Il est temps de changer de narratif sur le potentiel et le rôle des femmes dans leur contribution à un monde prospère.
Photo : Fikerte Abebe/UN Women

Pas de développement durable sans les femmes !

Grâce aux efforts incessants des défenseurs des droits des femmes dans le monde entier, l’engagement pour l’égalité de genre figure en bonne place et de manière exhaustive dans l’Agenda 2030. Mais l’égalité de genre, c’est bien plus qu’un simple droit fondamental à réaliser dans le contexte des objectifs de développement durable (ODD). En effet, sans elle, nous n’arriverons pas à résoudre les énormes problèmes auxquels l’humanité est actuellement confrontée.

En septembre 2015, les 193 États membres des Nations unies ont adopté l’Agenda 2030 pour le développement durable. Avec 17 ODD, 169 cibles et 232 indicateurs, l’Agenda 2030 s’attaque à un large éventail de problèmes mondiaux en vue d’éradiquer la pauvreté, de réduire les multiples inégalités interconnectées, de lutter contre le changement climatique, de mettre fin aux conflits et de maintenir la paix. L’Agenda 2030 s’appuie sur les engagements et les critères énoncés dans la Déclaration et le Programme d’action de Beijing (Conférence des Nations unies – 1995) et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW des Nations unies, 1979), et son message est très clair : « Le développement ne sera durable que si ses avantages bénéficient de manière égale aux femmes et aux hommes ; et les droits des femmes ne deviendront réalité que s’ils entrent dans le cadre d’efforts plus vastes visant à protéger la planète et à s’assurer que toutes les populations peuvent vivre dans la dignité et le respect. »

Contrairement aux objectifs du Millénaire pour le développement, il y a eu une large appropriation locale de l’agenda ODD, ce qui s’est traduit par des efforts concertés de la part de tous les acteurs (gouvernement, donateurs, organisations de la société civile) visant à s’assurer que leurs investissements et actions « n’oubliaient personne ». Ce principe des ODD reconnaît que le monde ne pourra pas résoudre tous les problèmes de développement, humanitaires, de changement climatique, de sécurité et sociaux si les plans et actions de développement excluent la moitié de la population – c’est-à-dire les femmes et les filles. Le rôle des femmes dans la réalisation des ODD n’est plus à démontrer – c’est une priorité !

La discrimination de genre tient encore trop de femmes en retrait et, de ce fait, freine également le développement de notre monde.

L’égalité de genre est un droit. Respecter ce droit est la meilleure chance que nous avons de résoudre certains des problèmes les plus pressants de notre temps – des crises économiques et de l’insuffisance des soins de santé, au changement climatique, aux violences faites aux femmes et à l’escalade des conflits.

Non seulement les femmes sont les plus touchées par ces problèmes, mais ce sont également elles qui ont les idées et le potentiel de leadership nécessaires pour les résoudre. La discrimination de genre tient encore trop de femmes en retrait et, de ce fait, freine également le développement mondial. Ce n’est qu’en garantissant les droits des femmes et des filles dans tous les objectifs de l’Agenda pour le développement durable que nous pourrons assurer la justice et l’inclusion, mettre en place des économies qui profitent à tous, et protéger notre environnement commun maintenant et pour les générations à venir. Voici quelques exemples.

Transformation de communautés par les femmes : un exemple de réussite en Ethiopie

Kamso Bame est une veuve, mère de douze enfants, vivant dans le village de Wabi Batu, district de Dodola, dans la région de l’Oromie, en Éthiopie. Son mari, décédé il y a six ans, cultivait la petite exploitation familiale avec une paire de bœufs. Après sa mort, elle a vendu les bœufs pour subvenir aux besoins de la famille et, pendant un certain temps, cela a eu une incidence néfaste sur la principale source de moyens d’existence de la famille : l’agriculture. Toutefois, le fait que Kamso soit membre d’une coopérative de femmes dans le village d’Abdi Boru, coopérative soutenue par le programme conjoint d’autonomisation économique des femmes rurales (JPRWEE) – une initiative mondiale de plusieurs organisations des Nations unies – a été un élément clé qui lui a ouvert des possibilités de bien des façons. Grâce à cette coopérative, au lieu de suer sang et eau à labourer la terre avec des bœufs, Kamso a pu le faire avec un tracteur que la coopérative loue à ses membres. « Avant la mort de mon mari, lorsque venait la saison des pluies, je le revois passer trois à quatre jours à labourer notre hectare de terre. Chaque jour, lui et les bœufs rentraient à la maison complètement harassés. Aujourd’hui, c’est différent, car j’ai la chance de travailler la même terre avec le tracteur, et cela me prend trois heures tout au plus, » déclare-t-elle avec fierté et joie. 

Il est prouvé que dans la majeure partie de la planète, et notamment en Afrique, les femmes assurent plus de 70 pour cent de la production agricole. Un rapport de McKinsey indique que l’économie de l’Afrique sub-saharienne devrait progresser de 300 milliards de dollars US grâce à l’inclusion générale des femmes comme salariées, chefs d’entreprises et leaders. En tant que groupe notable et souvent dominant participant aux activités agricoles et ménagères, les femmes sont en première ligne de ceux qui demandent l’adoption généralisée de technologies et de pratiques énergétiques non polluantes visant à atténuer les effets du changement climatique, comme le démontre un rapport de Women Watch (Nations unies). Cela vaut également pour les efforts visant à mobiliser la participation communautaire dans la conservation de l’environnement. De même, comme en témoigne la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC), la participation des femmes aux dialogues politiques nationaux et multinationaux sur les questions de changement climatique et de protection environnementale peut donner lieu à des programmes ayant un plus grand impact social.

Si les progrès se poursuivent au rythme actuel, il faudra plus de 88 ans pour parvenir à l’égalité de genre dans le monde.


En 2015, une analyse d’ONU Femmes portant sur 40 processus de consolidation de la paix depuis la fin de la Guerre froide montre que lorsque les femmes peuvent avoir une forte influence sur le processus de négociation, les chances d’aboutir à un accord sont bien plus grandes que lorsque leur influence est faible ou nulle. Lorsque les femmes ont pu avoir une forte influence, un accord était presque toujours atteint. Il est également apparu que les accords de paix avaient 64 pour cent moins de chance d’échouer lorsque des représentants de la société civile y participaient. Par ailleurs, la participation des femmes accroît de 20 pour cent la probabilité qu’un accord de paix dure au moins deux ans, et de 35 pour cent la probabilité qu’il dure 15 ans.

La participation et le leadership des femmes en politique contribuent à la gouvernance démocratique et au processus décisionnel. Les gouvernements, parlements et cabinets ministériels mixtes sont plus efficaces car ils prennent des décisions qui tiennent compte d’un large éventail d’expériences et de besoins – garantissant ainsi que « personne n’est oublié » dans les politiques, programmes et affectations budgétaires du gouvernement. Les femmes continuent de jouer un rôle primordial dans le débat public et la société civile ; elles ont été au premier plan de nombreux mouvements historiques, y compris ceux qui défendaient les droits de l’homme et le suffrage universel, et elles continuent de jouer un rôle important dans ces domaines.

Où en sommes-nous ?

Les connaissances sont là. Mais dans la réalité, qu’en est-il de l’égalité de participation des femmes ? En 2015, le monde entier s’est réuni pour examiner 20 ans de mise en œuvre du programme d’action de Beijing (PAB). S’il a été fait état de certains progrès, il est triste de constater qu’à ce jour l’égalité de genre n’existe nulle part dans le monde. Le rapport du secrétaire général des Nations unies confirme que si les progrès devaient se poursuivre au même rythme, il faudrait plus de 88 ans pour parvenir à l’égalité de genre dans le monde.

Le rapport Beijing+20 faisait état de progrès en matière d’abolition des discriminations dans les lois et d’adoption de nouvelles lois visant à promouvoir l’égalité de genre et la scolarisation des filles dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire, et à lutter contre les violences faites aux femmes et aux filles. La participation des femmes à la population active a également progressé dans certaines régions. Des pratiques néfastes, telles que la mutilation génitale des organes féminins et des enfants et le mariage précoce forcé, ont commencé à reculer dans certains contextes. Dans un certain nombre de pays, la représentation des femmes dans les parlements nationaux a considérablement augmenté. Comme indiqué dans le rapport 2015 du secrétaire général des Nations unies, la représentation des femmes dans les parlements nationaux a régulièrement augmenté au cours des 20 dernières années. En 2014, les femmes occupaient 23 pour cent des sièges dans les chambres uniques ou basses des parlements, soit une progression de douze pour cent par rapport à 1995. Des avancées normatives considérables ont été constatées dans l’agenda mondial pour les femmes, la paix et la sécurité. Par exemple, en Afrique, en 2015, 19 États membres de l’UA avaient élaboré et adopté des plans d’action nationaux conformes avec la SCR1325 (Résolution 1325 du Conseil de sécurité) des Nations unies. D’autres, la Namibie, par exemple, disposent d’une politique nationale Genre et d’un plan d’action dans lesquels un chapitre est consacré aux femmes, à la paix et à la sécurité.

Mais d’une manière générale, les progrès ont été bien trop lents et on a même constaté une stagnation et une régression dans certains contextes. L’évolution vers l’égalité de genre n’est pas assez profonde et elle n’est pas irréversible. La discrimination dans le droit persiste dans de nombreux pays, notamment en droit familial. À l’accroissement du niveau d’études des femmes et de leur participation au marché du travail ne correspondent pas de meilleures conditions d’emploi, ni de meilleures perspectives d’avancement et de parité salariale. Au rythme actuel des progrès dans ce domaine, il faudrait plus de 75 ans pour atteindre la parité salariale à travail égal. Trop de femmes n’ont pas accès à un travail décent, se voient refuser l’égalité des droits d’héritage et de propriété et sont exposées à la pauvreté. La part disproportionnée des femmes non payées pour les soins qu’elles assurent continue de limiter leur jouissance des droits humains dans plusieurs domaines. Les violences faites aux femmes et aux filles persistent à un niveau alarmant, sous de nombreuses formes, dans les espaces publics et privés. Des niveaux inadmissibles de mortalité maternelle persistent dans certaines régions. La présence déjà limitée des femmes à tous les niveaux décisionnels est souvent en recul. Les femmes restent très sous-représentées aux niveaux les plus élevés du leadership politique, comme l’indique un article de l’American Political Science Review.

Les crises accroissent la vulnérabilité des femmes et des filles

Ces dernières années, les progrès en matière d’égalité de genre ont été freinés par des forces du paysage politique et économique mondial qu’il a été particulièrement difficile d’atténuer ou de combattre. Le rapport de suivi mondial de la Banque mondiale (2007) souligne que les femmes en situation de conflit et de fragilité sont désavantagées de trois importantes façons : moindre accès que les hommes aux droits (égalité devant la loi), accès limité aux ressources (égalité des chances) et manque de représentation et d’organes représentatifs (égalité politique). À la fin de 2013, 51,2 millions de personnes étaient déplacées de force en raison de persécutions, de conflits et de violences – ce nombre est le plus élevé qui ait été enregistré après la Seconde Guerre mondiale. Les violences sexuelles et sexistes liées aux conflits, y compris le viol, le harcèlement, l’esclavage sexuel et le mariage forcé, restent très préoccupantes. Toutes les formes de violence à l’égard des femmes augmentent pendant et immédiatement après les conflits du fait d’un continuum de violence. Les violences sexuelles restent sous-déclarées en raison des craintes et des traumatismes des victimes et des témoins. Les victimes peuvent être confrontées à un grave phénomène de stigmatisation ainsi qu’à la disponibilité limitée de services d’aide. Par ailleurs, en 2013, 96 allégations d’exploitation sexuelle ou d’abus sexuels de la part de soldats ont été faites dans toutes les entités des Nations unies. En 2014, des rapports ont fait état de ce que les crimes avaient été commis par des soldats déployés par l’Union africaine.

Les crises financières et économiques mondiales, la volatilité des prix des aliments et de l’énergie, et le changement climatique ont accru les inégalités et la vulnérabilité et ont eu des impacts spécifiques et presque universellement négatifs sur les femmes et les filles. Les femmes sont toujours les plus pauvres parmi les pauvres et sont traditionnellement chargées d’approvisionner leur famille en eau et en nourriture, d’assurer les soins de santé et l’éducation des enfants. Lors des crises climatiques, ce sont souvent les femmes qui sont les plus touchées – en période de sécheresse, elles vont plus loin, à pied, pour trouver de l’eau ; en période de famine, elles mangent moins pour alimenter leur famille ; et en cas de catastrophe naturelle, les enfants ne peuvent pas aller à l’école, si bien que ce sont leurs mères qui doivent s’occuper d’eux et les éduquer. Selon un rapport d’ONU Femmes, bien que ce soit les femmes qui aient le plus de chances d’agir comme agents positifs du changement en prenant des mesures réduisant leur impact environnemental, ce sont elles qui participent le moins à la planification, à l’élaboration des politiques et aux prises de décisions.

Les inégalités et les violences à caractère sexiste sont également propres au contexte de la migration. Par exemple, une femme peut décider de migrer en raison de l’inégalité de genre dans son pays d’origine, inégalité pouvant se manifester sous la forme d’inégalité des opportunités d’emploi et d’exposition à des violences sexistes. Il est également établi que de nombreuses migrantes subissent de graves violations de leurs droits car elles sont vulnérables face à des agents de recrutement et des passeurs peu scrupuleux. Elles sont exposées à un risque élevé de violences physiques, émotionnelles et sexuelles de la part d’agents de recrutement, d’employeurs et de fonctionnaires, alors que les victimes des violences ont très difficilement accès à la justice. Mais le genre a une incidence sur tous les aspects de l’expérience de migration que connaissent les femmes comme les hommes, comme en témoigne le rapport du secrétaire général des Nations unies sur les violences à l’encontre des travailleurs migrants : « Le genre a une incidence sur les raisons de la migration, la décision à prendre concernant qui va migrer, les réseaux sociaux que les migrants utilisent pour se déplacer, les expériences de l’intégration, l’insertion sur le marché du travail du pays de destination, et les relations avec le pays d’origine. »

Le changement de narratif sur le potentiel et le rôle des femmes suppose une responsabilité commune visant à démontrer les stratégies efficaces et les pratiques innovantes des femmes, non seulement dans la transformation de leur vie mais aussi dans la contribution à un monde prospère et pacifique. Il n’y a que comme cela que le monde pourra véritablement réaliser les ambitieux objectifs de développement durable d’ici à 2030.

Et ensuite ? Priorités pour l’action future

1. Un examen et une réforme holistiques des politiques économiques et sociales nationales prenant acte de l’économie invisible que représentent les soins et les travaux domestiques non rémunérés des femmes sont nécessaires. Surtout, les politiques macro-économiques peuvent et doivent soutenir la réalisation de l’égalité de genre et les engagements pour l’autonomisation des femmes.

2. Traduire la richesse en création d’emplois par et pour les femmes. Pour lutter contre les niveaux élevés de pauvreté et de chômage des femmes, il faut accroître les opportunités de développement d’entreprises sensibles au genre, promouvoir les femmes entrepreneurs et faciliter leur accès au financement et à d’autres moyens de production, y compris la terre et la technologie.

3. Des efforts rapides sont nécessaires pour améliorer l’éducation des filles, notamment aux niveaux secondaire et supérieur, et pour augmenter le nombre de femmes et de filles dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM), et dans ceux de la finance et de l’innovation.

4. La paix est un moteur indispensable à la libération du potentiel des femmes. Pour une croissance économique durable et inclusive en Afrique et partout dans le monde, il faut maintenir la paix et promouvoir l’égalité de genre et l’autonomisation des femmes.

5. Faire de la diversité du patrimoine culturel un moteur de la lutte contre les inégalités profondes perpétuées par les normes et pratiques traditionnelles est un élément transversal à toutes les actions et un élément indispensable à l’égalité de genre et l’autonomisation des femmes (EGAF).

6. Une masse critique de défenseurs masculins de ce principe peut apporter un réel changement et avoir un impact notable sur l’EGAF. Les parties prenantes doivent s’engager à intensifier la campagne de solidarité « HeforShe » soutenant l’EGAF à différents niveaux et dans le monde entier.
7. Des institutions nationales fiables, disposant de moyens et responsables peuvent catalyser la formulation, la mise en œuvre et le suivi d’interventions politiques et programmatiques sensibles au genre et la réalisation des engagements pour l’EGAF.

Letty Chiwara est la représentante d’ONU Femmes pour l’Éthiopie, l’Union africaine (UA) et la Commission économique pour l’Afrique (CEA).
Contact : letty.chiwara@unwomen.org
 

Références

  • UN Women. 2018. Turning promises into action: Gender equality in the 2030 agenda for sustainable development
  • UN Women. 2015. 15 Years of Resolution 1325: Moving Progress on Women, Peace and Security Beyond 2015
  • McKinsey. 2015. How advancing women’s equality can add 12 trillion to global growth.
  • WomenWatch. 2009. Women, Gender Equality and Climate Change
  • UNFCCC. 2014. What is the connection and why is gender and climate change important”
  • Mala Htun and Laurel Weldon. 2012. The Civic Origins of Progressive Policy Change: Combating Violence against Women in Global Perspectives 1975‐2005. American Political Science Review, vol. 106, issue 3, August 2012
  • World Bank. 2007. World Bank Global Monitoring Report: Confronting the Challenges of Gender Equality and Fragile States on the Millennium Development Goals (MDGs)
  • Claire Dupont. February 2012. Gender and Climate Change: An Introduction,
  • UN Women/Petrozziello, Allison J. 2013: Gender on the Move: Working on the Migration‐Development Nexus. p. 20; 22.
  • United Nations. Report of the Secretary General: Violence against migrant workers. p. 3