Pourquoi les milliards de l'aide internationale n'ont-ils pas permis d'éviter l'épidémie d'Ebola ?

Les montants consacrés aux systèmes de santé des pays partenaires dans le contexte de la coopération internationale se chiffrent en milliards. Pourquoi cela n'a-t-il pas empêché ces systèmes de santé d'échouer si lamentablement dans le cas de l'épidémie d'Ebola ?

Après pratiquement toutes les grandes catastrophes, une campagne de mobilisation de fonds est lancée pour aider les personnes touchées. Et, après chaque grande campagne de collecte, les gens se demandent où est passé l'argent. L'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest ne fait pas exception à la règle. Depuis un an, l'aide de certains des donateurs les plus riches du monde s'est déversée sur les pays pauvres durement touchés par l'épidémie : Libéria, Sierra Leone et Guinée. C'est pourtant une autre question que les gens devraient poser : combien d'aide ces pays ont-il reçu avant et non après l'épidémie ? Et tous ces dollars auraient-ils vraiment permis d'éviter l'épidémie ?

Entre 2002 et 2013, des pays développés et des institutions internationales, comme les Nations unies et l'Organisation mondiale de la santé, ont versé plus de 1,7 milliard de dollars d'aide au Libéria, à la Sierra Leone et à la Guinée. Même s'il est pratiquement impossible de savoir exactement comment l'argent a été dépensé, il y a d'autres moyens de procéder. Nous pouvons, par exemple, essayer de regarder là où l'argent aurait dû être dépensé. La majeure partie de l'aide est versée sous réserve de certains critères, c'est-à-dire que l'argent doit être consacré à des choses aussi précises que la lutte contre la tuberculose ou le dépistage du VIH, deux exemples de ce que l'on appelle les initiatives verticales.

Même l'aide destinée à améliorer la santé générale des habitants d'un pays a été distribuée avec minutie. Sur les 1,7 milliard d'USD versés dans les 10 années qui ont précédé l'épidémie d'Ebola, 20 millions seulement étaient destinés à la formation des médecins et des infirmières et 87 millions seulement à la lutte contre les maladies infectieuses. Les hôpitaux et les cliniques en ruine n'ont reçu que 24 millions d'USD pour réparer leurs installations. Les systèmes de santé sont pourtant la première ligne de défense contre les épidémies à propagation rapide comme Ebola. Lorsqu'ils s'effondrent aussi rapidement que cela a été le cas en 2014, ils mettent le monde entier en danger.

Tenter de suivre la trace de l'argent soulève également des questions embarrassantes sur la manière dont les pays développés distribuent leurs aides. Alors que la communauté internationale qui œuvre en faveur de la santé et du développement est obsédée par les chiffres et les objectifs/indicateurs de développement technocratiques, les hôpitaux, lorsqu'ils existent, tombent en ruine et les médecins ne sont pas payés. Dans un nombre incalculable de pays pauvres, nous avons laissé pourrir les fondations des systèmes de santé.

Au lieu de financer des infrastructures de santé générale, les donateurs dictent avec de plus en plus de précision ce qui doit advenir de l'argent. En Sierra Leone, par exemple, près de 120 millions d'USD d'aide sur 11 ans ont permis la création d'un véritable système de santé parallèle réservé aux patients souffrant du VIH et du SIDA. Il s'agit peut-être d'un moyen efficace de lutter contre le virus mortel, mais ces cliniques spécialisées n'ont pas été utilisées lorsqu'une autre maladie a fait son apparition.

Je ne veux pas non plus épargner les gouvernements de ces pays d'Afrique de l'Ouest. Ebola a mis en lumière les lacunes en matière de leadership et les insuffisances institutionnelles de pays comme la Sierra Leone dans le secteur de la santé. La culture répandue des indemnités journalières dans le secteur public et le clientélisme politique n'ont pas aidé. Les donateurs internationaux pensent depuis longtemps que s'ils dépensent de l'argent sur des priorités de santé précises, cela libérera les États africains qui pourront ainsi investir davantage dans les infrastructures de santé. Bien sûr, ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées, car les acteurs nationaux ont investi tout leur temps et toutes leurs ressources dans la réalisation des objectifs de santé fixés au niveau international.

L'accent mis sur certaines maladies précises est une des principales raisons qui nous ont permis d'obtenir les résultats que nous constatons aujourd'hui en Afrique de l'Ouest, mais cela s'est fait au détriment des systèmes de santé en général. L'incapacité des infrastructures de santé à gérer le problème d'Ebola ne devrait être une surprise pour personne et cela ne l'a d'ailleurs pas été pour ceux qui vivent et travaillent dans la région et qui dénoncent depuis des années les négligences dans la gestion des hôpitaux, des cliniques et des systèmes.

Je ne propose pas que nous mettions fin au soutien apporté aux programmes centrés sur une seule maladie et je ne prétends pas que le développement est un jeu à somme nulle. Mais nos ressources limitées ne peuvent pas ignorer le problème beaucoup moins glamour mais tout aussi urgent des cliniques, des hôpitaux et des systèmes de santé. L'épidémie d'Ebola doit résonner comme une sonnette d'alarme pour nous inciter à réorienter nos priorités en nous engageant à investir de l'argent et de l'expertise dans des infrastructures de santé régionales plutôt que dans des systèmes isolés. C'est une évolution indispensable, mais qui nécessitera un changement radical dans notre manière d'envisager la santé et le développement au niveau mondial.

Ce commentaire a d'abord été publié sur NOVA Next. (http://pbs.org/nova/next)

Sophie Harman
Professeur agrégé en relations internationales
Queen Mary University of London, Grande-Bretagne
s.harman@qmul.ac.uk