L’idée qu’on se fait le plus souvent du Kirghizistan : des montagnes, des pâturages et des yourtes.
Photo : Gladieu/Le Figaro Magazine/laif

Les deux aspects de la migration rurale-urbaine

Environ un tiers du PIB du Kirghizistan provient d’envois de fonds, ce qui place le pays au second rang mondial à cet égard. La migration à l’intérieur du pays est également importante. Mais les flux financiers des zones urbaines vers les zones rurales ne sont qu’une conséquence de ce phénomène. La population des villes est également approvisionnée en aliments par des parents vivant en milieu rural. Néanmoins, cela ne veut pas dire que la situation alimentaire dans le pays est bonne.

Le Kirghizistan est un des cinq pays d’Asie centrale qui ont obtenu leur indépendance au cours de la désintégration de l’Union soviétique. Il est situé entre le Kazakhstan, au nord, et la Chine, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan au sud. L’idée qu’on se fait le plus souvent du Kirghizistan est celle d’un pays de hautes montagnes, de cultures nomades et yourtes. De fait, le pays a accueilli les deuxièmes Jeux nomades du monde en septembre 2018.

La migration des travailleurs et l’afflux d’argent qui lui est associé sous la forme d’envois de fonds sont moins connus de la plupart d’entre nous mais n’en ont pas moins une importance cruciale pour le Kirghizistan. Sur une population d’environ six millions d’habitants, près de 800 000 (certaines estimations avancent même un million) travaillent à l’étranger. Selon les données de la Banque mondiale, en 2017, la somme totale de l’argent transféré au Kirghizistan par les travailleurs migrants représentait 32,9 pour cent du PIB. Ce pourcentage des envois de fonds par rapport au PIB place le Kirghizistan au deuxième rang mondial, juste derrière le Royaume de Tonga (voir la figure de droite).

La Russie, où on estime à 640 000 le nombre de travailleurs kirghizes, est leur première destination, devant le Kazakhstan voisin (voir la figure de gauche).

En Russie, la principale destination est Moscou, devant d’autres grandes villes comme Saint-Pétersbourg, Iekaterinbourg ou Novossibirsk, comme en témoignent les horaires de vols depuis les aéroports de Bichkek et Och. De nombreux migrants travaillent dans un cadre informel si bien que le nombre réel de travailleurs kirghizes ne peut être qu’estimé. Selon une étude de 2017 réalisée par l’université d’Asie centrale, environ les trois quarts des migrants en Russie travaillent dans les secteurs du commerce et de la vente au détail, de la gastronomie et du bâtiment. Les bas salaires et le chômage sont les raisons de la migration depuis le Kirghizistan. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les gains mensuels moyens des salariés sont actuellement de 14 217 soms (205 USD) au Kirghizistan, de 38 609 roubles (588 USD) en Russie et de 163 725 tenges (450 USD) au Kazakhstan.

La migration est également un problème à l’intérieur du Kirghizistan, car de plus en plus de Kirghizes vont vivre dans la capitale, Bichkek, et dans une moindre mesure à Och, la deuxième ville du pays. Cette migration s’ajoute au manque de travail pour les ménages ruraux. Alors que la migration vers la Russie et les autres pays est associée à des rentrées d’argent au Kirghizistan, la migration à l’intérieur du pays se traduit essentiellement par un échange d’argent et de nourriture. Les membres d’une famille qui se sont installés en ville reçoivent des produits alimentaires, surtout des pommes de terre, des légumes, des fruits et de la viande pour que beaucoup d’entre eux n’aient pas à dépenser trop d’argent pour se nourrir. En contrepartie, les nouveaux citadins envoient de l’argent à la maison.

Évolution de la structure des ménages ruraux

En ce qui concerne son économie, le Kirghizistan est divisé en deux parties : le nord et le sud. La partie nord, dans laquelle se trouve Bichkek, est plus riche que la partie sud. Cette dernière subit une forte pression démographique et une pénurie de terres, et est d’une manière générale plus rurale et dépendante de l’agriculture que la partie nord. Cette situation transparaît dans les chiffres de la migration, la part des ménages comptant au moins un migrant étant la plus élevée dans les provinces du sud (34 pour cent pour Batken, 29 pour cent pour Jalalabad et 25 pour cent for Och). Dans les provinces du nord cette part varie de seulement 1,5 et 4 pour cent. Dans les provinces du sud, où la population est à prédominance rurale, de nombreux ménages dépendent de la migration pour faire face à leurs besoins quotidiens de nourriture.

La plupart des migrants partant du Kirghizistan ont moins de 30 ans et sont surtout des hommes, même si la proportion de femmes gagne du terrain. Vingt pour cent des migrants sont titulaires d’un diplôme d’études supérieures ; 27 pour cent ont suivi une éducation et une formation professionnelles ; environ 40 pour cent ont terminé leur scolarité et 13 pour cent n’ont aucun certificat d’éducation formelle. Un peu moins des deux tiers de la population du pays (64 pour cent) est rurale. Comme la plupart des migrants sont des hommes, de nombreux ménages manquent de main-d’œuvre pour les activités agricoles. Cette situation est aggravée par la part des migrants qui travaillent dans le bâtiment et qui émigrent pendant l’été. De nombreux ménages compensent ce manque de bras à la maison en passant à des cultures nécessitant moins de main-d’œuvre. Par exemple, à la place du maïs et du blé, ils cultivent de la luzerne qui sert à alimenter le bétail du ménage ou qui est vendue. La luzerne est semée tous les cinq ans et il n’y a plus qu’à la récolter deux à trois fois dans l’année. D’autres font surtout du jardinage et ont des arbres fruitiers, mais c’est souvent pour leur propre consommation ou pour vendre des petites quantités de la récolte sur les marchés locaux. Le jardinage nécessite beaucoup de main-d’œuvre, mais il est traditionnellement considéré comme un « travail de femme ». Ce besoin de main-d’œuvre tient aussi au fait que cette activité est peu mécanisée ou ne l’est pas du tout. Néanmoins, ce déséquilibre de genre dû à la migration a un effet particulier : les femmes sont responsabilisées car elles assument souvent le rôle de chef de famille.

Les envois de fonds à la maison servent surtout à répondre aux besoins de base. Environ 50 pour cent de cet argent est dépensé en nourriture et en vêtements par les membres de la famille restés au pays. Environ 30 pour cent sert à l’achat d’un appartement ou à la construction ou la remise en état d’une maison. Ceci dit, les envois de fonds contribuent également à payer l’éducation et les soins de santé des membres de la famille, à acheter du matériel agricole, du bétail et une voiture, et à financer les célébrations (mariage et funérailles).

À ces dernières fins, les diverses études réalisées accordent des degrés d’importance quelque peu différents. Il est à noter que le bétail a une fonction bancaire pour de nombreuses familles dans tout le pays. D’une manière générale, une petite proportion seulement de cette « richesse » est utilisée pour investir ou pour créer une entreprise.

Ambivalence des transferts de fonds

L’impact des transferts de fonds est ambivalent. D’une part, les ménages sont amenés à dépendre des envois de fonds qui peuvent donner une idée fausse et trop optimiste de leur situation financière et de leurs perspectives dans la mesure où ces transferts de fonds sont souvent considérés comme allant de soi et perçus comme un élément constant du revenu du ménage. Toutefois, le maintien de ce revenu à certains niveaux et sa durabilité à long terme échappent au contrôle des ménages et des travailleurs migrants. En cas de crise, comme cela a été le cas avec la crise économique qu’a connue la Russie après 2013, les travailleurs migrants sont les premiers à être licenciés et renvoyés chez eux, ce qui entraîne une importante réduction des revenus des ménages et des transferts de fonds totaux.

Ces crises ou d’autres changements politiques ayant une incidence sur la migration ne peuvent être contrôlés par les migrants et les familles qui dépendent d’eux. À ce sujet, il est à noter que selon les critères du Programme alimentaire mondial (PAM), le Kirghizistan ne souffre pas d’une insécurité alimentaire telle qu’il justifie des interventions du PAM, mais que compte tenu de l’importance de la migration et des transferts de fonds, le Kirghizistan est considéré comme très vulnérable, ce qui justifie le maintien du PAM dans le pays. La migration donne aux gouvernements une fausse image de la situation économique de leurs pays en raison des transferts de fonds constants. Ces gouvernements comptent sur la constance des envois de fonds et peuvent ne pas se sentir pressés de faire des réformes.

D’autre part, les migrants de retour au pays apportent de nouvelles compétences de l’étranger, surtout dans les domaines du bâtiment, des services, de la restauration et du commerce. La migration a provoqué des améliorations de l’infrastructure des communications et la nécessité de disposer de transferts de fonds fiables et efficaces a entraîné l’amélioration du système bancaire.

Aucune fiabilité

Après la dislocation de l’Union soviétique, les nouveaux pays indépendants ont connu une grave crise économique et leur industrie s’est en grande partie effondrée. Au Kirghizistan, les fermes collectives (kolkhozes et sovkhozes) ont rapidement été dissoutes et un nombre considérable de petites exploitations agricoles familiales n’ayant pratiquement pas accès aux machines et aux intrants a dû faire avec les moyens du bord. L’agriculture est essentiellement devenue une agriculture de subsistance ayant pour vocation de nourrir les membres des ménages à la campagne, mais aussi d’aider les membres des familles vivant en ville.

Après les années 1990, lorsque l’économie russe a commencé à décoller, des Kirghizes, mais aussi des habitants du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan voisins, ont commencé à migrer en Russie pour y trouver du travail. On a constaté une augmentation constante des transferts de fonds – certaines années avec des taux de croissance annuelle de 50 pour cent – jusqu’en 2013, avec une brève interruption pendant la crise économique de 2008. Après 2013, la Russie a connu une crise économique qui a considérablement freiné la migration et les envois de fonds à destination de l’Asie centrale, notamment de l’Ouzbékistan. Depuis 2015, la migration a repris et le Kirghizistan a dépassé son ancien pic de 2013, avec des transferts de fonds s’élevant à 2 485 778 060 USD en 2017 (voir la figure du bas).

Depuis qu’il est devenu membre de l’Union économique eurasiatique tirée par la Russie, en août 2015, le Kirghizistan est aujourd’hui le premier pays d’immigration en Russie. Avant cette date, la simplification de la situation des travailleurs migrants kirghizes avait été une des plus, sinon la plus, importantes questions à résoudre. Aujourd’hui, les migrants kirghizes bénéficient de nombreux avantages (par ex. simplification des formalités d’enregistrement, non-obligation d’avoir un permis de travail, levée des quotas pour le marché du travail, accès aux avantages sociaux), à l’inverse des migrants tadjiks et ouzbèks dont les pays ne sont pas membres de l’Union économique eurasiatique. C’est pourquoi la migration depuis ces deux derniers pays est inférieure à la migration kirghize. Avant le milieu de 2015, 194 000 citoyens kirghizes figuraient sur la liste noire des autorités russes pour violation des règles d’immigration. À la fin d’octobre 2015, environ 76 000 citoyens kirghizes avaient été supprimés de cette liste. Cela a facilité l’accès au marché du travail russe. Le Kirghizistan montre au Tadjikistan et à l’Ouzbékistan tout l’intérêt qu’il y a à se rapprocher de la Russie ou, tout du moins, à entretenir des liens avec elle pour tirer parti de la migration.


Niels Thevs est directeur du bureau régional pour l’Asie centrale du Centre international pour la recherche en agroforesterie, à Bichkek, Kirghizistan, depuis sa création en 2015.

Begaiym Emileva travaille au bureau depuis juillet 2018, après avoir obtenu une maîtrise en horticulture.

Kara Lorraine Canlas est inscrite à l’International Master Study Programme Global Change Management, à l’université Eberswalde pour le développement durable, Allemagne, et a travaillé comme stagiaire au Centre international pour la recherche en agroforesterie, bureau régional pour l’Asie centrale, en 2018.
Contact: n.thevs@cgiar.org 

Références :

https://www.osce.org/odihr/269066?download=true 
https://data.worldbank.org/indicator 
https://24.kg/english/70076_Amount_of_money_transferred_by_Kyrgyz_migrants_to_homeland_in_2017/
http://ucentralasia.org/Content/Downloads/UCA-IPPA-WP-39%20International%20Labour%20Migration_ENG.pdf
http://www.osce-academy.net/upload/file/Policy_Brief_21.pdf 
https://www.ilo.org/gateway/faces/home/ctryHome?locale=EN&countryCode=KGZ&regionId=2&_adf.ctrl-state=kp7rm2gsg_4