Dans l’Amazonie péruvienne, le sol se dégrade rapidement en raison de diverses pratiques très destructrices.
Photo: M. Fielding

Une approche ‘nexus’ des sols et des terres : Transformer les cercles vicieux en cercles vertueux

Dans le monde entier, la dégradation rapide des sols entraîne une réduction de la diversité des écosystèmes et d’autres importantes fonctions, menace la sécurité alimentaire et d’autres formes de sécurité de l’homme et accroît la vulnérabilité au changement climatique. Ce cercle vicieux résulte de pratiques non durables d’utilisation des terres et conduit à d’autres pratiques non durables d’utilisation des terres. La gestion intégrée et interdépendante du sol, des terres, de l’eau et des écosystèmes peut contribuer à transformer ce cercle vicieux en cercle vertueux.

C’est peut-être le plus grand défi de notre ère : comment nourrir sept milliards de personnes et leur fournir de l’énergie, de l’eau et d’autres produits de première nécessité dans un monde où la demande, quelles qu’en soient les formes, progresse et où les ressources sont limitées et, dans bien des cas, en cours d’épuisement. L’agriculture est au cœur du problème à résoudre. Elle assure l’alimentation des hommes et des animaux ; elle produit de la bioénergie, des fibres et d’autres denrées essentielles ; mais elle est parallèlement une cause majeure de dégradation des sols et de l’eau et de perte de biodiversité.

Autrement dit, alors que nous avons un besoin urgent d’accroître la productivité agricole, la façon dont nous utilisons les sols réduit souvent cette productivité – au point d’entraîner, chaque année et à l’échelle mondiale, une dégradation de 24 pour cent des terres (dont plus d’un tiers de terres agricoles) et la perte annuelle de douze millions d’hectares touchés par la sécheresse et la désertification. Les pertes économiques sont elles aussi considérables : selon une étude effectuée par les Nations unies, le coût de la dégradation des terres à l’échelle mondiale représente de 3 à 5 pour cent du PIB agricole et est très supérieur à ce pourcentage dans certains pays.

La dégradation des terres a des causes multiples et variées : travail excessif du sol, monoculture à grande échelle, inadéquation de la rotation des cultures et des périodes de jachère, surpâturage, cultures sur des terrains en forte pente, élimination de la végétation, sur-utilisation de produits chimiques et autres pratiques courantes mais non durables. La destruction de la matière organique du sol entraîne une réduction de sa capacité à stocker l’eau et les nutriments, une diminution de sa fertilité et de la production de la biomasse, ainsi qu’un recul des rendements agricoles.

Devant les menaces qui pèsent sur leurs moyens de subsistance, les agriculteurs risquent d’exacerber les problèmes en surexploitant encore plus les ressources et peuvent ainsi entrer dans un cercle vicieux, comme cela a été le cas au Pérou (voir encadré). Les conséquences débordent sur les paysages environnants et altèrent le fonctionnement des écosystèmes – par exemple en entraînant la pollution de l’eau et un changement local du climat. La recharge des nappes souterraines et le stockage dans des retenues d’eau en aval risquent souvent d’être compromis, la biodiversité peut reculer et, de ce fait, réduire la pollinisation, la régulation naturelle des ravageurs et la résilience au changement climatique. On constate aussi, et souvent, un accroissement des crues et la dégradation des conditions environnementales a à son tour des retombées négatives sur le potentiel agricole.

Gaspillage d’une ressource naturelle – cas de l’Amazonie péruvienne
Dans l’Amazonie péruvienne, le sol se dégrade rapidement en raison de diverses pratiques très destructrices. Les agriculteurs abattent les forêts puis brûlent le bois pour pouvoir cultiver la terre. C’est ce qu’ils font pendant un ou deux ans, avant de semer des graminées pour faire paître le bétail ou d’abandonner purement et simplement les terres ainsi gagnées sur la forêt.
Les éléments nutritifs du sol, déjà limités, sont rapidement épuisés et le pH du sol diminue rapidement. Ainsi, la biomasse microbienne du sol peut diminuer de 75 pour cent en un an. Un effondrement irréversible et complet de la structure du sol peut se produire dans un délai de 30 mois et une remise en état des terres à grande échelle est pratiquement impossible.

On estime à 1,5 milliard le nombre de ruraux dépendant de terres dégradées. Selon un rapport de 2008 du projet d’évaluation mondiale de la dégradation et de l’amélioration des sols (Global Assessment of Land Degradation and Improvement – GLADA), le problème est particulièrement aigu en Afrique subéquatoriale, en Asie du Sud-Est, dans le sud de la Chine, dans le nord et le centre de l’Australie, dans les pampas d’Amérique du Sud et dans de vastes étendues de forêt boréale en Sibérie et en Amérique du Nord. C’est difficile à croire, mais 95 pour cent des terres du Swaziland, 66 pour cent de celles de l’Angola, 64 pour cent de celles du Gabon, 60 pour cent de celles de la Thaïlande et de la Zambie sont dégradées. En Chine, 457 millions de personnes sont touchées par la dégradation des sols.

Au niveau des frontières planétaires, la dégradation des sols et des terres pose également un grave problème lié à la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère et au changement climatique, aux quantités d’azote et de phosphore (non seulement en termes de pollution de l’eau mais aussi en ce qui concerne l’épuisement des ressources mondiales en phosphore), à l’eau (réduction de « l’eau verte » stockée dans le sol et du recyclage de l’humidité atmosphérique) et à la biodiversité (voir Rockström et al., 2009). Le ralentissement et l’inversion de la dégradation des sols et des terres sont par conséquent des éléments clés de la gestion des biens communs mondiaux.

La tendance peut-elle être inversée ?

D’une manière générale, la dégradation des terres a augmenté. De 15 pour cent qu’elle était selon une évaluation effectuée en 1991 elle est aujourd’hui passée à 24 pour cent (les régions utilisées dans les deux études ne se chevauchant pas de manière significative). Cela signifie que la productivité d’une importante superficie de terres dégradées s’est aujourd’hui stabilisée à un très bas niveau. Mais il est également possible de rétablir la qualité des terres. L’étude du GLADA montre que la qualité de près de 16 pour cent de la superficie mondiale des terres (y compris 20 pour cent de terres agricoles) s’améliore grâce à l’irrigation, aux plantations de forêts, à la mise en valeur des terres et à d’autres mesures.

C’est là que l’approche de gestion interdépendante (approche nexus) peut être particulièrement utile. Dans une grande mesure, la non-durabilité de certaines pratiques agricoles résulte de la poursuite obsessionnelle d’un unique objectif : maximiser les rendements et les recettes agricoles. Une approche de gestion interdépendante tient compte des externalités, cherche à réduire les compromis et à renforcer les synergies entre différents secteurs et différentes activités (eau, énergie, alimentation), ainsi qu’entre les ressources naturelles (sols, terres, eau, carbone, nutriments) et la régulation climatique (par ex. grâce à la séquestration du carbone).

Dès lors qu’on tient compte des effets secondaires de pratiques agricoles courantes sur la qualité des sols, les ressources en eau, la biodiversité, les services écosystémiques, etc., l’équation coûts-bénéfices change. La gestion intégrée des sols, des terres, de l’eau et des écosystèmes devient plus durable, y compris sur le plan économique.

Comment l’adoption d’une approche de gestion intégrée peut-elle entraîner un changement des pratiques agricoles ? Ces dernières deviennent moins dépendantes de l’utilisation d’intrants (en termes d’énergie, d’irrigation, de produits agrochimiques et d’autres intrants non renouvelables). Elles donnent la priorité à la conservation du sol et de l’eau – en réduisant au minimum le travail du sol, par exemple, et en diversifiant plus la rotation des cultures. Elles adoptent également des procédés agro-écologiques tels que le recyclage des déchets, la gestion intégrée des ravageurs, la récupération de l’eau et l’utilisation « d’engrais verts », technique selon laquelle on fait des cultures de couverture pendant les périodes de jachère pour ajouter des nutriments et de la matière organique au sol. Toutes ces approches sont compatibles avec l’intensification agricole – mais de façon plus durable – et sont porteuses d’avantages connexes tels que la réduction de la pollution de l’eau due au ruissellement agricole et l’accroissement du stockage du carbone dans la terre.

Dans quelle mesure une approche nexus de gestion des sols et des terres est-elle faisable ?

Les éléments en faveur d’une approche nexus de réduction de la dégradation des sols et des terres sont convaincants. Les sols sont indispensables à toute vie terrestre et jouent un rôle clé dans la production de la biomasse ; ils sont fondamentaux pour la gestion des écosystèmes, des terres et de l’eau. De fait, la teneur du sol en matière organique sert souvent d’indicateur de l’état de divers services écosystémiques. Les sols servent également « d’infrastructure naturelle » souvent moins exigeante en ressources et moins coûteuse que l’infrastructure matérielle. Par ailleurs, la dégradation des terres contribue au changement climatique dans la mesure où elle a entraîné une réduction de près d’un milliard de tonnes de la quantité de carbone extraite de l’atmosphère.

Il y a déjà un certain temps que la science a reconnu que les approches nexus ou approches intégrées offrent la possibilité d’améliorer l’efficacité d’utilisation de différentes ressources tout en réduisant au minimum la surexploitation et la dégradation de l’environnement. Plusieurs évaluations ont démontré les avantages potentiels de ces approches (voir, par ex., Howells et al. 2013).

Les petits exploitants agricoles utilisent déjà les approches nexus par nécessité. Ils dépendent fortement des ressources naturelles et de leur recyclage dans la mesure où ils n’ont pas les moyens de s’offrir des intrants supplémentaires tels que des produits agrochimiques ou des sources d’énergie.

Par contre, la mise en œuvre de ces approches à plus grande échelle – sur de grandes étendues (paysages) ou des régions – demeure un défi majeur.

Il existe très peu d’exemples d’application à grande échelle des approches nexus locales. La planification spatiale commence à peine à aborder la question des configurations dynamiques multifonctionnelles des paysages. Parmi les raisons de ce retard de mise en œuvre, citons la complexité accrue, la quantité requise de connaissances, le coût élevé des transactions et les structures institutionnelles qui ne sont pas favorables à la gestion et la planification intersectorielles.

Le projet Carbone agricole du Kenya (voir encadré ci-dessous) met lui aussi l’accent sur les difficultés de mise en œuvre à grande échelle. Les principaux acteurs sont des groupes d’exploitants agricoles initialement soutenus par des ONG et des donneurs internationaux mais qui ne bénéficient pas encore de l’appui d’agences gouvernementales susceptibles d’intégrer cette approche dans leur politique et leur processus décisionnel.

Un « cercle vertueux » : Kenya – le projet Carbone agricole
Le projet Carbone agricole du Kenya, mis en œuvre par l’ONG Vi Agroforestry, apporte la preuve des nombreux avantages potentiels d’une agriculture adaptée au changement climatique. Il s’appuie sur une approche intégrée de gestion des terres agricoles comprenant le recyclage des résidus, le compostage, les cultures de couverture et la remise en culture des terres, et il opérationnalise également les principes d’un système de production multifonctionnel sous forme d’agrosylviculture.
L’objectif est celui d’un triple avantage pour les petits exploitants agricoles : accroissement de la productivité agricole, réduction de la vulnérabilité au changement climatique et séquestration du carbone dans le sol (donnant lieu à des réductions vérifiées des émissions dont certaines sont achetées par le fonds BioCarbone de la Banque mondiale). Le potentiel d’atténuation du changement climatique de ce projet est considérable, même si on tient compte de l’augmentation potentielle de l’utilisation d’intrants agricoles (par ex. engrais, énergie) et de l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre liées à l’élevage.


Un nouvel élan pour une approche bien connue

Pour surmonter ces obstacles, nous devons tout d’abord indiquer clairement que le lien d’interdépendance n’est pas un concept nouveau mais plutôt une nouvelle interprétation d’approches intégrées et de concepts systémiques antérieurs tels que les approches écosystémiques adoptées par la Convention sur la diversité biologique (CDB), les approches territoriales approuvées par la Banque mondiale, la gestion intégrée des ressources en eau (GIRE) et les systèmes de production multifonctionnels (par ex. agrosylviculture, combustibles issus de la culture et de l’élevage, assainissement écologique), entre autres.

Alors, pourquoi parler du nexus ? Simplement parce que ce concept est actuellement très à la mode chez les chercheurs et les responsables des orientations politiques (voir la plateforme www.waterenergyfood.org et le grand nombre de conférences, initiatives, etc., consacrées à ce sujet). Ainsi, l’utilisation du cadre d’interdépendance peut donner un nouvel élan à ces concepts. L’urgence de la résolution du problème de dégradation des sols et des terres crée également de nouveaux points d’entrée pour la mise en œuvre.

Il est stratégiquement important d’identifier un plus grand nombre d’opportunités « gagnant-gagnant ». Des agences internationales telles que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et d’autres donneurs et réseaux tels que le Partenariat mondial sur les sols peuvent fournir des connaissances utiles et constituer une importante plateforme de dialogue à cet égard.

Les obstacles institutionnels (approches cloisonnées) peuvent être surmontés par des institutions « passerelles » qui fixent des objectifs généraux à long terme et négocient des compromis. Les institutions ayant un mandat nexus, par exemple les ministères de l’Environnement, doivent être renforcées par rapport aux institutions ayant une orientation plus sectorielle (par exemple, les ministères de l’Eau et de l’Énergie).

Les investissements peuvent soutenir le passage à l’échelle supérieure – par exemple, en ciblant les paiements des services écosystémiques au niveau de l’intégration à l’échelle du paysage ou de la région. Pour cela, il faut que les avantages économiques de l’approche nexus (ou les coûts des approches cloisonnées traditionnelles) soient reconnus, comme dans l’étude agricole et alimentaire de la TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity). Une note conceptuelle de juillet 2013 pour l’étude la définit en termes très compatibles avec l’approche nexus et cite un corpus grandissant de connaissances montrant que « la production agricole dépend des services fournis par des écosystèmes naturels sains ». Cette note définit un déficit de connaissances clé qui, une fois comblé, pourrait apporter de l’eau au moulin des approches intégrées : la valeur de nombreux services écosystémiques « est en grande partie invisible sur les marchés et par conséquent il n’en est tenu compte ni dans la comptabilité et les statistiques nationales, ni dans les décisions concernant l’utilisation et la gestion des terres ».

Enfin, le principal problème de mise en œuvre d’approches nexus (spécifiques au contexte) de gestion des sols et des terres consistera à travailler avec des acteurs à tous les niveaux : les exploitants agricoles qui doivent adopter des pratiques écologiquement saines, les entreprises agroalimentaires qui auront besoin de nouveaux modèles économiques, et les responsables des orientations politiques qui devront coordonner l’ensemble des secteurs.

Références et autres lectures :

  • NEXUS: The Water-Energy-Food Security Resource Platform, www.water-energy-food.org.
  • Bai, Z. G., Dent, D. L., Olsson, L. and Schaepman, M. E. (2008). Global Assessment of Land Degradation and Improvement. 1. Identification by Remote Sensing. GLADA Report 5. ISRIC World Soil Information, Wageningen, Netherlands. www.isric.nl/ISRIC/webdocs/docs/report%202008_01_glada%20international_rev_aug%202008.pdf.
  • Howells M. et al (2013): Integrated analysis of climate change, land-use, energy and water strategies, Nature Climate Change, 3, 621–626
  • Rockström J. et al: (2009): A Safe Operating Space for Humanity, Nature, 461(7263):472-5. doi: 10.1038/461472a.
  • Tennigkeit, T., Solymosi, K., Seebauer, M. and Lager, B. (2012). Carbon Intensification and Poverty Reduction in Kenya: Lessons from the Kenya Agricultural Carbon Project. Field Actions Science Reports, (Special Issue 7/2012: Livelihoods). factsreports.revues.org/2600.
  • UNCCD (2013). The Economics of Desertification, Land Degradation and Drought: Methodologies and Analysis for Decision-Making. Background document for the UNCCD 2nd Scientific Conference. United Nations Convention to Combat Desertification, Bonn, Germany.
  • 2sc.unccd.int/conference-documents/background-document/
  • United Nations (n.d.). Background Information on Desertification and Land Degradation for World Day to Combat Desertification – 17 June. www.un.org/en/events/desertificationday/background.shtml. [Accessed 11 July, 2013].
  •     The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB) for Agriculture and Food: a Concept Note, 18 July 2013.

 

Holger Hoff
holger.hoff@sei-international.org
Stockholm Environment Institute (SEI)

Matthew Fielding
SEI et Swedish International Agricultural
Network Initiative (SIANI)
Stockholm, Suède

Marion Davis
SEI, Somerville, USA