Une mesure de l’agriculture intelligente face au changement climatique : réduire les émissions de méthane dans les rizières.
Photo: J. Boethling

Agriculture intelligente face au changement climatique : une stratégie de lutte contre l’insécurité alimentaire et le changement climatique à l’échelle mondiale

L’insécurité alimentaire et le changement climatique ont enfin ramené l’agriculture sous les feux de la rampe du débat international sur le développement. Pour que tout le monde puisse manger à sa faim, la productivité des terres agricoles actuelles doit augmenter, le pouvoir d’achat de ceux qui sont dans le besoin doit progresser et l’agriculture doit être durable sur le plan écologique. Il est urgent de mettre en place une agriculture intelligente face au changement climatique, qui mette l’accent sur l’accroissement de la productivité, l’amélioration de la résilience et la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Garantir la sécurité alimentaire face au changement climatique est un des principaux défis du 21ème siècle. En 2010, environ 965 millions de personnes souffraient d’insécurité alimentaire dans le monde, soit environ 16 pour cent de la population des pays en développement. La population mondiale devrait passer de sept milliards aujourd’hui à plus de neuf milliards d’ici à 2050 et cet accroissement devrait entraîner un besoin d’alimentation plus variée nécessitant l’exploitation de ressources supplémentaires. La course aux terres, à l’eau et à l’énergie va s’intensifier dans un souci de répondre aux besoins d’aliments, de combustibles et de fibres alors que la mondialisation peut exposer encore plus le système alimentaire aux aléas des forces économiques et politiques. Selon les estimations, la production alimentaire mondiale doit augmenter de 70 à 100 pour cent d’ici à 2050 pour répondre à la demande humaine.

L’agriculture est également très exposée au changement climatique et, plus que tout autre grand secteur économique, elle a besoin de s’y adapter. Selon les projections optimistes basses du réchauffement de la planète, le changement climatique peut réduire les rendements de 10 à 20 pour cent. La hausse des températures et la diminution des précipitations réduisent déjà les rendements de céréales et autres cultures primaires dans de nombreuses parties des vastes régions tropicales semi-arides où vivent un trop grand nombre de pauvres. La fréquence accrue des périodes de sécheresse et des inondations, ainsi que la prolifération des parasites, peut également entraîner une instabilité des rendements et une forte augmentation des prix des principales cultures vivrières.

La dépendance directe de l’agriculture aux ressources naturelles a toujours été une caractéristique majeure du secteur. L’agriculture utilise environ 70 pour cent de l’eau douce disponible sur la planète et 40 pour cent de la superficie mondiale des terres. Les formes conventionnelles de production agricole sont souvent peu durables et, avec le temps, elles épuisent les ressources naturelles dont la production dépend. Aujourd’hui plus que jamais, nous savons non seulement que le climat est important pour l’agriculture mais également que l’agriculture a une importance énorme pour le climat. L’agriculture est la première source mondiale d’émissions de méthane et de protoxyde d’azote, une source importante d’émissions de carbone et le principal facteur mondial de déforestation. Ainsi, l’agriculture est un élément majeur du changement climatique – environ 30 pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre sont attribuables à l’agriculture et à la déforestation motivée par l’expansion des cultures et de la production animale pour l’alimentation, les combustibles et les fibres.

Trois problèmes, une solution collective
Le triple impératif d’accroissement de la productivité, d’amélioration de la résistance au changement climatique et de réduction des émissions de gaz à effet de serre exige de nouvelles pratiques regroupées sous l’appellation agriculture intelligente face au changement climatique (climate-smart agriculture – CSA). La CSA cherche à accroître la productivité d’une manière écologiquement et socialement durable, à renforcer la résistance au changement climatique et à réduire la contribution de l’agriculture au changement climatique en diminuant les émissions des gaz à effet de serre et en augmentant le stockage du carbone dans le sol. La CSA s’attaque simultanément aux problèmes de l’insécurité alimentaire et du changement climatique. C’est un élément vital de la croissance verte qui cherche à opérationnaliser le développement durable en conciliant la nécessité d’assurer une croissance rapide et de réduire la pauvreté avec celle d’éviter des dommages environnementaux irréversibles et coûteux. Les stratégies CSA incluent l’amélioration des technologies, l’innovation, une l’utilisation efficace de la terre, de l’eau, de l’énergie et d’autres intrants sur le plan des ressources, une amélioration de l’accès aux informations et aux infrastructures, la disponibilité d’outils efficaces de gestion des marchés et des risques (voir encadré).

Trois principaux domaines d’investissement pour l’agriculture intelligente face au changement climatique

1)  Gestion durable des terres et de l’eau
Agriculture de conservation, gestion intégrée de la fertilité des sols, agrosylviculture, culture intercalaire, gestion intégrée du bétail, amélioration de la gestion de l’eau

2)  Gestion des risques climatiques
Technologies (par ex. variétés résistant à la sécheresse)
Systèmes d’information, services consultatifs (par ex. prévisions climatiques, téléphones portables pour la diffusion des risques météorologiques et du marché)
Institutions (par ex. assurance indexée des cultures/du bétail)

3) Transformation des systèmes de production
Par ex. système alterné d’inondation et d’assèchement du riz irrigué, passage à d’autres cultures, diversification de la production

La mise en œuvre de la CSA entraîne également l’application de politiques mieux adaptées, intégrées dans des cadres élargis de politique publique, de dépenses, de juridiction et de réglementation. À l’exception des pays où l’utilisation d’intrants est actuellement limitée, le soutien des prix et les subventions en matière d’énergie doivent être remplacés par des politiques qui reconnaissent et récompensent les pratiques agricoles intelligentes face au changement climatique, et qui constituent un cadre favorable à la valeur ajoutée, la commercialisation et le commerce. Des approches et des incitations paysagères sont nécessaires pour une meilleure gestion de la productivité agricole, du stockage du carbone, du cycle de l’eau douce, de la protection de la biodiversité et de la pollinisation. Ces approches permettent aux diverses parties prenantes d’explicitement quantifier les compromis et de faire en sorte qu’ils fassent l’objet de solutions négociées. Il est nécessaire d’intensifier la recherche et la diffusion des connaissances pour répondre aux besoins urgents d’adaptation. Des efforts considérables de soutien stratégique et de renforcement des capacités sont également nécessaires à la gestion des risques climatiques, y compris en matière d’assurance et de mesures de protection, tout comme le sont l’amélioration de l’accès à de nouvelles espèces résistant à la sécheresse et les informations météorologiques. Le soutien public mettant l’accent sur la recherche et sur les investissements visant à améliorer la gestion des terres et le régime foncier plutôt que sur les intrants est généralement plus efficace, profite mieux aux agriculteurs et est plus durable à long terme.

La sécurité des droits fonciers est une condition préalable à la CSA
En Éthiopie, de simples systèmes d’enregistrement foncier ont facilité l’investissement dans la gestion durable des terres  ; au Niger, l’attribution aux utilisateurs des terres de droits sur les arbres a facilité le « reverdissement »  ; et en Chine, la cession de droits d’exploitation des terres à long terme à ceux qui les utilisent a joué un rôle clé dans la restauration des bassins hydrographiques et l’instauration d’une agriculture intelligente face au changement climatique. Les régimes fonciers ont également démontré le lien existant entre planification d’une saine utilisation des terres agricoles et planification d’une saine utilisation des zones forestières alors que les droits fonciers constituent un cadre favorable clé à l’investissement dans l’intensification durable de la production.

Des progrès en matière d’agriculture intelligente face au changement climatique sont réalisés dans différentes parties du monde. Ces dernières années, le Burkina Faso, qui avait auparavant mis l’accent sur l’adaptation, a adopté des approches élargies de gestion durable des terres. Il a obtenu des résultats en matière de résistance et de productivité et a amélioré la séquestration du carbone en réduisant la déforestation/dégradation des forêts. En Ouzbékistan, où le stress hydrique constitue le plus gros problème, l’amélioration de l’irrigation et du drainage, la privatisation des terres et la libéralisation du marché ont permis de doubler les rendements de blé. Au Brésil, des réformes réglementaires ont considérablement amélioré l’intérêt du secteur privé pour l’investissement dans la gestion de l’agriculture et la sylviculture. Au Niger, les techniques d’agrosylviculture appliquées sur cinq millions d’hectares ont profité à 1,25 million de ménages, ont contribué à séquestrer le carbone et à produire un demi-million de tonnes supplémentaires de céréales par an. Dans les collines fertiles du Rwanda, un projet visant à mieux gérer les précipitations et à réduire l’érosion du sol a permis de porter les gains à 1 925 dollars US par hectare, soit près du double des gains antérieurs, alors que la part de la production vendue est passée de 30 à 65 pour cent.

Conclusion
L’agriculture mondiale se trouve à la croisée des chemins. La faim reste un des problèmes de développement les plus préoccupants auxquels l’humanité est confrontée. En ces temps de changement climatique, les efforts visant à lutter contre les déficits alimentaires actuels et à assurer les besoins alimentaires de demain doivent aller de pair. L’agriculture intelligente face au changement climatique est très porteuse de promesses pour la lutte contre la faim, l’accroissement de la production alimentaire et l’amélioration de la résistance aux effets du changement climatique. La nouvelle initiative de croissance verte peut constituer une occasion unique d’intégrer ces impératifs de développement.

 

Ademola K. Braimoh
Spécialiste principal en gestion des ressources naturelles
Agriculture et développement rural
Banque mondiale
Washington, D.C., USA
abraimoh@worldbank.org