Lors de la Conférence du G20, à Berlin, des représentants du Rural Future Lab ont présenté les résultats de leurs délibérations et leurs exigences concernant l’avenir des régions rurales au ministre fédéral Gerd Müller (à gauche).
Photo : Ralf Rühmeier

Les jeunes ruraux d’Afrique prennent la parole

Une enquête par SMS effectuée auprès de 10 000 jeunes africains vivant en milieu rural confirme ce qu’on savait déjà sur la base de la recherche et de la pratique – et réserve néanmoins un certain nombre de surprises.

De nombreuses études ont été réalisées sur les jeunes vivant en Afrique subsaharienne, notamment en ce qui concerne la situation dans les zones rurales et les perspectives des jeunes ruraux. Toutefois, pour célébrer la présidence allemande du G20, le ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement (BMZ) a décidé, non pas de parler des jeunes Africains, mais avec eux : lors d’ateliers organisés dans le cadre du Rural Future Lab et d’une Conférence internationale sur l’avenir du monde rural, à Berlin, en avril 2017 (voir également l’article « Ce dont les jeunes ruraux ont vraiment besoin, c’est du travail, encore du travail, toujours du travail! »)  Il a semblé opportun de compléter les avis des jeunes experts exprimés à cette occasion par une source d’informations et une base de données fiables. En Afrique, pour 100 habitants, on compte en moyenne 81 connexions de téléphones portables. Une enquête par SMS a par conséquent offert la possibilité d’accéder rapidement à un grand nombre de jeunes ruraux non connectées à Internet (voir encadré). Avec ce type d’enquête, la complexité du contenu a dû être réduite pour des raisons techniques, mais les connaissances qui en ont été tirées n’en sont pas moins dignes d’intérêt – et politiquement pertinentes.

Méthode d’interrogation par SMS
Dix mille jeunes âgés de 18 à 35 ans et vivant dans des régions rurales de 21 pays africains ont été interrogés sur leurs perceptions, leurs souhaits et leurs valeurs. Ils ont été sélectionnés sur la base d’un échantillon aléatoire prélevé dans chacune des sous-régions rurales des pays choisis. Dans l’enquête, des questions préliminaires appropriées ont permis de sélectionner le groupe d’âge et d’équilibrer la participation des jeunes des deux sexes. L’anonymat de chacun a été préservé en toutes circonstances. Ni l’entreprise ayant réalisé l’enquête, ni la GIZ l’ayant commanditée n’ont eu connaissance de détails personnels ou de numéros de téléphone qui auraient permis de remonterjusqu’aux personnes interrogées. La participation était volontaire et un crédit d’appel sur téléphone portable était offert pour encourager la participation. L’enquête a été réalisée dans sept langues (anglais, français, malgache, portugais, kinyarwanda, kiswahili et amharique) en février 2017. La consolidation des données s’est achevée en mars 2017.

L’agriculture intéresse plus les jeunes qu’on le suppose

Quand on leur demande dans quel secteur ils aimeraient trouver un emploi, les jeunes ont le plus souvent cité la fonction publique (26 %). Il est possible que la perspective de travailler dans l’administration publique paraisse attrayante car elle offre précisément la sécurité économique que la plupart d’entre eux n’ont pas. Seulement dix pour cent ont cité le secteur manufacturier et l’artisanat, ce qui se comprend compte tenu du faible taux d’industrialisation en Afrique. Par contre, la très forte attractivité du secteur agricole et alimentaire est à la fois digne d’intérêt et surprenante. C’est en effet dans ce secteur que près d’un quart de tous les jeunes (23 pour cent) aimeraient travailler. Ce fort pourcentage est en contradiction avec le sentiment répandu que la grande majorité des jeunes ne veulent plus se consacrer à l’agriculture. Travailler dans ce secteur est absolument hors de question pour seulement trois pour cent de ceux qui ont participé à l’enquête. Pour les jeunes, toutefois, l’éventualité d’un travail dans l’agriculture ou dans ses secteurs aval et amont dépend très clairement de certaines conditions. Il faut notamment qu’il paie bien (17 %) et qu’il offre la possibilité d’avoir recours à la technologie (21 %) ou d’investir (18 %). L’accès à la terre est mentionné par 14 pour cent d’entre eux alors que 16 pour cent posent comme condition l’application de programmes de formation et d’éducation professionnelle. Enfin, pour 12 pour cent, il faudrait que le secteur ait meilleure réputation (voir également le diagramme).

En résumé, on peut dire qu’en Afrique, au 21ème siècle, les jeunes considèrent toujours que l’agriculture, c’est un travail dur. Son attrait et son acceptation comme domaine d’emplois productifs nécessitent toutefois un niveau technologique approprié, des investissements permettant d’améliorer les rendements dans un cadre juridique sûr, et qu’il assure un niveau acceptable de revenu. En bref, ces conditions sont les mêmes que celles qui incitent les politiques à transformer le monde rural allemand et européen depuis des décennies.

Une grave pénurie d’emplois productifs dans les régions rurales

Quinze pour cent seulement des jeunes ruraux africains disent qu’il est facile de trouver un emploi dans leur région. Plus des trois quarts déclarent clairement le contraire. Le diagramme ci-dessous illustre les principaux problèmes de la transformation rurale et, plus généralement, du développement économique dans de nombreux pays africains. Chaque année, des millions de personnes atteignent l’âge de travailler. Selon une étude réalisée par le système régional d’analyse stratégique et de gestion des connaissances (Regional Strategic Analysis and Knowledge Support System – ReSAKSS), ce nombre atteindra 440 millions d’ici à 2030. Les chercheurs, les organisations des Nations unies et les banques de développement s’accordent à dire que sans développement industriel, la disponibilité d’emplois productifs est inconcevable pour ces gens. D’autre part, de nombreux pays africains doivent payer des factures de plus en plus importantes pour des produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre : denrées de base, produits agricoles transformés, meubles, textiles et simples produits de consommation. L’Afrique exporte ainsi les emplois dont elle a tellement besoin, aussi bien dans les régions rurales que dans les villes.


Avec le secteur du bâtiment, ce sont l’agriculture et le secteur alimentaire qui ont, et de loin, l’incidence la plus forte et la plus rapide sur la création d’emplois, notamment dans les domaines de l’alimentation, du bois d’œuvre, du cuir et du textile. Or, depuis des décennies, la part de l’industrie africaine dans le produit national brut stagne, quand elle ne régresse pas. Mais aujourd’hui, les décideurs politiques de l’Afrique subsaharienne prennent conscience des connaissances académiques et  de l’éloquence des chiffres. Selon les Perspectives économiques en Afrique 2017, au moins 26 pays africains ont déjà mis en place une stratégie nationale de développement industriel. La transformation structurelle en douceur des zones rurales dépend de la cohérence des politiques sectorielles et des mesures infrastructurelles, parallèlement aux impulsions données en faveur de la création d’activités et de services agricoles.  

Les nouvelles technologies et les valeurs traditionnelles sont tout aussi importantes

Lorsqu’on a demandé aux jeunes de dire où ils aimeraient vivre dans cinq ans (2022), seulement sept pour cent ont répondu sans la moindre réserve qu’ils aimeraient rester dans une région rurale ; 41 pour cent étaient certains de vouloir aller vivre en ville. Mais une majorité (52 %), et ce n’est pas le moins troublant, a répondu : « Ça dépend. » Lorsqu’on leur a demandé quelles seraient les améliorations les plus importantes susceptibles de rendre plus attrayantes les régions rurales, ils ont accordé une importance particulière à l’emploi, l’éducation, la technologie, l’infrastructure, l’électricité, l’eau et un meilleur soutien à l’agriculture.

Plus de 90 pour cent déclarent que les nouvelles technologies et Internet jouent un rôle primordial au travail ou dans la vie en général. En même temps, 88 pour cent soulignent que les valeurs traditionnelles et les liens familiaux sont importants pour eux. Et surtout, 93 pour cent espèrent vivre mieux, voire nettement mieux, dans cinq ans. Ainsi, malgré tous les problèmes et tous les défis à relever, les jeunes ruraux africains ont une attitude très positive envers les valeurs traditionnelles ainsi qu’envers les évolutions technologiques et le futur en général. Cet optimisme est, et de loin, le bien immatériel le plus important pour un avenir de prospérité et de paix.

… Sinon ils voteront avec leurs pieds

Selon les statistiques démographiques des Nations unies, 136 millions de personnes de 20 à 34 ans vivent dans les régions rurales de l’Afrique subsaharienne. Si nous appliquons à ce nombre le résultat de l’étude, à savoir que 41 pour cent des jeunes souhaitent vivre en zone urbaine, il ressort que 56 millions d’entre eux iront vivre en ville dans les années qui viennent. On ne peut tirer de cette hypothèse aucun chiffre réel de migration rurale-urbaine, mais le résultat obtenu doit être pris très au sérieux. Les infrastructures urbaines et le marché du travail pourront difficilement absorber ce nombre énorme de jeunes en si peu de temps. Si on tient également compte des 52 pour cent « d’indécis », en nombres absolus cela nous donne 71 millions de jeunes supplémentaires prêts à déferler dans les zones rurales. Sans emploi, et sans perspectives d’avenir, ils ne feraient qu’amplifier les troubles sociaux, ethniques et politiques qui existent déjà dans leur pays. Dans de telles conditions, tout changement structurel paisible et organisé n’est plus concevable.

Le pilotage politique de la transformation rurale et l’atténuation de ses impacts sont requis d’urgence. Cela demande avant tout un leadership politique, des investissements ambitieux dans l’infrastructure publique, la création de conditions cadre d’une politique économique raisonnable pour l’investissement privé dans les zones rurales, ainsi qu’un soutien de la politique industrielle, notamment dans le secteur à forte intensité de main-d’œuvre. Cette tâche est avant tout une tâche nationale pour les pays d’Afrique subsaharienne. De nombreux gouvernements ont déjà commencé à s’attaquer à cette question et à formuler des priorités politiques. Par ailleurs, le soutien de ces efforts constituera un défi politique majeur que la communauté internationale devra relever au cours des deux prochaines décennies. À défaut de quoi, les jeunes voteront avec leurs pieds.

Les liens entre vie rurale et vie urbaine
Quarante-cinq pour cent des jeunes interrogés (hommes et femmes) ont déclaré qu’ils vivaient en zone rurale et en ville. Cette multilocalité indique que la transformation rurale a évolué plus fortement que prévu. De nombreux jeunes ruraux sont bien renseignés sur les choix à faire pour gagner leur vie, même si cela implique de devoir aller vivre dans les villes, contrairement à ce que certains observateurs ont supposé au cours des années passées.

Ingo Melchers et Boris Büchler
Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH
Berlin et Bonn, Allemagne
boris.buechler@giz.de
ingo.melchers@giz.de