Miriam Kipsang, agricultrice-animatrice dans le village de Kocholwo, comté d’Elgeyo Marakwet, Kenya. Après avoir essayé la régénération naturelle gérée par les agriculteurs (RNGA) sur ses propres terres, elle a vulgarisé son expérience auprès de 60 autres femmes.
Photo : World Vision Australia

Reverdir d’abord les mentalités, puis les paysages

Pendant des décennies, l’auteur a défendu la cause de la régénération naturelle gérée par les agriculteurs (RNGA). Collaborant avec des communautés de divers pays, il a fait un constat important : si on ne comprend pas la déforestation et si on ne s’attaque pas à ses causes, les efforts de reforestation risquent de connaître le même sort que les forêts d’origine.

Tony Rinaudo

La régénération naturelle gérée par les agriculteurs (RNGA) est une technique de régénération simple et peu coûteuse qui permet aux agriculteurs de considérablement améliorer leur production alimentaire et leurs revenus. À un niveau, elle implique la repousse et la gestion systématiques des arbres et des arbustes à partir des souches d’arbres abattus, le drageonnement des racines ou l’utilisation de semences. À un autre niveau, parce que la RNGA suppose un changement de comportement au niveau de la communauté, du district et du pays, c’est une pratique de gestion des paysages.

Pour gérer les arbres qui sortent de terre, certaines pratiques – par exemple le brûlage, la gestion du bétail, le ramassage de la biomasse ligneuse et le travail du sol – doivent changer. Lorsque de tels changements se produisent au niveau du paysage, on passe de la dégradation du sol, de la perte de biodiversité et de la perturbation des cycles hydriques et énergétiques, à la restauration.   

Exploiter la capacité qu’a la nature de s’auto-restaurer

Des paysages apparemment dépourvus d’arbres ont souvent une importante réserve de souches vives capables de se régénérer. Cette régénération peut se faire à moindre coût, rapidement et simplement (en faisant appel à des moyens technologiques de base), et à grande échelle. Dans les zones où il y a peu ou pas de souches vives, le sol contient généralement des graines d’arbres qu’il est possible de réactiver.

Dans mes travaux de lutte contre la désertification, commencés il y a 35 ans au Niger, j’ai appris que de nombreux paysages dégradés contiennent une forêt « souterraine » qui n’attend qu’à redémarrer, ce qui m’a amené à penser que les principaux obstacles à la reforestation sont moins techniques et financiers que sociaux et qu’ils sont liés à la politique. Si la technique de taille de la RNGA (voir encadré) a été co-élaborée avec les agriculteurs et affinée pour répondre à leurs besoins, des efforts considérables ont également été consacrés à la sensibilisation des agriculteurs et la popularisation de l’idée.

 La RNGA va à l’encontre de la pratique standard consistant à supprimer toute végétation ligneuse des champs. Mais lorsque les agriculteurs comprennent qu’ils ont tout intérêt à laisser repousser au moins quelques arbres sur leurs terres, et que leur avenir et celui de leurs enfants seront meilleurs, le reste suit assez facilement. Les capacités d’auto-restauration de la nature sont énormes, à condition que l’homme supprime les difficultés et la laisse simplement se reconstituer. D’où la nécessité de commencer par « reverdir » les mentalités – un processus qui revient à faire des arbres, non pas des ennemis, mais des amis !

Des avantages nombreux et variés

En restaurant la végétation ligneuse sur les terres déboisées et souvent dégradées, la RNGA s’attaque simultanément à de multiples problèmes : dégradation des sols et perte de fertilité, érosion du sol, perte de biodiversité, insécurité alimentaire, pénurie de bois de chauffage et de bois d’œuvre, pénurie de fourrage et cycles hydrologiques dysfonctionnels (inondations et sécheresses accrues, moindre recharge des nappes phréatiques et assèchement des sources, des puits et des ruisseaux). Réalisée à grande échelle, la RNGA contribue à accroître la recharge des nappes phréatiques et l’humidité du sol, notamment lorsqu’elle est associée à des mesures de conservation physique du sol et de l’eau.

La RNGA contribuant à accroître les rendements et les revenus, elle améliore par la même occasion les moyens d’existence, la sécurité alimentaire, la résilience et la réduction des risques. Des rapports documentés font état de la réduction de l’impact des épisodes de sécheresse et de la fréquence des inondations. Les projets de restauration à Humbo et Soddo, en Éthiopie, en sont un exemple. Dans ces deux cas, des collines escarpées avaient été déboisées, si bien que les pluies entraînaient de graves inondations, ainsi que des coulées de boues et des glissements de terrain.

Le rétablissement de la végétation arbustive et de graminées a non seulement réduit les inondations, mais également les températures pendant les années de sécheresse, et il a augmenté la teneur en matière organique (et par conséquent les capacités de rétention de l’humidité dans le sol) et a attiré plus de pluies que les districts voisins. Par ailleurs, les agriculteurs pratiquant la RNGA ont plus de chances de faire une récolte annuelle pendant une année sèche que leurs voisins ne la pratiquant pas.

Avec des arbres sur leurs terres agricoles, ils ont également d’autres possibilités dont tirer parti, par exemple l’abattage et la vente de bois de chauffage, de bois d’œuvre, de fruits sauvages, de médicaments traditionnels et de fourrage. Ainsi, au Niger, pour les agriculteurs, les arbres issus de la RNGA constituent une réserve d’urgence dans laquelle ils peuvent puiser pendant les périodes de pénurie alimentaire – en récoltant et vendant du bois pour acheter des céréales. De plus, les arbres constituent une réserve permanente de fourrage contribuant à préserver la vie du bétail pendant la sécheresse.

Comme la restauration des terres et de la végétation est fondamentale pour le développement économique, la RNGA peut contribuer à la diversification des entreprises agricoles, à l’accroissement des investissements dans l’agriculture et les activités économiques, à la réduction de la pauvreté et à la création de richesses durables. D’une manière générale, une fois que la végétation arbustive a repris dans un paysage, les agriculteurs peuvent améliorer leurs revenus en vendant du bois de chauffage, des poteaux et du fourrage, en faisant de l’apiculture et en vendant des fruits sauvages et des médicaments traditionnels. Dans le cas de Humbo, en raison de la forte augmentation de la production de fourrage, les agriculteurs non seulement vendent des graminées, mais certains d’entre eux engraissent même du bétail. C’était impossible auparavant simplement parce qu’il n’y avait pas suffisamment de fourrage disponible.

La vie des femmes et des enfants s’est également améliorée car il leur est plus facile de ramasser du bois de chauffage et ce, sans trop s’éloigner de leur lieu d’habitation. Les femmes disposent de plus de temps pour avoir des activités économiques et autres, plus importantes pour elles. Leur statut dans la communauté s’élève souvent du fait de leur participation aux prises de décisions collectives et, parfois, des responsabilités qu’elles assument.

« Changez le mode de pensée et le comportement des humains, et les arbres pousseront. »

Dans le comté de Baringo, Kenya, une modélisation réalisée par Frank van Schoubroeck (2018) quant aux effets de l’intégration d’arbres dans des systèmes agricoles a montré que la RNGA réduit le risque de perte totale de récolte, permet une meilleure gestion des troupeaux de vaches et des activités génératrices de revenu qui en découlent, et diminue la main-d’œuvre consacrée au ramassage du bois de chauffage et au stockage du fourrage pour les animaux. Comme les femmes contribuent considérablement à ces activités, la RNGA devrait réduire leur besogne et mieux les récompenser pour leur travail.

Comme toutes les ressources et toute l’expertise nécessaires peuvent être trouvées ou développées au sein d’une communauté, la RNGA ne crée aucune dépendance. Son adoption et sa diffusion se poursuivent bien après la durée d’un projet bénéficiant d’un financement extérieur. Réalisée par Peter Western et al. (2013), une étude ghanéenne des avantages économiques, sociaux et environnementaux de la RNGA a mis en évidence un ratio de retour social sur investissement de 6:1 avant l’année trois (fin du projet). Dix ans après la fin du projet, ce ratio a atteint 43:1 grâce à l’augmentation de la taille des arbres et à la poursuite spontanée de la pratique.

Les projets de RNGA bien étudiés facilitent la bonne gouvernance, une meilleure collaboration et la consolidation de la paix. Grâce à la grande diversité de ces avantages, les praticiens éprouvent souvent un sentiment de bien-être et d’estime de soi. Ils sont mieux à-même de gérer les ressources disponibles. Ils prennent confiance et sont plus portés à prendre des risques calculés en investissant dans l’amélioration des systèmes de production. Le rétablissement de l’espoir est un résultat courant des interventions de RNGA.

Prendre les préoccupations des agriculteurs au sérieux

Malgré les nombreux avantages de la RNGA, les agriculteurs qui manquent de ressources et vivent dans des environnements à haut risque ont de bonnes raisons de se méfier de l’adoption de solutions innovantes. Les restrictions initiales face à l’adoption de la RNGA sont habituellement dues à de fausses croyances, des attitudes négatives et des pratiques destructrices concernant les arbres dans les terres agricoles et les pâturages. De nombreux agriculteurs sont convaincus que les arbres poussent lentement et que, par conséquent, ils n’en profiteront pas à court ou moyen terme. Ils considèrent souvent que les arbres sont en concurrence avec les cultures et les pâturages et qu’il faut les éliminer. Il est important d’avoir conscience de cet état d’esprit, mais aussi d’inviter les agriculteurs et les communautés à participer à un voyage de découverte et d’apprentissage, à tester cette formule à petite échelle et à apprendre grâce à l’observation, l’adaptation et la collaboration.

En effet, lorsqu’on cultive des arbres à partir de souches matures, ils poussent étonnamment vite – au Niger, jusqu’à 1,5 mètre, voire 2 mètres, la première année ! Le plus difficile est donc de convaincre les agriculteurs qu’ils n’auront pas besoin d’attendre une décennie pour tirer profit de leur travail et que, de fait, des avantages mesurables, bien que limités, sont obtenus la première année – branches coupées pour le bois de chauffage, feuilles qui enrichissent le sol, habitat pour les pollinisateurs et les prédateurs des insectes, léger ralentissement du vent et légère réduction des températures et, notamment dans les pays secs, remontée de l’eau qui augmente l’humidité des couches supérieures du sol.

Très souvent, des politiques gouvernementales bien intentionnées visant à protéger les arbres ont un effet contraire. Dans de nombreux pays, le gouvernement est propriétaire de toutes les ressources  arborées. À supposer que des particuliers soient autorisés à abattre des arbres, ils doivent acheter un permis auprès de l’administration centralisée des forêts. Le risque d’amendes, voire de peines d’emprisonnement, pour avoir abattu des arbres incite fortement les agriculteurs à subrepticement faire disparaître tous les arbres de leurs terrains. Cela leur évite une éventuelle sanction et empêche les autres de prendre ce qu’ils considèrent leur appartenir de droit.

Aujourd’hui, des organisations telles que le Centre mondial de l’agroforesterie, le World Resources Institute et World Vision réclament aux gouvernements d’élaborer des politiques habilitant les communautés et les particuliers et leur donnant les moyens de gérer de manière responsable les ressources naturelles – et d’en tirer parti durablement. Il est intéressant de constater que, peut-être en raison de la simplicité, du faible coût et de la nature « gérée par les agriculteurs » de la RNGA, les gouvernements, les donateurs, les experts et les agences de mise en œuvre peuvent écarter sa valeur comme pratique de restauration. Même à ce niveau, il serait nécessaire de « reverdir » les mentalités.

Une expérience de coapprentissage

Ces dernières années, World Vision a présenté le concept RNGA dans 27 pays. Dans le cadre de nos activités, nous avons retenu les principales leçons suivantes :

  • Il est important de collaborer avec les agriculteurs, les communautés et les autorités en s’appuyant sur les connaissances qu’ils ont déjà acquises. La mise en œuvre de la RNGA est une expérience de coapprentissage au cours de laquelle le promoteur et l’adoptant acquièrent de nouvelles compétences et de nouveaux moyens d’appliquer les principes de restauration.
  • Les parties prenantes ont besoin de comprendre la valeur des arbres et les avantages qu’ils présentent. Le « reverdissement » des mentalités prépare le terrain du changement des comportements qui entraîne lui-même le reverdissement des paysages. ¬
  • Les mécanismes permettant de correctement faire face aux contraintes telles que les pressions négatives exercées par les pairs, le vol d’arbres, l’incendie et les dégâts causés par le bétail doivent être en place. ¬
  • Les politiques donnant aux agriculteurs des droits de propriété ou, du moins, d’utilisation des arbres sur leurs terres, les incitent fortement à adopter l’agroforesterie et la RNGA. Les agriculteurs peuvent mettre en œuvre la RNGA et avoir raisonnablement confiance dans le fait qu’ils tireront profit de leur travail. ¬
  • Les agriculteurs doivent pouvoir tirer profit de leurs arbres, directement, bien sûr, sous la forme des produits et services qu’ils fournissent pour la consommation domestique, mais aussi financièrement, sous la forme de vente de bois d’œuvre et de produits non ligneux.   
  • La formation et le renforcement des capacités des groupes de praticiens de la RNGA assurent la force du nombre et un soutien mutuel.
  • La cocréation, par les parties prenantes, de règlements pour la gestion des arbres et des terres, et l’existence d’un mécanisme de conformité localement géré donnent une plus grande sécurité aux agriculteurs.

Tony Rinaudo est conseiller principal en ressources naturelles à World Vision Australia. En hommage aux dizaines d’années qu’il a consacrées à la lutte contre la désertification, il a reçu le prix nobel alternatif (Right Livelihood Award) en 2018.
Contact : Tony.Rinaudo@worldvision.com.au

 

References and further reading

Van Schoubroeck, Frank (2018). Integrating trees in farming systems in Baringo County, Kenya reduced variability of food and fodder production.

Western, Peter et al. (2013). Talensi Farmer-Managed Natural Regeneration Project, Ghana Social Return on Investment Report.

https://fmnrhub.com.au/wp-content/uploads/2013/10/SROI-Report_Low-Resolution.pdf

FMNR Field Manual (2019):  
https://fmnrhub.com.au/wp-content/uploads/2019/03/FMNR-Field-Manual_DIGITAL_FA.pdf

https://fmnrhub.com.au/humbo-fifteen-years-later/#.XdYRbegzY2w

https://fmnrhub.com.au/humbo-fifteen-years-later/#.XdYRbegzY2w

https://fmnrhub.com.au/plenty-times-scarcity/#.XdYRsegzY2w

https://fmnrhub.com.au/farmtreetool-explains-less-grass-means-cows-farms-kenya/#.XdYSmegzY2w

http://fmnrhub.com.au/desperation-comes-hope-fmnr-somaliland/#.WIWOaVV97IU

http://fmnrhub.com.au/fmnr-brings-economic-empowerment-women-kenya-nancys-story/#.WIWOyFV97IU

http://fmnrhub.com.au/fmnr-kenya-unearths-opportunities-farmers/#.WIWO31V97IU

http://fmnrhub.com.au/small-bushes-big-trees-grow/#.WIWO9lV97IU

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