Dr Augustin Wambo Yamdjeu (en haut) est directeur du PDDAA, NEPAD ; il est basé à Johannesburg, Afrique du Sud. Mark Kofi Fynn est conseiller PDDAA détaché par la GIZ auprès de la Commission de l’Union africaine ; il est basé à Addis-Abeba, Éthiopie.

Vers l’Afrique que nous appelons de nos vœux

Les chefs d’États et de gouvernements de l’Union africaine se sont engagés à stimuler le commerce intra-africain de services et de produits agricoles. Quels résultats ont déjà été obtenus à cet égard, et dans quel domaine reste-t-il encore quelque chose à faire ? Un plaidoyer pour des efforts concertés visant à consolider l’intégration du continent.

Le commerce est reconnu comme un important moteur de la transformation de l’agriculture africaine. Le commerce agricole, intra-africain et avec le reste du monde, est lié à la sécurité alimentaire, à la croissance, aux emplois et aux revenus plus élevés. Toutefois, de nombreux pays africains sont confrontés à des obstacles qui les empêchent de tirer parti de ce potentiel. Il s’agit notamment des barrières non tarifaires (BNT), de plus en plus importantes, et des barrières tarifaires traditionnelles. Ces deux catégories d’obstacles existent dans les marchés à l’exportation. De plus, des obstacles internes, au rang desquels on peut mettre les politiques défavorables, la réglementation et la bureaucratie excessives, le manque de connaissances, les financements inappropriés et l’insuffisance des réseaux d’infrastructures, posent de gros problèmes aux échanges commerciaux dans de nombreux pays africains. Cette situation existe malgré les efforts consentis, au cours de la décennie passée, en faveur d’une plus grande intégration dans les marchés mondiaux et régionaux.

Ce à quoi les leaders africains se sont engagés

Dans ce contexte, l’Assemblée des chefs d’États et de gouvernements de l’Union africaine (UA), lors de sa 23ème session ordinaire tenue à Malabo, Guinée équatoriale, en juin 2014, a adopté la Déclaration de Malabo, dans laquelle ils se sont particulièrement engagés à stimuler le commerce intra-africain des produits et services agricoles. Cet engagement, très politique par nature, inclut une résolution de tripler les échanges d’ici à 2025 et, entre autres, d’accélérer la mise en place d’une Zone de libre-échange continentale (ZLEC) et le passage à un système de tarif extérieur commun (TEC). Cet engagement s’appuie sur des décisions antérieures de l’Assemblée de l’UA, et notamment sur la résolution d’Addis-Abeba, de janvier 2012, pour la création d’une zone de libre-échange continentale panafricaine (ZLEC) d’ici à la date indicative de 2017. Il a également approuvé un plan d’action pour le développement du commerce intra-africain (Boosting Intra-African Trade – BIAT).

Les négociations concernant la ZLEC sont en cours et elles joueront un rôle important dans le développement du commerce intra-africain de produits et services agricoles. Le BIAT comprend sept groupes majeurs et la mise en œuvre de leurs programmes et activités vise à lutter contre les principales contraintes et principaux problèmes du commerce intra-africain et à considérablement améliorer l’importance et les avantages des échanges commerciaux pour atteindre une croissance et un développement économiques durables. Les groupes couvrent les domaines suivants : politique commerciale, facilitation du commerce, capacité de production, infrastructure commerciale, financement du commerce, informations commerciales et intégration des marchés factoriels.

On attend de la mise en œuvre d’actions spécifiques s’attaquant aux questions du commerce agricole dans chacun des groupes – par exemple la finalisation et la mise en œuvre de mesures liées à l’agriculture dans le projet de stratégie des matières premières de l’UA (AU Commodities Strategy) ; le portail Internet en ligne du COMESA, qui facilite les efforts pour s’attaquer aux problèmes des BNT, a enregistré un total de 171 questions de BNT entre les États membres du COMESA et a résolu environ 95 pour cent de tous les cas déclarés en décembre 2015 ; le catalogue régional des variétés de semences du COMESA, qui aide les agriculteurs à avoir accès à des semences améliorées et à différents types de semences des États membres grâce à la simplification des procédures douanières ; les mesures de la CEDEAO sur le traitement prioritaire de la libre circulation des produits agricoles dans la région, y compris des programmes de formation pour les agents des douanes des États membres sur la libre circulation des produits agricoles – qu’elle contribue de manière significative à l’amélioration de la balance du commerce des produits agricoles et, de ce fait, à l’amélioration de la sécurité alimentaire, tout en contribuant à la réalisation de l’ODD 2 – éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable – en Afrique, ainsi qu’à celle de l’Aspiration 1 de l’agenda 2063 de l’UA – une Afrique prospère, basée sur une croissance inclusive et un développement durable.

Actuellement, le commerce intra-africain est relativement peu développé alors que l’Afrique doit assumer une facture nette des importations alimentaires s’élevant à environ 40 milliards de dollars US (USD) par an. Alimentée par la forte poussée démographique, l’urbanisation rapide et l’augmentation des revenus, la demande alimentaire régionale continue de dépasser l’offre et le commerce intrarégional officiel ne représente que 13 pour cent de la totalité du commerce alimentaire et agricole sur le continent. Ce pourcentage reste faible même si la prise en compte des flux transfrontaliers informels pouvait pratiquement le multiplier par deux.

Le faible niveau du commerce intra-africain formel se retrouve dans toutes les régions/ communautés économiques régionales (CER) et toutes les catégories de produits, et il va de sept pour cent pour les produits manufacturés faisant appel à des niveaux moyens de qualification et une forte utilisation de technologie, à 13 pour cent pour les denrées alimentaires et les animaux vivants. On constate néanmoins une tendance positive du commerce agricole intra-africain. En 2014, on estimait que le commerce agricole intra-africain (formel et informel) représentait environ 25 pour cent de la totalité des exportations agricoles africaines, contre environ 16 pour cent en 2000. Ce résultat contribue à réduire la dépendance des exportations agricoles africaines aux marchés de l’UE, la proportion passant d’environ 53 pour cent des exportations agricoles africaines en 2000 à environ 40 pour cent en 2014. De même, la part du marché américain est passée de six pour cent à quatre pour cent sur la même période.

Selon des données de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CENUA), on a constaté une forte croissance des exportations agricoles intra-africaines dans toutes les sous-catégories, notamment le poisson et la viande, les céréales et produits céréaliers, et dans d’autres telles que les préparations alimentaires diverses, les soupes et bouillons, les graines et fruits à coque, les gommes, le cacao, le café, le thé, les épices, les déchets agricoles et les résidus destinés à l’alimentation des animaux. On a ainsi enregistré une augmentation totale de 10,8 milliards USD de la valeur des exportations sur la période de 2000 à 2014. Cette tendance doit se poursuivre et elle sera soutenue par l’augmentation des investissements stratégiques nationaux et internationaux dans l’agriculture africaine, notamment, entre autres, l’augmentation considérable des investissements et l’amélioration de la capitalisation dans la transformation agroalimentaire, l’accroissement de la productivité et de la compétitivité du secteur grâce à des mesures telles que la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires, la ratification de normes et critères normalisés, y compris de normes sanitaires et phytosanitaires, la mise en place et l’entretien d’infrastructures indispensables telles que les ports et les routes, pour faciliter la circulation transfrontalière, et la création de systèmes d’information régionaux et continentaux.

Le secteur privé joue un rôle clé dans la mobilisation des niveaux requis de financement et d’investissement dans l’agriculture africaine. Toutefois, le secteur privé international privilégie généralement les investissements de capitaux propres à moyenne et grande échelle ou les investissements directs étrangers. Des instruments de financement inclusifs sont par conséquent nécessaires pour cibler les petits exploitants agricoles et les petites et moyennes entreprises (PME) le long des chaînes de valeur stratégiques. À cet égard, les capitaux privés associés à des investissements à impact social financés par le développement sont une solution à ce problème.

D’autres opportunités grâce à l’intégration régionale 

L’intégration régionale offre des opportunités d’accès aux marchés et de réduction de la pauvreté, notamment pour les petits exploitants agricoles, les producteurs ruraux et les PME. Ces opportunités sont notamment les suivantes : amélioration de la sécurité alimentaire en s’appuyant sur le commerce régional pour atténuer les déséquilibres entre la demande alimentaire et la production d’un pays, notamment en cas de chocs dus à de mauvaises récoltes et au changement climatique ; diversification des marchés visant à réduire les risques de dépendance aux marchés ; et commerce d’intrants et services agricoles tels que le commerce de variétés de semences et de jeunes plants, le financement, la recherche et le développement (R&D).

Au niveau régional, les progrès réalisés par les CER et les États membres à cet égard vont de la création de zones de libre-échange en Afrique centrale à celle d’unions douanières en Afrique de l’Est, en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest (Marché commun de l’Afrique orientale et australe – COMESA ; dans la Communauté de l’Afrique de l’Est – CAE ; dans la Communauté de développement de l’Afrique australe – SADC ; dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest – CEDEAO). Les enseignements tirés de ces dynamiques régionales, ainsi que du BIAT, et la mise en place d’une Zone de libre-échange continentale (ZLEC) devraient contribuer à ouvrir la voie à une amélioration des marchés et du commerce agricoles dans une perspective d’intégration régionale élargie et approfondie en Afrique.

En contribuant à créer des marchés sans frontières de matières premières et en tenant compte de l’avantage comparatif agro-écologique et de la dynamique des différents CER, l’intégration régionale par le biais du développement des chaînes de valeur régionales et du commerce de produits agricoles stratégiques est une autre dimension importante de l’amélioration des échanges intra-africains de produits et services agricoles.

Renforcer la position de l’Afrique sur la scène du commerce mondial

Des mesures visant à stimuler le commerce intra-africain de produits et services agricoles contribueraient à renforcer l’intégration sur le continent et, en fin de compte, à consolider la position de l’Afrique sur la scène du commerce mondial. Ainsi, le continent serait mieux à même de faire face à des politiques commerciales et agricoles internationales allant à l’encontre de l’agenda africain – notamment les subventions agricoles de l’UE qui faussent les règles du commerce là où l’Afrique a un avantage comparatif, par exemple pour le sucre, la volaille et les céréales, ou les lois agricoles américaines (US Farm Bills) dont les conséquences se font sentir dans certaines chaînes de valeur telles que celle du coton. En 2015, le Centre international pour le commerce et le développement durable (CICDD) a indiqué qu’en vertu de la loi agricole américaine 2014 (2014 US Farm Bill), les producteurs de coton américains recevront des subventions ayant pour effet de fausser considérablement le marché, notamment à une période où les prix du marché mondial du coton sont très bas, mais aussi lorsque les prix seront relativement élevés. Il a laissé entendre que cela continuait d’être particulièrement problématique pour de nombreux pays en développement qui dépendent fortement de la production de coton pour leurs exportations, par exemple les pays du C-4 (groupe Coton 4 – Bénin, Burkina Faso, Tchad et Mali) en Afrique de l’Ouest. De même, l’amélioration des capacités internes liées aux marchés (notamment les investissements dans la logistique de la chaîne du froid et le stockage, les pratiques agricoles et les contrôles de traçabilité, ainsi que l’amélioration de l’infrastructure de maîtrise de la qualité) sur le continent améliorera également la capacité à se conformer à des normes externes telles que les normes sanitaires et phytosanitaires (SPS) qui posent de gros problèmes aux petits exploitants agricoles et aux PME.

La transformation de l’agriculture africaine, y compris l’intensification du commerce des produits et services agricoles à l’intérieur de l’Afrique, offre d’énormes possibilités de création d’emplois, de hausse des revenus et de réduction de la pauvreté. Elle contribuerait à endiguer la vague de migration de la jeunesse africaine hors du continent, en quête de nouveaux horizons dangereux et plus ou moins inaccessibles à l’étranger. Elle contribuerait également à répondre aux espoirs inscrits dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine et à faire de notre continent l’Afrique que nous appelons de nos vœux. Allons de l’avant et travaillons en partenariat à la réalisation de cet objectif.
 

Dr Augustin Wambo Yamdjeu
Directeur du PDDAA, NEPAD
Johannesburg, Afrique du Sud
Contact : AugustinW@nepad.org

Mark Kofi Fynn
Conseiller PDDAA auprès de la Commission de l’Union africaine
Addis-Abeba, Éthiopie
Contact : FynnM@africa-union.org