Moins de dix pour cent des producteurs de maïs d’Embu ont opté pour une assurance basée sur des indices climatiques.
Photo : Matin Qaim

Assurance basée sur des indices climatiques pour les petits exploitants agricoles – enseignements du Kenya

L’assurance basée sur des indices climatiques a souvent été saluée comme une bénédiction permettant aux petits exploitants agricoles de faire face aux chocs climatiques. Ces attentes ont été très exagérées. D’une manière générale, la souscription d’une assurance indexée par les agriculteurs reste limitée. Mais cela ne veut pas dire que le potentiel de souscription est nul. Une étude réalisée au Kenya montre qu’en adaptant mieux ce type d’assurance aux conditions des petits exploitants agricoles, on pourrait accroître le taux de souscription et que cela pourrait avoir des effets positifs considérables sur le développement agricole.

e changement climatique va avoir une incidence sur la production agricole en augmentant les températures moyennes et en étant responsable d’épisodes climatiques extrêmes plus fréquents. Les petits exploitants agricoles sont particulièrement vulnérables aux chocs climatiques. Après de graves intempéries, ils sont contraints de vendre des actifs de production pour régulariser leur consommation. Les épisodes climatiques extrêmes fréquents sont également associés à des stratégies d’évitement des risques se traduisant, par exemple, par un faible niveau d’adoption d’intrants et de technologies visant à améliorer la productivité. Les chocs climatiques peuvent ainsi causer et perpétuer des pièges de pauvreté. L’assurance agricole pourrait aider, mais elle est pratiquement inexistante dans la plupart des pays en développement en raison de diverses contraintes.

L’assurance basée sur des indices climatiques est un type d’assurance relativement nouveau qui pourrait aider à résoudre certains problèmes liés aux régimes d’assurance traditionnels. Contrairement à l’assurance agricole d’indemnisation, dans le cadre de laquelle un agriculteur assuré est indemnisé d’une perte vérifiable à la fin de la saison de culture, l’assurance basée sur des indices climatiques paie des indemnités sur la base de la réalisation d’une variable climatique objectivement vérifiable (par ex. chute de pluie) mise en corrélation avec les pertes de production. Ni l’agriculteur assuré ni l’assureur ne peuvent facilement manipuler  les mesures pluviométriques, ce qui réduit les problèmes de comportement opportuniste.

Par ailleurs, comparativement à l’assurance traditionnelle, l’assurance basée sur des indices climatiques est moins coûteuse à gérer, ce qui peut se traduire par le paiement de primes plus abordables et une indemnisation plus rapide des agriculteurs. Malgré ces avantages potentiels, le niveau d’adoption de l’assurance basée sur des indices climatiques par les petits exploitants agricoles est très inférieur à ce qui était prévu au départ. Cela soulève deux questions. Premièrement, les petits exploitants peuvent-ils réellement bénéficier de l’assurance basée sur des indices climatiques ? Deuxièmement, s’ils le peuvent, pour quelles raisons sont-ils si peu nombreux à le faire et comment peut-on surmonter les éventuelles difficultés ? Nous avons tenté de répondre à ces questions dans un récent projet de recherche réalisé au Kenya.

Une incitation à utiliser plus d’intrants

Au Kenya, dans le secteur agricole, il y a déjà plusieurs années que des programmes commerciaux d’assurance basée sur des indices climatiques sont mis en œuvre. L’initiative la plus connue est le programme Kilimo Salama de la Fondation Syngenta pour l’agriculture durable. Ce programme offre des contrats d’assurance basés sur un indice de précipitations, contre les risques de sécheresse et de pluie excessive. Les contrats d’assurance sont souvent (mais pas toujours) liés à l’achat d’intrants – par exemple semences de maïs et engrais – et sont offerts aux agriculteurs par des distributeurs d’intrants locaux.

Lorsqu’un agriculteur décide de souscrire une assurance, la pluviosité au niveau de la station météorologique la plus proche de l’exploitation est contrôlée pendant une période spécifiée. Si, pendant cette période, la pluviosité est inférieure (ou supérieure) à un certain seuil, le paiement d’une indemnité est déclenché. Le montant de l’indemnité dépend de la pluviométrie mesurée. Les agriculteurs sont automatiquement indemnisés grâce à des réseaux de transfert d’argent par téléphones portables. Si l’assurance est liée à l’achat de semences, les agriculteurs ont la possibilité de ne prendre une assurance que pour les trois premières semaines après les semis. Dans ce cas, en cas de sécheresse ou d’inondation, l’indemnisation rapide des agriculteurs leur permet de réensemencer.

L’assurance basée sur des indices climatiques offerte par l’intermédiaire de Kilimo Salama est censée motiver les agriculteurs et leur permettre d’utiliser plus d’intrants de meilleure qualité. La faible utilisation d’intrants étant une des principales raisons des écarts de rendement observés dans le secteur des petites exploitations agricoles africaines, l’utilisation accrue d’intrants devrait entraîner de meilleurs rendements et un accroissement des revenus.

Les contrats d’assurance basée sur des indices climatiques sont-ils réellement efficaces ?  

Pour savoir si les contrats d’assurance basée sur des indices climatiques se traduisent par une utilisation accrue d’intrants et de meilleurs rendements, nous avons effectué une étude auprès d’environ 400 producteurs de maïs dans le comté d’Embu, dans l’est du Kenya. À Embu, le climat se caractérise par des pluies irrégulières et de fréquentes sécheresses. Embu est également une des régions dans lesquelles l’initiative de Kilimo Salama a été lancée sous forme de projet pilote en 2009. Néanmoins, jusqu’à maintenant, moins de dix pour cent des producteurs de maïs d’Embu ont souscrit une assurance basée sur des indices climatiques. Notre étude a porté sur des agriculteurs assurés et non assurés. Nous avons suréchantillonné les agriculteurs assurés pour disposer d’un nombre suffisant d’observations et pouvoir effectuer une analyse d’impact fiable.

Des modèles de régression ont été utilisés pour estimer les effets de l’adoption de l’assurance tout en contrôlant d’autres facteurs observés et non observés susceptibles d’avoir une incidence sur l’intensité d’utilisation des intrants et sur la productivité agricole. Les résultats de l’estimation montrent que la souscription d’une assurance basée sur des indices climatiques a entraîné un accroissement considérable de l’utilisation, par les agriculteurs, de semences de qualité. La souscription d’une assurance a également accru de 50 pour cent l’utilisation d’engrais et de 53 pour cent les rendements de maïs. Ces progressions sont considérables et soulignent à quel point les décisions des agriculteurs relatives aux cultures sont influencées par les risques climatiques. Pour les agriculteurs disposant de peu de moyens et non assurés, la crainte de pertes financières et les contraintes de liquidité en cas de sécheresse ou d’inondation sont d’importants facteurs expliquant le faible recours aux intrants. Alors que les indemnités d’assurance ne compensent pas complètement les pertes de récoltes des agriculteurs les années de mauvais temps, les résultats que nous avons enregistrés donnent à penser que  l’assurance basée sur des indices climatiques peut changer la motivation des agriculteurs et contribuer à l’accroissement moyen de la productivité agricole et des revenus. Dans ce contexte, il est particulièrement surprenant que le nombre d’agriculteurs souscrivant une assurance basée sur des indices climatiques soit aussi faible.

Comment augmenter le nombre d’assurances souscrites ?

Une analyse approfondie des données concernant le Kenya montre que les agriculteurs relativement plus aisés ont plus de chances de souscrire une assurance basée sur des indices climatiques que leurs collègues plus pauvres qui ont plus difficilement accès aux marchés et à l’information. Cette situation est indésirable car ce sont les agriculteurs les plus pauvres qui auraient le plus à gagner d’une assurance récolte. Il est évident que l’initiative Kilimo Salama et la conception particulière des contrats d’assurance basée sur des indices climatiques ne sont pas encore suffisamment adaptés aux besoins et problèmes des petits exploitants agricoles. Pour mieux comprendre ces problèmes et examiner si un changement de l’élaboration des contrats pouvait entraîner un plus grand nombre de souscriptions, nous avons réalisé une étude multi-attributs auprès de 400 agriculteurs du comté d’Embu. Dans cette étude, il a été demandé aux agriculteurs de choisir entre d’hypothétiques options d’assurance basée sur des indices climatiques dans lesquelles des aspects particuliers du contrat avaient été modifiés. Il ressort de l’analyse des données que la prime moyenne que les agriculteurs sont prêts à payer pour les contrats existants d’assurance basée sur des indices climatiques est 25 pour cent inférieure au montant des primes actuellement facturées. La réduction du montant des primes pourrait par conséquent contribuer à augmenter le nombre de contrats souscrits, mais cela risquerait de compromettre la viabilité financière du programme.  

L’assurance basée sur des indices climatiques pose un autre problème général : les précipitations mesurées dans les stations météorologiques ne sont pas identiques aux précipitations réelles sur les exploitations agricoles, ce qui induit un risque de base. L’installation d’un plus grand nombre de stations météo contribuerait à réduire leur éloignement moyen des exploitations et pourrait réduire ce risque de base. Nous estimons que cela augmenterait la disposition des agriculteurs à souscrire une assurance, mais faiblement. Par conséquent, l’assureur doit comparer les avantages d’un plus grand nombre de souscriptions de contrats au coût d’entretien d’un plus grand nombre de stations météo.

Mais il existe un problème plus fondamental : de nombreux agriculteurs ont du mal à bien comprendre le fonctionnement des contrats d’assurance basée sur des indices climatiques et à savoir quand exactement les indemnités sont payées. L’incertitude qui en résulte mine la confiance des agriculteurs au détriment de la souscription de contrats d’assurance. Une meilleure formation pourrait améliorer la confiance des agriculteurs et pourrait les inciter à souscrire une assurance. La transparence des mesures et des seuils de pluviométrie communiqués – par exemple au moyen de messages texte envoyés par téléphone portable – améliorerait la confiance des agriculteurs et leur disposition à payer une assurance basée sur des indices climatiques.

Enfin, l’étude multi-attributs donne à penser que l’offre de contrats à des groupes d’agriculteurs plutôt qu’à des agriculteurs individuels pourrait être une solution prometteuse d’accroissement des souscriptions d’assurance. D’un côté, les contrats collectifs pourraient contribuer à réduire les coûts de transaction, et de l’autre, les groupes d’agriculteurs pourraient constituer d’importantes plateformes d’échange d’informations et d’apprentissage mutuel relativement à des innovations complexes.

CONCLUSION

Les résultats de notre étude sont spécifiques à un programme particulier d’assurance basée sur des indices climatiques au Kenya. Toutefois, nos conclusions sont compatibles avec celles d’autres études, si bien que des conclusions plus générales sont justifiées. L’assurance basée sur des indices climatiques semble être un mécanisme prometteur susceptible d’aider les agriculteurs à mieux affronter les risques climatiques tout en évitant bon nombre des problèmes ayant empêché la souscription d’assurances récoltes basées sur l’indemnisation de progresser dans le secteur des petites exploitations agricoles. Mais les contrats d’assurance basée sur des indices climatiques sont difficiles à comprendre et ne sont pas encore suffisamment adaptés aux besoins et problèmes des petits exploitants. Il importe de faire progresser la recherche et l’innovation pour améliorer la conception des contrats et les adapter à des situations particulières sur le terrain.

L’assurance risques – le pour et le contre

Différentes initiatives internationales visent à développer et promouvoir l’assurance risques. InsuResilience, l’initiative d’assurance du G7 contre les risques climatiques visant à assurer 400 millions de personnes des pays en développement contre les risques liés au climat d’ici à 2020, en est un exemple. Il est incontestable qu’une telle assurance peut être extrêmement utile aux agriculteurs des zones touchées, mais des effets environnementaux et sociaux indésirables peuvent survenir lorsque ces assurances n’ont pas été bien pensées. C’est ce qu’ont récemment pointé du doigt des chercheurs du Centre Helmholtz de recherche environnementale. Ils soutiennent ainsi que ces assurances constituent un risque pour les agriculteurs des pays en développement qui pratiquent traditionnellement la polyculture et qui passent à la monoculture pour le simple fait que l’assurance agricole est souvent liée à une culture spécifique. Ce résultat entraîne un recul de la biodiversité agricole, une dégradation de la qualité du sol et une utilisation accrue des engrais et des pesticides qui, à son tour, présente un risque de pollution de l’eau. Les chercheurs présentent également comme un risque l’affaiblissement des réseaux de petits exploitants agricoles dans les pays en développement. (sri)

Pour en savoir plus (en anglais)
www.rural21.com/english/news/detail/article/climate-insurance-is-rarely-well-thought-through-in-agriculture-00002554

Site internet InsuResilience (en anglais)
www.insuresilience.org
 

Le Dr Matin Qaim est professeur d’économie alimentaire internationale et de développement rural à l’université de Göttingen, Allemagne. Il compte plus de 20 ans d’expérience dans la recherche dans les pays d’Afrique, d’Asie et des Amériques.
Contact : mqaim@uni-goettingen.de

Le Dr Kenneth W. Sibiko est professeur d’économie agricole à l’université de Maseno, au Kenya. Il est détenteur d’un doctorat de l’université de Göttingen et a travaillé pendant plusieurs années sur les questions de développement agricole en Afrique.