Photo : Jörg Böthling

Il est temps d’agir

Il y a, dans le monde, 1,2 milliard de jeunes âgés de 15 à 24 ans, et près de 88 pour cent d’entre eux vivent dans des pays en développement, essentiellement en milieu rural. Cela représente un nombre considérable de jeunes ayant un important potentiel et de grandes aspirations. Toutefois, de nombreuses difficultés les empêchent souvent de disposer de moyens de subsistance décents. Le nombre limité et la faible qualité des emplois offerts aux jeunes ruraux constituent un problème particulièrement redoutable pour eux. Si rien n’est fait d’ici peu, cela pourrait avoir des conséquences désastreuses. Appel à l’action.

Les pays en développement sont confrontés à un grave problème : créer suffisamment d’emplois de qualité pour les nouveaux arrivants sur le marché du travail, notamment dans les zones rurales. À l’échelle mondiale, environ 46 pour cent des jeunes vivent en milieu rural et dans les pays à faibles revenus cette proportion peut dépasser les 60 pour cent. Cela signifie que dans les pays en développement, où le secteur agricole va rester l’épine dorsale de l’économie, la plupart des nouveaux arrivants sur le marché du travail viendront des zones rurales dans les années à venir. Dans la seule Afrique subsaharienne, le nombre de jeunes devrait doubler et dépasser les 350 millions d’ici à 2050, ce qui veut dire qu’annuellement, il va falloir créer de 10 à 12 millions d’emplois dans la région pour absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Or, actuellement, environ trois millions d’emplois formels seulement sont créés chaque année.

Pourquoi faut-il agir ?  

L’absence de possibilités d’emploi pour les jeunes ruraux contribue aux niveaux élevés de pauvreté rurale. Mondialement, environ 24 pour cent de jeunes sont considérés comme des travailleurs pauvres, alors qu’en Afrique plus de 70 pour cent vivent avec moins de deux dollars US par jour. Dans les zones rurales, le manque d’emplois productifs, de services et d’équipements incite de plus en plus les jeunes à migrer dans les zones urbaines et à l’étranger, ce qui ne fait qu’empirer la récente crise migratoire internationale ou la prolifération des bidonvilles en périphérie des villes. Le chômage et le sous-emploi à long terme des jeunes sont également des facteurs de risque pouvant entraîner des troubles civils ou être à l’origine d’un extrémisme violent. Des millions de jeunes continuant d’entrer sur le marché du travail, cette situation difficile va continuer d’empirer dans de nombreux pays si rien n’est fait pour y remédier.

La croissance démographique, l’urbanisation et l’augmentation des revenus accroissent la demande alimentaire, ce qui pose de gros problèmes de sécurité alimentaire et de nutrition. Le vieillissement des populations agricoles rend moins probable l’adoption de nouvelles technologies pourtant nécessaires pour augmenter durablement la productivité agricole et faire face à la demande alimentaire croissante. Il faut par conséquent renforcer les capacités de la nouvelle génération de producteurs agricoles en mobilisant et responsabilisant les jeunes.

Que fait-on actuellement ?

La tendance mondiale à l’accroissement du sous-emploi et du chômage des jeunes a incité de nombreux gouvernements et organisations internationales à élaborer et soutenir des stratégies, politiques et programmes axés sur la jeunesse. L’objectif 8 de l’Agenda 2030 du développement durable est le suivant : « promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous ». Des cibles précises ont été intégrées dans cet objectif, notamment en ce qui concerne la réalisation du plein emploi pour les jeunes.

Les Nations unies (ONU) ont également mis en place un réseau interinstitutions pour l’épanouissement des jeunes (Inter-Agency Network on Youth Development – IANYD) visant à renforcer la collaboration et les échanges entre toutes les entités concernées des Nations unies et d’autres partenaires du développement pour promouvoir l’épanouissement des jeunes. De même, sous la présidence allemande du G20, un accent particulier a été mis sur la création d’emplois et l’amélioration des perspectives pour les jeunes ruraux, notamment sous la forme de l’initiative du G20 pour l’emploi des jeunes en milieu rural (G20 Initiative on Rural Youth Employment) dans le cadre du partenariat du G20 pour l’Afrique.

Au niveau régional, l’Union africaine a fait de l’emploi des jeunes une priorité de plusieurs de ses cadres stratégiques tels que l’Agenda 2063 et la Déclaration de Malabo. La région a également pris, en faveur de l’emploi des jeunes vivant en milieu rural, de nombreuses initiatives dont le programme national pour l’emploi des jeunes dans le secteur agricole « Empowering Novel Agrobusiness-Led Employment for Youth » (ENABLE Youth) de la Banque africaine de développement (BAD) et le programme Rural Futures du nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), qui mettent tout particulièrement l’accent sur l’emploi des jeunes dans les zones rurales. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a récemment lancé un programme spécial de promotion de l’emploi des jeunes favorisant la création d’emplois décents dans l’agriculture et l’agrobusiness en Afrique et s’appuyant sur son approche intégrée par pays (Integrated Country Approach – ICA) pour aider les gouvernements à inclure les questions d’emploi des jeunes dans leurs politiques, stratégies et programmes agricoles et de développement rural.

Au niveau national, de nombreux pays se sont engagés à atteindre des objectifs spécifiques d’emploi des jeunes dans leurs politiques et plans d’investissement pour l’agriculture et l’emploi. Mais des efforts plus importants sont nécessaires au niveau politique pour porter l’aide à l’emploi des jeunes ruraux à un niveau proportionnel à l’importance du problème. Par ailleurs, des efforts supplémentaires coordonnés au niveau national sont nécessaires pour améliorer la cohérence des politiques en faveur d’approches plus favorables aux jeunes dans le domaine de l’agriculture et du développement des systèmes alimentaires au niveau des pays.

Quelles actions sont nécessaires ?  

La réponse à cette question paraît toute simple : créer des emplois plus nombreux et plus intéressants pour les jeunes ruraux. Mais le problème consiste à atteindre cet objectif de manière inclusive et rapidement, car la croissance de la population active excède généralement la capacité des économies à créer suffisamment d’emplois, notamment dans les zones rurales.

Actuellement, la plupart des jeunes ruraux pratiquent l’agriculture de subsistance ou ont un emploi salarié de faible qualité. Les jeunes agriculteurs doivent avoir plus facilement accès aux ressources productives et aux services nécessaires pour faire de l’agriculture une activité commerciale, alors que d’autres doivent avoir des compétences suffisantes pour devenir entrepreneurs et/ou améliorer leur capacité à avoir un emploi rémunéré. Un secteur agricole plus productif et dynamique pourrait ensuite attirer les jeunes ruraux qui, malgré tous les obstacles, considèrent souvent encore l’agriculture comme un secteur potentiel dans lequel s’engager. Une récente étude effectuée auprès de 10 000 personnes âgées de 18 à 35 ans dans 21 pays africains montre que le secteur agricole/alimentaire se classe deuxième, en termes de perspective professionnelle, juste après le secteur public (voir l’article « Les jeunes ruraux d’Afrique prennent la parole »).

Il importe toutefois d’intervenir à la fois sur l’offre et la demande des marchés du travail ruraux pour mieux intégrer les jeunes vivant en milieu rural, ainsi que de mettre l’accent sur l’amélioration de la qualité des emplois agricoles et autres pour les jeunes.

Pour augmenter la demande de main-d’œuvre, il faut promouvoir les investissements à grande échelle dans le développement agricole et rural, notamment dans les infrastructures, l’énergie, l’eau, l’éducation et la santé. Il faut par ailleurs créer un environnement commercial favorable à l’agrobusiness grâce à une réglementation et des politiques adaptées. Il est particulièrement difficile aux jeunes ruraux d’accéder aux services financiers, à la terre et aux marchés pour se lancer dans l’agrobusiness. Il est par conséquent essentiel d’accélérer le transfert intergénérationnel de la terre, y compris grâce à des prêts destinés à aider les jeunes à acquérir des terres et grâce à des modalités de location de terres adaptées aux jeunes. La promotion d’autres produits financiers s’adressant aux jeunes (par exemple l’épargne, le crédit et l’assurance) et les possibilités de financement de nouvelles entreprises peuvent aider les jeunes à se lancer dans l’agriculture et l’agrobusiness et à accéder aux marchés. Par ailleurs, la création de systèmes agroalimentaires inclusifs peut rendre l’agriculture plus attrayante pour les jeunes générations et créer des emplois supplémentaires pour les jeunes dans la fourniture d’intrants, la prestation de services, l’agrégation agricole, la transformation, la distribution et la commercialisation le long des chaînes de valeur agricoles.

Pour améliorer l’offre de main-d’œuvre, les jeunes ruraux doivent avoir accès à l’éducation et la formation afin d’acquérir les compétences exigées par les emplois agricoles et non agricoles et, de ce fait, améliorer leur productivité et leur employabilité. Les jeunes mieux formés ont plus de chances de faire bon usage des ressources et d’adopter des technologies agricoles innovantes. Ces compétences peuvent être acquises grâce aux systèmes publics d’enseignement et de formation techniques et professionnels (EFTP), aux programmes de développement des compétences appliqués dans les écoles pratiques d’agriculture et de vie pour les jeunes, par exemple, et aux services de vulgarisation agricole.

Une attention particulière doit être accordée aux jeunes ruraux de 15 à 17 ans qui ont des difficultés particulières à accéder à des emplois décents, en les aidant à faire la transition école-travail grâce à un enseignement axé sur l’emploi (l’agriculture faisant partie des programmes scolaires) et à une formation professionnelle spécialisée (y compris pour les décrocheurs et les mineurs ayant un faible niveau d’études). Les services pour l’emploi doivent également être élargis aux zones rurales et cibler les jeunes afin de leur offrir une aide à la recherche d’un emploi, ainsi que des informations sur l’agriculture et le marché du travail.

Il est également important de s’assurer que les emplois proposés aux jeunes ruraux sont décents. Premièrement, cela passe par le respect des normes internationales du travail dans les zones rurales, notamment en ce qui concerne la prévention du travail des enfants dans l’agriculture et l’application des règles de sécurité et de santé au travail (Occupational Safety and Health – OSH). Deuxièmement, cela suppose l’extension de la couverture de protection sociale aux jeunes des zones rurales, par exemple par le biais de programmes ciblés « argent contre travail ». Troisièmement, cela implique que la participation des jeunes ruraux au dialogue social et politique soit facilitée, par exemple par le biais de coopératives et d’organisations de producteurs plus inclusives. Enfin, il faut pour cela supprimer les contraintes et discriminations sociales liées au genre, à l’ethnicité, à la religion, au handicap, etc., afin d’assurer un accès équitable à l’emploi productif pour toutes les jeunes femmes et tous les jeunes hommes. D’une manière générale, les jeunes femmes rurales ont des difficultés particulières pour accéder aux ressources productives et aux possibilités d’emploi en raison de normes sociales, de lois et de pratiques liées au sexe (voir encadré).

Difficultés pour les jeunes femmes rurales à pratiquer l’agriculture

L’agriculture reste la plus importante source d’emploi pour les jeunes femmes des pays en développement. En Asie du Sud et en Afrique subsaharienne, plus de 60 pour cent des femmes actives travaillent encore dans l’agriculture, essentiellement dans des activités à forte intensité de main-d’œuvre, dans de petites exploitations agricoles. Toutefois, les jeunes femmes rurales sont plus susceptibles d’avoir des emplois vulnérables et de médiocre qualité que les jeunes hommes, en grande partie en raison de leur plus grande participation aux activités agricoles familiales non rémunérées.

Pour les jeunes femmes rurales il est encore plus difficile d’avoir accès à la terre dans la mesure où elles assument souvent des travaux ménagers non rémunérés ou ne perçoivent que de maigres salaires. Les femmes possèdent moins de 5 pour cent des terres agricoles en Afrique du Nord et en Asie de l’Ouest, cette proportion passant à 15 pour cent en moyenne en Afrique subsaharienne. Par ailleurs, les jeunes femmes rurales ont généralement encore moins de possibilités d’acquérir des compétences professionnelles et entrepreneuriales grâce à la formation. Des services de vulgarisation agricole ciblée favorisant l’accès des jeunes femmes aux intrants, services et marchés agricoles peuvent améliorer leur productivité, leurs revenus et leurs possibilités d’emploi.

Quelle est la marche à suivre ?

De nombreux gouvernements et organisations de développement mettent actuellement en œuvre des projets d’emploi et d’entrepreneuriat pour les jeunes, mais pour l’instant ces efforts n’ont pas atteint l’ampleur voulue, ce qui limite leur impact. La marche à suivre pour promouvoir des emplois décents pour les jeunes ruraux consiste à adopter des approches intégrées et coordonnées qui donnent aux solutions efficaces la dimension voulue pour créer des emplois suffisants à l’intention des jeunes au niveau national. Le gouvernement nigérian, par exemple, a lancé un programme d’emploi des jeunes dans l’agriculture (Youth Employment in Agriculture Programme – YEAP) visant à créer des emplois décents pour les jeunes dans le secteur agricole du Nigéria. Le ministère fédéral allemand de l’Agriculture et du Développement rural, la FAO et l’Organisation internationale du travail (OIT) ont collaboré à la conception du YEAP qui offre un cadre de soutien des investissements ciblés au niveau de l’État visant à compléter et optimiser les programmes actuels d’emploi des jeunes dans l’agriculture.

Il faut que les gouvernements, les organismes de développement, le secteur privé et les ONG collaborent plus activement à la mise en œuvre de programmes à grande échelle. Des efforts supplémentaires sont nécessaires pour améliorer la cohérence des politiques en faveur d’approches tenant plus compte des jeunes dans l’agriculture et le développement de systèmes alimentaires. Des investissements publics et privés à grande échelle dans le développement agricole et rural doivent cibler les jeunes ruraux et les mesures de promotion de l’emploi. Pour résumer, des politiques plus inclusives complétées d’investissements et de programmes ciblés créeront un environnement favorable permettant aux jeunes d’exprimer tout leur potentiel.

Peter Wobst et David Schwebel
Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)
Rome, Italie
David.Schwebel@fao.org
Peter.Wobst@fao.org