efficaces pour le commerce des produits agricoles et du bétail. Pour cela, on s’appuiera sur les réseaux existants et sur le principe de valeur ajoutée pour augmenter les revenus des producteurs et des commerçants et réduire le coût des produits alimentaires pour les consommateurs.

Une formalisation de certains aspects du processus sera sans doute nécessaire, par exemple pour réduire le risque de propagation de maladies, mais ces mesures devront également tenir compte de la nécessité d’accroître les revenus et la sécurité alimentaire des couches défavorisées de la population tout en générant, pour les gouvernements, des ressources permettant de maintenir un niveau élevé de sécurité alimentaire et de prestation de services pour le secteur agricole. 

Supprimer les obstacles liés au genre

En Afrique, environ 75 pour cent du commerce transfrontalier est informel. La grande majorité des petits commerçants informels de produits agricoles sont des femmes. Des études mettent en évidence d’importantes différences entre, par exemple, l’Afrique de l’Est où les femmes semblent être moins actives dans la vente alors qu’elles le sont plus dans la production, et l’Afrique de l’Ouest où elles sont plus actives dans le commerce. Dans les deux cas, toutefois, les femmes sont des éléments clés des chaînes de valeur régionales. Ce n’est que récemment que les gouvernements, les bailleurs de fonds et d’autres institutions participant à la promotion du commerce régional ont commencé à s’attaquer aux contraintes spécifiques liées au genre auxquelles les femmes pratiquant un petit commerce sont confrontées.

En Afrique centrale, une étude réalisée dans la région des Grands lacs a montré que plus de 50 pour cent des femmes interrogées disaient être victimes de harcèlement et de comportements abusifs lorsqu’elles tentaient de franchir les frontières. Depuis 2005, ONU Femmes apporte son soutien aux femmes pratiquant un commerce transfrontalier informel. Cette organisation a dressé une liste des nombreuses contraintes sexospécifiques auxquelles les commerçantes doivent faire face : manque d’accès aux facilités de crédit et à d’autres services, restrictions imposées à la libre circulation transfrontalière des produits alimentaires agricoles et taux élevé d’analphabétisme. Par ailleurs, on dispose de peu de données sur les activités de commerce informel des femmes, si bien qu’il est difficile de comprendre la dynamique en jeu et d’adapter les politiques commerciales en conséquence. Si les femmes continuent d’être confrontées à ces difficultés, jamais elles ne pourront pleinement réaliser leur potentiel commercial ou contribuer efficacement à l’amélioration de la sécurité alimentaire.  

Avec le soutien du gouvernement des Pays-Bas, TradeMark East Africa a lancé un programme Women and Trade (les femmes et le commerce) en 2015. Ce programme cherche à accroître les revenus et améliorer les moyens d’existence des commerçantes et des entreprises appartenant à des femmes en renforçant leurs capacités, en s’attaquant aux obstacles commerciaux et en militant pour des politiques créant un environnement favorable pour les femmes pratiquant un commerce. Le programme vise à augmenter de 30 pour cent l’utilisation des circuits et systèmes commerciaux officiels par les femmes exerçant un commerce, de manière à améliorer leurs revenus, leur accès aux informations et leur possibilité de bénéficier de services et d’une protection contre les comportements abusifs aux postes frontières. Le tout premier Groupe de réflexion de haut niveau des Nations unies sur l’autonomisation économique des femmes réuni en mars 2016 a mis l’accent sur l’accroissement des possibilités offertes aux femmes ayant une activité informelle.

L’Approche communale pour le marché agricole
Au Bénin, l’Approche communale pour le marché agricole (ACMA) est une initiative qui – avec le soutien du gouvernement des Pays-Bas – s’est attaquée avec succès aux contraintes institutionnelles spécifiques auxquelles les petits exploitants agricoles/ commerçants sont confrontés dans le commerce transfrontalier. Elle facilite le commerce transfrontalier des produits agricoles en provenance du Bénin et à destination des usines de transformation des États de Lagos, d’Ogun et d’Oyo, au Nigeria, en mettant en contact les acheteurs nigérians avec de petits exploitants agricoles, de petits transformateurs et de petits commerçants béninois qui, à 48 pour cent, sont des femmes.

En 2015, l’instauration de dialogues entre des maires du Bénin et des opérateurs du secteur privé a permis d’identifier les principaux problèmes à résoudre : insuffisance de l’infrastructure, harcèlement fréquent des commerçants, puissance des cartels de transporteurs et commerçants nigérians et multiplication des taxes locales à payer par les commerçants. Ces questions ont une incidence négative sur la compétitivité des produits agricoles. Un dialogue intercommunal public-privé visant à faciliter le commerce transfrontalier a été instauré pour faciliter le commerce régional informel. Un point prioritaire est la mise en place de couloirs de passage de produits agricoles locaux spécifiques dont la production est essentiellement assurée par les femmes.

Conclusion

Les communautés économiques régionales africaines reconnaissent depuis longtemps la nécessité d’une intégration régionale. Le faible niveau des chiffres du commerce agricole formel ne reflète pas vraiment la façon dont les populations vendent et se procurent des produits alimentaires de base. De fait, ces chiffres sont trompeurs et risquent de donner lieu à des politiques et programmes pouvant compromettre la sécurité alimentaire et la situation des petits commerçants – essentiellement des femmes. Les résultats sont évidents : faible développement du secteur agricole, problèmes de sécurité alimentaire et coût exorbitant des importations de produits alimentaires. Un effort concerté est nécessaire pour déterminer des régimes commerciaux s’appuyant sur les réseaux commerciaux formels et informels existants, y compris sur la reconnaissance totale du rôle des femmes dans la production et le commerce agricoles, et pour tirer parti de toutes les possibilités d’améliorer la sécurité alimentaire, de créer des emplois et de favoriser une croissance économique inclusive et durable.  

Le programme néerlandais d’aide, de commerce et d’investissement vise à réduire l’extrême pauvreté en une génération, à assurer une croissance économique inclusive et durable et à faciliter la réussite d’entreprises et d’institutions scientifiques néerlandaises dans les pays en développement. Par l’intermédiaire de TradeMark East Africa, les Pays-Bas apportent leur soutien au développement des marchés régionaux en Afrique de l’Est et, en collaboration avec le Danemark, d’autres donateurs et institutions régionales, ils mettent au point une initiative de facilitation du commerce régional en Afrique de l’Ouest.  
 

Monique Calon, Anouk Baron, Marion Eeckhout, Laura Lietmeijer
Département du développement économique durable
Ministère des Affaires étrangères
La Haye, Pays-Bas
Contact : laura.lietmeijer@minbuza.nl


Références et autres lectures :