Nettes différences de sol dues à la minéralogie de la roche mère dans le district d’Angonia, au Mozambique : au milieu, une arête structurelle inclinée, à gauche, un sol rouge pauvre en matière organique (luvisol ferrique) et à droite, un sol brun très riche en matière organique (phaeozem luvique).
Photo: R. Voortman

Pourquoi la Révolution verte a échoué en Afrique subsaharienne

L’Afrique subsaharienne a un besoin cruel d’améliorer les rendements agricoles et il est étonnant que les cultivateurs africains n’utilisent pas les technologies de fertilisation de la « Révolution verte » actuellement disponibles. Il y a de nombreuses raisons à cela, dont une est primordiale : les propriétés du sol ne s’y prêtent guère.

En Afrique subsaharienne (ASS), les problèmes de pauvreté et de malnutrition ne sont que trop connus. Au cours des cinq dernières décennies, la production alimentaire par habitant a même diminué. Par ailleurs, le système alimentaire de l’ASS est menacé par la croissance rapide de la population, l’érosion généralisée des sols et les pratiques agricoles « d’épuisement des éléments nutritifs » qui accélèrent l’appauvrissement des sols. Il est également raisonnable de penser que les superficies cultivées vont progressivement gagner des sols pauvres. La solution rapide à ces problèmes et menaces serait, semble-t-il, d’appliquer les technologies de la « Révolution verte » qui sont basées sur l’amélioration des variétés cultivées associée à un apport considérable d’eau d’irrigation, d’engrais inorganiques et de pesticides. Depuis les années 1960, ces techniques ont considérablement amélioré les rendements en Asie du Sud et de l’Est. Par contre, elles n’ont jamais vraiment « pris » en Afrique subsaharienne où l’utilisation d’engrais est négligeable (moins de 10 kg à l’hectare). La question que nous nous posons est celle-ci : pourquoi les agriculteurs africains sont-ils réticents à utiliser les engrais ?

Il est courant de dire que les causes sous-jacentes de l’échec de la Révolution verte en Afrique subsaharienne sont le manque d’installations d’irrigation, l’irrégularité des pluies et la faible fertilité des sols : « le triste destin de l’Afrique ». Mais les agriculteurs africains peuvent ne pas utiliser d’engrais pour des tas d’autres raisons : absence de réseaux d’agro-distributeurs, manque de crédit, manque de garanties, prix élevé des engrais alors que les agriculteurs manquent d’argent… Enfin, il n’est pas impossible que les technologies mises en avant ne soient pas adaptées aux conditions environnementales de l’Afrique. Ces points sont examinés ci-dessous sous l’angle d’une écologie de production car, comme nous le verrons, la résolution de ces problèmes est prioritaire.

Réalité et fiction

Pour commencer, les possibilités d’irriguer sont très limitées en Afrique, simplement parce que, contrairement à l’Asie, elle manque de vastes plaines alluviales alimentées par de grands fleuves. Par conséquent, la future agriculture de l’Afrique devra tirer la majeure partie de l’amélioration de sa production de la pratique de la culture pluviale. Contrairement à ce qui se dit couramment, dans des conditions de culture pluviale, le rendement potentiel en céréales est de l’ordre de 7à 10 tonnes à l’hectare sur de vastes étendues de savane et de plaines d’altitude, là où vit la majeure partie de la population rurale. Les potentialités ne sont moindres que dans les régions humides telles que le bassin du Congo et dans les zones sèches telles que les abords du Sahara et du Kalahari, et la Corne de l’Afrique. Il a été démontré que même dans le Sahel, l’humidité du sol est moins un problème pour la croissance des plantes que sa faible teneur en éléments nutritifs. De toute évidence, cela vaut a fortiori dans des régions plus humides telles que la savane et les plaines d’altitude. Les rendements potentiels liés aux conditions climatiques pourraient être multipliés par 3 ou 4 dans d’importantes régions de l’Afrique à condition d’utiliser des technologies appropriées d’engraissement des terres.

En ce qui concerne les sols et leur fertilité, l’image qui prédomine est celle de vastes étendues de sols anciens, acides et uniformément rouges, vidés de leurs nutriments par la lixiviation et par conséquent très peu fertiles, qui souffrent de la toxicité de l’aluminium et qui fixent le phosphore appliqué comme engrais. Dans le livre intitulé Myths and science of soils in the tropics, un groupe de chercheurs faisant autorité sur cette question montre que, de bien des façons, cette simplification est exagérée. Les sols des régions tropicales sont aussi variés que ceux des régions tempérées. On trouve bien, en Afrique, des sols présentant des combinaisons de toutes les propriétés indésirables mentionnées, mais essentiellement dans les zones de forêt pluviale. Ailleurs, pour l’essentiel, les sols ne présentent pas ces propriétés. De plus, bien naturellement, les meilleurs sols ont souvent été choisis pour être exploités. Ainsi, du point de vue écologique de la production, les sols africains n’ont pas de propriétés chimiques communes susceptibles de rendre inefficace l’utilisation d’engrais.

Mais, semble-t-il, les sols africains se comportent de manière incontrôlable. Dans la plupart des pays africains, les recommandations générales pan-territoriales en matière d’engrais sont les mêmes qu’en Asie : le plus souvent, application de fortes doses contenant seulement les éléments N et P. Il a été démontré qu’une bonne partie des agriculteurs utilisant cette technique ne rentrent pas dans leur argent. Par ailleurs, la recherche agronomique teste essentiellement des technologies d’application à fortes doses de cette sélection d’éléments nutritifs essentiels pour les plantes. Les résultats sont très variables : on obtient parfois une amélioration sensible des rendements, parfois cette amélioration est très faible et parfois, de manière surprenante, les rendements diminuent. Par ailleurs, dans un nombre considérable de cas, l’application simultanée de N et de P n’apporte rien de plus, du point de vue du rendement, que l’application séparée de N et de P. D’autres observations montrent que les rendements n’augmentent plus (et que parfois, même, ils diminuent) au-delà de doses pourtant modestes de 20 kg/ha. Théoriquement, ces phénomènes doivent être interprétés comme une indication que, plutôt que N et P, d’autres éléments nutritifs essentiels sont les plus limitatifs ou qu’avec de faibles doses de N et de P, d’autres éléments nutritifs deviennent vite les plus limitatifs. Les recherches sur les autres éléments nutritifs essentiels des végétaux sont très rares mais elles démontrent l’efficacité de Ca, Mg, K et S et que de petites doses de micronutriments peuvent également accroître considérablement les rendements. En tout état de cause, avec l’application de fortes doses de N-P, l’accroissement du rendement par kilogramme de nutriment est souvent faible, au point qu’il est tout à fait rationnel, pour les agriculteurs, de ne pas adopter ces technologiques.

Les propriétés des sols varient considérablement

Apparemment, les sols africains sont différents de ceux de la Révolution verte en Asie. Dans ce contexte, il est important de noter qu’en Asie, les plus fortes augmentations de rendements ont essentiellement été observées sur des sols volcaniques et dans les plaines alluviales. La plupart des sols volcaniques sont riches par nature, y compris en micronutriments. Les plaines fluviales sont aussi, souvent, fertiles et, comme les dépôts de nutriments résultent d’un mélange de matières d’origines géologiques différentes, là encore, les risques de carences en micronutriments sont moindres. C’est pour cette raison que l’utilisation de formules d’engrais simples (N et P uniquement) peut être si efficace. En Afrique, les sols cultivés sont d’origine différente et se sont formés à partir de roches cristallines. Ainsi, la chimie du sol reflète la composition minérale de la matière d’origine. Pour cette raison, les chances d’une composition chimique déséquilibrée sont considérables et, au-delà de N et P, ce déséquilibre peut concerner n’importe quel nutriment essentiel des plantes. De plus, compte tenu des phénomènes géologiques de formation des roches (soulèvement, basculement, formation de plis et de failles), la roche mère varie considérablement dans l’espace, même sur de courtes distances. Ainsi, les sols africains sont localement homogènes et variables dans l’espace si bien que sur de courtes distances des formules et des dosages différents d’engrais, spécialement adaptés et spécifiques aux sites, peuvent être nécessaires pour tirer le meilleur rendement des conditions agro-climatiques.

Par ailleurs, les engrais coûtent cher en Afrique, ce qui veut dire que pour être rentables, il faut que leur impact sur les rendements soit considérable, bien supérieur à ce qu’il est en Europe. Les engrais appropriés doivent contenir, de préférence, uniquement le ou les nutriments les plus limitatifs. De plus, il est préférable d’appliquer de faibles dosages de manière à éviter toute réduction de rentabilité et de tenir compte du peu d’argent dont disposent les agriculteurs africains. Compte tenu du coût élevé des engrais, il est d’autant plus nécessaire d’adapter finement les dosages à la spécificité des sols cultivés.

En résumé, en ce qui concerne l’agriculture africaine pluviale, les conditions météorologiques peuvent avoir une incidence sur les rendements, comme partout ailleurs, mais ces effets sont peu de choses par rapport à ce que peut apporter l’utilisation d’engrais appropriés grâce auxquels les rendements peuvent s’approcher de ceux qu’on obtient dans des conditions agro-climatiques favorables. Une Révolution verte est possible, mais lorsqu’on considère la diversité des nutriments essentiels, la finesse des dosages et la spécificité du site exigent de grandes connaissances. La méthode par tâtonnements jusqu’ici utilisée doit évoluer vers une approche selon laquelle, pour être efficaces, les nutriments ajoutés au sol doivent être fonction de ceux qu’il contient. En procédant de la sorte, nous pouvons élaborer les principes fédérateurs d’une « chimie » des sols, des végétaux et des engrais qui, dans un cadre analytique cohérent, permettra de mettre rapidement au point les technologies d’engrais appropriées pour l’Afrique subsaharienne.
 

Roelf L. Voortman
Écologiste en ressources de la terre
Centre pour les études alimentaires mondiales (SOW-VU)
Amsterdam, Pays-Bas
r.l.voortman@vu.nl