« Chaque pays doit définir ses propres priorités »

Ces dernières décennies, bien des dogmes des politiques agricoles se sont révélés désastreux pour l’agriculture africaine. Mme Rhoda Peace Tumusiime, commissaire de l’Union africaine en charge de l’Économie rurale et de l’Agriculture, tire les leçons du passé et suggère des moyens d’introduire le progrès dans les régions rurales de l’Afrique.

Mme Tumusiime, au cours des dernières décennies, les politiques agricoles ont connu de profonds changements. Quelles ont été les conséquences de ces changements pour les zones rurales d’Afrique et quels enseignements ont été tirés de ces politiques ?
Les politiques d’ajustement structurel (PAS) ont contraint de nombreux gouvernements africains à réduire le financement et les investissements dans l’agriculture et cela a joué au détriment du secteur agricole africain. La réduction du financement a entraîné une diminution des effectifs travaillant dans ce secteur, notamment au niveau des agents de vulgarisation agricole. En conséquence, les populations rurales travaillant dans l’agriculture ont été livrées à elles-mêmes et la production et la productivité agricoles ont considérablement chuté. Même après l’adoption, en 2003, du Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA) par les chefs d’États et de gouvernements de l’Union africaine, ce n’est qu’en 2007 que le Rwanda est devenu le premier pays à signer un pacte PDDAA qui était l’aboutissement d’un consensus multipartite et d’une adhésion des partenaires relativement aux facteurs de production et de productivité agricoles, d’alimentation et de sécurité nutritionnelle.

Ce n’est qu’en 2009 que la majeure partie des États membres de l’UA ont signé des pactes PDDAA. En adoptant le PDDAA, ils s’engageaient à augmenter le financement de l’agriculture et à le porter à au moins dix pour cent du budget national afin d’atteindre une croissance de six pour cent dans le secteur. Cela devait constituer une rupture par rapport aux PAS dont les conséquences ont été désastreuses pour un continent dont les moyens de subsistance des habitants dépendent en grande partie de l’agriculture. Lorsque les gouvernements ont désinvesti de l’agriculture, le secteur privé n’a pas été en mesure de combler ce déficit. Les gouvernements ont donc dû relancer le soutien au secteur agricole. Au fil du temps, il est également apparu qu’à eux seuls les gouvernements ne pouvaient pas stimuler ou soutenir le secteur. C’est ainsi que sont nées les initiatives de partenariat public-privé. Localement, le secteur privé participe par l’intermédiaire de l’AFRACA (association africaine du crédit rural et agricole) et d’autres mécanismes et par ailleurs, en collaboration avec le Forum économique mondial, l’UA s’efforce d’obtenir un financement et des investissements dans l’agriculture de la part d’entreprises internationales.

Des questions mondiales telles que le changement climatique ont un impact sur l’agriculture. L’élimination de la faim et l’accroissement des revenus des agriculteurs sont des objectifs pressants. Selon vous, quels problèmes particuliers peuvent freiner le développement agricole en Afrique ?
L’agriculture africaine est confrontée à plusieurs problèmes et a un besoin d’attention et de ressources face à de nombreuses priorités qui, le plus souvent, prennent le pas sur elle. Lorsque aucune politique délibérée n’a été adoptée, l’agriculture reste au second plan. Parallèlement, le secteur privé a hésité à intervenir dans le secteur agricole qui, selon lui, présente des risques et est peu rentable. Dans la même veine, l’agriculture a tendance à être réservée aux analphabètes et aux personnes âgées, la jeunesse instruite affluant dans les zones urbaines à la recherche d’emplois de bureau. La médiocrité de l’infrastructure du marché et le sous-développement des marchés de facteurs et de produits sont autant d’obstacles à l’amélioration des liens entre agriculture et marchés.

Un autre problème tient au faible recours à la science et à la technologie, ce qui se traduit par de graves insuffisances en matière d’application d’engrais, d’irrigation, de diversification et d’autres techniques modernes. De plus, la question du régime foncier, de la propriété foncière et de l’utilisation des terres continue de poser un problème, notamment dans la mesure où, dans la plupart des cas, les femmes, qui constituent la majorité des exploitants agricoles, ne possèdent pas les terres et n’ont pas de garanties à offrir pour obtenir les crédits nécessaires pour acheter les intrants qui leur permettraient d’améliorer les rendements. Un autre problème est lié au changement climatique et à la variabilité du climat qui entraînent des situations météorologiques changeantes et sont la cause de longues périodes de sécheresse ou d’inondations dévastatrices qui annihilent les effets des progrès agricoles.

Sur quoi les politiques agricoles devraient-elles donc mettre l’accent ?
Les priorités des politiques agricoles doivent varier d’une région à l’autre et d’un pays à l’autre et ne doivent par conséquent pas être prescrites ou généralisées. Le PDDAA prévoit des consultations multipartites au niveau national si bien que chaque pays peut définir ses priorités, ce qui peut donner lieu à la signature d’un pacte PDDAA. Ce pacte constitue la base d’un plan national d’investissement dans l’agriculture sur lequel toute intervention, qu’elle soit locale, nationale ou étrangère, doit s’aligner. Alors que certains pays, par exemple ceux de la Corne de l’Afrique ou du Sahel, mettent plus l’accent sur le renforcement de la résilience aux chocs du changement climatique, d’autres régions peuvent insister sur d’autres aspects. Mais d’une manière générale, les politiques agricoles doivent viser à faire de l’agriculture une activité commerciale, la rendant ainsi plus attrayante pour les investisseurs et les jeunes instruits. Les politiques agricoles doivent couvrir l’ensemble de la filière agricole : pas seulement la production et la productivité, mais aussi la gestion après la récolte et les infrastructures de transformation et de commercialisation, d’où l’importance de l’agroalimentaire. C’est l’intégralité de ces facteurs qui sert de catalyseur au secteur agricole.
Les politiques actuellement en place permettent-elles d’atteindre les objectifs envisagés ?
Les politiques appliquées par certains pays devraient permettre d’atteindre les objectifs envisagés. C’est le cas de l’Éthiopie qui a engagé des réformes politiques et institutionnelles conduites par l’Agence de transformation de l’agriculture. Au Rwanda et au Burkina Faso, notamment, les dirigeants politiques ont fait de l’agriculture une priorité absolue et lui ont par conséquent accordé le soutien nécessaire pour répondre aux besoins alimentaires et créer des emplois et des revenus.
Dans un certain nombre de pays africains, les politiques agricoles acceptent un élément déterminant, le secteur privé. C’est notamment le cas des pays (Bénin, Burkina Faso, Éthiopie, Kenya, Malawi, Mozambique, Rwanda, Sénégal et Tanzanie) qui participent à l’initiative Grow Africa. La création d’un cadre favorable aux investissements attirera le secteur privé dans l’agriculture et permettra ainsi de compléter les efforts du secteur public cherchant à stimuler la production agricole qui profitera aux citoyens dont la majorité travaille dans l’agriculture.

Les réussites de certains pays asiatiques peuvent-elles servir de modèles à la conception de politiques agricoles en Afrique ?
La coopération sud-sud est une des priorités de l’Union africaine et de ses États membres. Récemment, en juillet 2013, la Commission de l’Union africaine, en collaboration avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et avec l’Institut Lula du Brésil, a organisé une réunion de haut niveau à Addis-Abeba en vue d’éliminer la faim en Afrique grâce à des approches unifiées. La réunion de haut niveau a été précédée d’une rencontre d’experts africains, sud-américains et asiatiques qui ont partagé leurs expériences en matière de meilleures pratiques et de réussites. Il y a de multiples similitudes et de nombreux enseignements à tirer dans le contexte de la coopération sud-sud, notamment, mais pas seulement, en Inde, en Chine et au Vietnam.

L’approche « filière » (ou chaîne de valorisation) est un aspect important des partenariats public-privé. Comment s’assurer que les petits exploitants agricoles ne seront pas oubliés ?
Nos agriculteurs sont majoritairement des petits exploitants agricoles qui constituent la pierre angulaire de l’agriculture africaine ; c’est pourquoi nos politiques et nos programmes leur accordent une place primordiale. Même lorsque nous plaidons pour des investissements directs étrangers dans l’agriculture, nous veillons à ce qu’il soit tenu compte des intérêts des petits exploitants agricoles qui ont alors le statut de sous-traitants ou d’agriculteurs sous contrat, entre autres possibilités. C’est la seule approche qui puisse donner des résultats gagnants-gagnants. Le cadre de politique foncière et les lignes directrices de l’UA sont particulièrement utiles à cet égard.

Il existe différents points de vue quant au rôle que les différents acteurs doivent jouer dans la conception des politiques agricoles. Selon vous, quelles doivent être les tâches spécifiques de chaque secteur ?
La caractéristique du processus PDDAA est sa totale inclusivité. C’est pourquoi les tables rondes nationales du PDDAA précédant la signature du pacte PDDAA doivent nécessairement inclure et consulter toutes les parties prenantes, y compris le gouvernement, le monde des affaires, la société civile et les partenaires. Et leurs points de vue doivent être pris en compte par le pacte PDDAA qu’ils signent ensuite en témoignage de ce principe d’inclusivité.

En ce qui concerne la répartition des rôles, le secteur public est censé créer un environnement favorable caractérisé par un climat de paix et de sécurité, des politiques saines et prévisibles, ainsi que par une réglementation et des infrastructures. Pour sa part, le secteur privé est tenu d’apporter le financement et les investissements nécessaires pour stimuler l’agriculture, y compris en matière de transfert de technologie. Du point de vue de l’UA, les agriculteurs font également partie du secteur privé. On attend de la société civile qu’elle défende les politiques et pratiques favorables à l’investissement dans l’agriculture et au développement agricole.

Les organisations d’agriculteurs sont-elles suffisamment représentées dans la conception des politiques agricoles ?
Grâce à un large processus consultatif, l’Union africaine a soutenu la création, en 2010, de l’organisation panafricaine des agriculteurs (PanAfrican Farmers’ Organisation – PAFO) qui est une association à l’échelle du continent des organisations d’agriculteurs de chacune des cinq régions de l’UA. Dans le cadre des consultations des parties prenantes, les relations avec les organisations d’agriculteurs sont indissociables du processus décisionnel de l’UA dans le secteur agricole. Les organisations d’agriculteurs font également partie du processus PDDAA (participation à des tables rondes, signature du pacte, conception, mise en œuvre, suivi et évaluation du plan d’investissement). Là où ce n’est pas encore le cas, l’UA encourage cette participation autant que possible.

Relativement aux problèmes susmentionnés, quel rôle le PDDAA joue-t-il pour promouvoir le processus ?
C’est lui qui détermine l’objectif à atteindre pour les États membres de l’UA. Ils doivent mettre en place des politiques et des stratégies visant à accroître le financement du secteur agricole et le porter à au moins dix pour cent de leur budget national de manière à atteindre une croissance minimale de six pour cent dans ce secteur. Le PDDAA constitue également le cadre d’une approche de conception des politiques et programmes agricoles fondée sur des données factuelles. Par ailleurs, il intègre un mécanisme veillant à ce que les activités donnent des résultats et aient des impacts sur l’alimentation, la nutrition, les revenus et le bien-être en général. Le PDDAA garantit également la participation et l’engagement de toutes les parties prenantes, c’est-à-dire du gouvernement et des donneurs, mais aussi du secteur privé et de la société civile. Dans les quatre volets que nous venons d’évoquer, l’approche du PDDAA est globale et couvre aussi bien les ressources foncières et hydriques que le secteur privé, l’alimentation et la nutrition, la recherche et la technologie. Le PDDAA encourage également la hiérarchisation et l’alignement des interventions en vue de l’actualisation des priorités fixées.


Madame Rhoda Peace Tumusiime est commissaire de l’Union africaine en charge de l’Économie rurale et de l’Agriculture. Elle a été interviewée par Silvia Richter.