L’Afrique compte aujourd’hui 2 000 universités et collèges. Les employeurs et les fonctionnaires se plaignent toutefois du côté archaïque et du niveau insuffisant de l’éducation et de la formation.
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En Afrique, le paysage de l’enseignement est-il prêt pour l’avenir ?

Il y a eu un besoin croissant d’augmenter le nombre et d’améliorer la qualité des compétences en soutien de la vague démocratique qui a balayé l’Afrique dans les années 1990 et qui a été suivie d’une rapide croissance économique. L’incapacité des systèmes éducatifs à produire un nombre suffisant de jeunes qualifiés et employables a freiné le développement, et cette crise s’est répercutée sur le programme politique des gouvernements. Le problème est particulièrement aigu dans les zones rurales où les établissements d’enseignement sont plus rares et négligés, ce qui freine les chances des jeunes.

Au niveau continental, la stratégie Rural Futures de l’Union africaine et de son organisme de mise en œuvre, le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), a pour objectif de faire progresser la situation de l’emploi dans les pays. Selon Estherine Lisinge-Fotabong, directrice de la coordination et de la mise en œuvre des programmes du NEPAD, l’agriculture et la transformation agroalimentaire représentent de 30 à 60 pour cent du produit national brut de certains pays, et une part encore plus importante des emplois. Elle fait valoir que les États devraient jouer un rôle central en réorientant les économies nationales de sorte qu’elles soient le moteur de la transformation économique rurale, et conclut en disant que « la guerre engagée par l’Afrique contre la pauvreté sera gagnée ou perdue dans les zones rurales, parce que c’est-là que vivent 63 pour cent de la population et 73 pour cent des pauvres. »

Parce qu’elle compte aujourd’hui un milliard d’habitants et qu’elle devrait en compter 2,3 milliards en 2050, l’Afrique est confrontée au problème suivant : comment exploiter ce réservoir croissant de capital humain. « D’ici à 2040, l’Afrique disposera des forces de travail les plus importantes du monde, devant la Chine et l’Inde, » fait remarquer Mme Lisinge-Fotabong, qui ajoute que si la proportion de jeunes ruraux diminue actuellement dans le monde, elle devrait continuer d’augmenter jusqu’en 2030 ou 2040 en Afrique subsaharienne. Le double handicap de la poussée des jeunes et de l’effritement du marché du travail a laissé des millions de jeunes sans emploi, sous-employés et exclus des opportunités économiques dans les zones urbaines et rurales.

Écoles et transmetteurs de compétences privés

Dans leur rapport 2014 « L’emploi des jeunes en Afrique subsaharienne », produit pour la Banque mondiale et l‘Agence française de développement, Deon Filmer et Louise Fox ont présenté un programme d’acquisition de compétences par les jeunes et de mise en œuvre d’actions par les gouvernements, en soulignant la nécessité d’actions politiques « visant à s’assurer que les enfants et les jeunes acquièrent les compétences fondamentales grâce à un enseignement de base de qualité ». Filmer et Fox soutiennent que les systèmes d’enseignement africains sont peu performants à cet égard, et qu’ils empêchent les jeunes d’acquérir des compétences supplémentaires et de pleinement réaliser leur potentiel.

L’amélioration de l’enseignement pose un problème particulier dans les zones rurales de toute l’Afrique, les écoles étant confrontées à de multiples difficultés : pénurie d’enseignants, insuffisance de financement et de ressources, nécessité pour les enfants de parcourir de longues distances à pied pour se rendre à l’école et de participer aux tâches et travaux familiaux, entre autres.

Le rapport soutient également que dans les zones rurales, l’enseignement et la formation technique professionnelle (EFTP) traditionnels appliqués à l’agriculture, ainsi que la vulgarisation agricole, ont des résultats mitigés. Mais il existe de nouvelles approches prometteuses : les fermes-écoles et les « modèles de dispense de services de vulgarisation axés sur les besoins des bénéficiaires, le renforcement des compétences et l’amélioration de l’accès à l’information pour les jeunes ». La formation informelle est très répandue dans le secteur des petites entreprises familiales, et « les gouvernements disposent d’une marge de mobilisation des ONG et des prestataires de service privés pour aider les jeunes au moyen de modèles basés sur les performances et la demande ». 

Enseignement supérieur

Les quelques universités construites en Afrique pendant l’ère coloniale visaient essentiellement à former la population locale à soutenir la fonction publique coloniale. Après la vague d’indépendance, à partir des années 1960, de nouvelles universités phare ont été construites. La vie intellectuelle était florissante et axée sur un discours postcolonial cherchant à faire progresser les connaissances africaines afin de donner son essor au continent. Cette période d’optimisme fut de courte durée, notamment en raison de l’antipathie croissante à l’égard des universités et de l’esprit critique des universitaires face à des gouvernements africains de plus en plus despotiques, et en raison de la directive de la Banque mondiale voulant que les pays africains mettent l’accent sur l’enseignement primaire. Ces deux facteurs ont stoppé les investissements faits dans les universités et les ont privées de toute ressource. L’enseignement supérieur est resté essentiellement confiné à des établissements publics emblématiques, dans les villes, et dans un petit nombre de collèges en zones rurales et urbaines, généralement sous-financés et dispensant un enseignement de faible qualité.

La situation a évolué dans les années 1990 grâce au nouvel élan de démocratisation et à la croissance économique qui ont eu besoin de plus de personnel plus qualifié. Les gouvernements étant convaincus du lien entre enseignement supérieur et développement et de la nécessité de disposer de plus d’établissements pour produire plus de diplômés, l’enseignement supérieur s’est rapidement développé en Afrique, si bien qu’aujourd’hui on compte environ 2 000 établissements dans un secteur diversifié (universités, écoles polytechniques et collèges).

« Malgré cette progression, le secteur est confronté à de graves problèmes dont les principaux sont la mauvaise qualité et l’insuffisance des infrastructures, l’obsolescence des méthodes pédagogiques et les faibles niveaux du financement, de la productivité universitaire et de la compétitivité mondiale. » Tel était le contenu d’une déclaration faite à la suite du premier Sommet africain de l’enseignement supérieur organisé à Dakar en 2015. Il était indispensable de créer un « secteur de l’enseignement supérieur de qualité, vaste, dynamique, diversifié, différencié, innovant, autonome et socialement responsable, qui permettra de concrétiser la vision énoncée dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine. »

Aujourd’hui, de nombreux pays africains dans lesquels l’enseignement supérieur est en pleine expansion sont confrontés au paradoxe d’un taux de chômage élevé chez les diplômés, parallèlement à un déficit de qualifications. Les employeurs et les fonctionnaires soutiennent que cela est dû au fait que l’enseignement et la formation dispensés dans les universités et les collèges sont obsolètes et de mauvaise qualité et que ces établissements ne savent pas donner à leurs diplômés les compétences dont les employeurs ont besoin.

Une étude de 2014 réalisée auprès d’employeurs par le Conseil interuniversitaire d’Afrique de l’Est (IUCEA) – qui régit l’enseignement supérieur dans les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (Burundi, Kenya, Rwanda, Tanzanie et Ouganda) – a montré que la plupart des diplômés ne sont pas bien préparés à entrer sur le marché du travail et que cela prive les économies des compétences nécessaires pour stimuler la croissance.

La plupart des meilleures universités se trouvant dans les villes, non seulement les zones rurales manquent d’établissements, mais lorsque ces derniers existent, la qualité de l’enseignement et de la formation y est moindre, ce qui réduit les perspectives des étudiants. De nombreux établissements privés permettent d’acquérir des compétences professionnelles, mais ils ont tendance à ne retenir que les cours qui sont populaires et peu coûteux à assurer, par exemple dans les médias, les affaires et l’informatique, qui sont utiles mais avec peu de débouchés et qui sont concentrés dans les villes.  

Différenciation et EFTP

Les universités ont un rôle clé à jouer dans la production de compétences de haut niveau, notamment en ce qui concerne les doctorants et les chercheurs, mais l’Afrique a besoin de compétences plus nombreuses et bien plus variées, à tous les niveaux. Les collèges EFTP ont été appelés à répondre à cette demande. On dit d’eux, qui sont répartis dans tous les pays, aussi bien dans les zones rurales que dans les zones urbaines, qu’ils ont le potentiel pour inculquer des compétences clés aux jeunes vivant en dehors des villes, et que l’élargissement et l’amélioration des systèmes de collèges pourraient créer les conditions cadres permettant d’améliorer les perspectives des jeunes ruraux. Toutefois, des études montrent que ces secteurs « Cendrillon » sont sous-financés, démodés, et ont un besoin urgent d’améliorer leur qualité, leur pertinence et leur portée.

Le Ghana fait partie des pays africains accordant le plus d’attention aux collèges. Le gouvernement réforme l’EFTP de manière à soutenir le développement des secteurs industriels. Le Conseil de l’enseignement et la formation techniques et professionnels a été créé en vue de réformer l’EFTP dans le but « d’améliorer la productivité et la compétitivité de la main-d’œuvre qualifiée et d’accroître les capacités génératrices de revenus de la population – notamment des personnes marginalisées – grâce à une formation de qualité, axée sur l’industrie et sur les compétences ».

Parmi les obstacles auxquels le secteur EFTP de l’Afrique est confronté, citons la nécessité de disposer de professeurs à la fois plus nombreux et mieux formés, le besoin de multiplier les liens avec l’industrie, le manque d’un cadre de qualifications bien défini – et, surtout, l’amélioration de la reconnaissance de ce secteur par la population. « La plupart des gens rêvent de carrières universitaires leur permettant de devenir médecins, juristes ou comptables. Des métiers tels que la mécanique automobile, la coiffure et la menuiserie sont considérés comme une piètre alternative à des études universitaires, » a écrit Margherita Caggiano, pour Sustainable Skills. « En conséquence, les diplômés universitaires passent en moyenne de deux à cinq ans à chercher un emploi qui n’existe pas, puisque les universités locales produisent plus de diplômés que le marché du travail peut en absorber. » Pendant ce temps, les industries émergentes telles que celles du pétrole et du gaz doivent importer de la main-d’œuvre pour combler le manque de main-d’œuvre qualifiée locale.

Dans un rapport de 2004 pour la Banque mondiale et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, consacré au développement des compétences en Afrique subsaharienne, Richard K. Johanson et Avril V. Adams ont constaté que l’EFTP avait fortement chuté au cours des 15 dernières années. Par ailleurs, l’EFTP formelle ne produisait pas de compétences pour des emplois existants et consacrait son attention aux compétences donnant accès à des emplois salariés, qui offrent peu de débouchés, notamment dans les zones rurales.

Elle a également mis du temps à répondre aux besoins changeants du marché du travail. Au Mozambique et en Zambie, la formation et la certification en étaient restées à ce qu’elles étaient dans les années 1960 et les programmes étaient élaborés au niveau central, avec peu ou pas d’adaptation pour les besoins locaux, alors qu’en Afrique francophone, l’EFTP avait « souffert de son obsolescence, de son insularité et de ses mauvaises orientations. » Selon les auteurs, la négligence du secteur informel et la non-prise en considération de l’apprentissage traditionnel étaient une autre déficience majeure des systèmes francophones.

Ce qu’il faut faire

Un large éventail de politiques et d’actions a été proposé pour l’enseignement en Afrique.

Pour Lisinge-Fotabong, du NEPAD, les stratégies éducatives de transformation des zones rurales africaines devraient inclure l’alignement des systèmes de formation aux compétences éducatives, techniques et professionnelles « avec une future configuration de la main-d’œuvre nationale donnant la priorité aux emplois pour les jeunes dans les domaines de la valeur ajoutée, de la transformation et la commercialisation des produits et services ». Il faudrait réévaluer et réformer la formation éducative, technique et professionnelle de manière à répondre aux demandes du marché. Les systèmes éducatifs doivent être plus « pratiques » de manière à soutenir le développement des compétences pertinentes et l’entrepreneuriat, et doivent offrir une orientation professionnelle en partenariat avec les secteurs privé et public.

Elle soutient qu’il faudrait investir dans les TIC et d’autres secteurs ciblés, et encourager l’entrepreneuriat, les compétences sociales et l’éthique du travail, l’enseignement visant à inculquer l’esprit d’entreprise chez les jeunes plutôt que les préparer au marché du travail. Enfin, les gouvernements devraient concevoir et multiplier les interventions d’apprentissage, de stages, de placements professionnels en entreprise en faveur des personnes socialement marginalisées et des jeunes ruraux.

Dans leur rapport de 2004, qui conserve tout son intérêt encore aujourd’hui, Johanson et Adams tirent cinq conclusions majeures de leur étude : une réforme du développement des compétences dans le secteur informel est essentielle pour la diminution de la pauvreté ; le bilan des réformes de l’EFTP lors de la précédente décennie était prometteur ; la formation publique continue d’être confrontée à des problèmes de réforme ; les institutions et entreprises de formation des ONG représentent la majeure partie de la capacité régionale et rurale de développement des capacités ; la gestion et la finance offrent de puissants instruments de promotion des réformes. Ils demandent aux gouvernements « d’encourager les partenariats avec d’autres prestataires, de promouvoir l’équité sociale et combler les graves déficits de compétences, et d’assurer les fonctions de marché que seuls les gouvernements peuvent assumer. Faire en sorte que les politiques soient à même d’encourager des marchés de formation efficaces est une importante première étape. »

Filmer et Fox offrent diverses options de politiques. Les « marchés » de compétences sont actifs dans toute l’Afrique – par exemple l’apprentissage dans les entreprises familiales et la formation sur le terrain dans le secteur salarié. Les gouvernements peuvent apporter leur aide en fournissant des informations sur les possibilités de formation et en assurant un meilleur accès aux exclus. Dans le secteur de l’EFTP, l’aide du gouvernement doit mettre l’accent sur les biens publics tels que l’assurance qualité et l’information et faciliter l’accès à la formation pour les jeunes pauvres, ruraux et défavorisés.

La formation professionnelle postscolaire doit être assurée de manière sélective sur la base d’un ciblage et de modèles axés sur la demande et établissant un lien entre les employeurs et les prestataires de formation. Lorsque les gouvernements soutiennent la formation, ils doivent mettre l’accent sur les compétences transférables plutôt que sur les compétences spécifiques à une entreprise ou à un emploi, que les employeurs, eux, doivent fournir.

« Globalement, l’éducation et les qualifications sont importantes. Pour relever le défi de l’emploi des jeunes, il faut commencer par améliorer le capital humain en assurant son éducation et en permettant aux jeunes d’acquérir les compétences nécessaires pour un travail productif, » déclarent Filmer et Fox. Toutefois, ils soulignent également le rôle crucial des politiques encadrant l’environnement économique et commercial.

Il apparaît que le paysage de l’enseignement formel de l’Afrique n’est pas encore prêt pour l’avenir. Mais il est certain que des progrès ont été réalisés.  

Karen MacGregor
Rédactrice, University World News
Durban, Afrique-du-Sud
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