Alors que le nombre de ménages ruraux continue d’augmenter, beaucoup d’entre eux sont forcés de gérer leurs activités agricoles avec une main-d’œuvre réduite. Il est fréquent que les femmes seulement restent pour s’occuper des enfants et des personnes âgées
Photo: J. Boethling

La transformation rurale en Afrique subsaharienne

L’actuel débat sur la transformation rurale reflète un changement de paradigme en matière de développement rural. Si, au cours des dernières décennies, la question du développement rural se posait essentiellement au micro-niveau et mettait l’accent sur les systèmes agricoles et les chaînes de valeur, c’est aujourd’hui le point de vue macroéconomique du changement structurel qui prévaut dans les études sur le développement rural. Partant de tendances constatées en Afrique subsaharienne (ASS), les auteurs montrent comment l’intégration sociale et la durabilité écologique peuvent influencer la dynamique de la transformation rurale.

L’actuel débat sur la transformation rurale dans les pays à faibles et moyens revenus s’appuie essentiellement sur le fait que le changement structurel est censé suivre le modèle des pays industriels. En conséquence, la transformation rurale est perçue comme un passage, en matière de valeur ajoutée et d’emploi, des secteurs ruraux-agricoles aux secteurs urbains-industriels, s’accompagnant d’une augmentation de la productivité agricole, d’un accroissement de la taille des exploitations et de l’intensification des liens entre milieu rural et milieu urbain. C’est la voie qui a été prise par la plupart des pays européens et qui a été en grande partie adoptée par les pays d’Asie de l’Est nouvellement industrialisés tels que la Chine et la Corée du Sud.

Les taux d’urbanisation élevés de nombreux pays africains donnent à penser que l’Afrique pourrait peut-être suivre une démarche similaire. En conséquence, certains universitaires ont envisagé une future voie de développement pour les petites exploitations agricoles africaines (qui constituent encore la grande majorité des exploitations au sud du Sahara) conformément au slogan « passer à la taille supérieure, abandonner ou s’accrocher ». En termes de stratégie de promotion, ce slogan a été transformé, par ses partisans, en une approche différenciée par groupe cible selon laquelle les petites exploitations disposant de ressources doivent être encouragées à devenir des entreprises agricoles commerciales à grande échelle (« passer à la taille supérieure »), alors que celles qui disposent de moins de ressources agricoles mais de revenus non agricoles plus élevés doivent être aidées à abandonner l’agriculture au profit d’activités non agricoles (« abandonner ») et, ce faisant, laissant leurs terres aux exploitations plus développées, alors que les masses d’agriculteurs de subsistance ou de très petits exploitants doivent être aidées à stabiliser leur base de subsistance et bénéficier de transferts sociaux (« s’accrocher »). Pour vérifier si une telle stratégie peut ou non s’inscrire dans le contexte des pays subsahariens, il importe d’analyser la dynamique de la transformation rurale passée et en cours dans ces pays.

Une transformation léthargique en Afrique subsaharienne

Une analyse de la dynamique du développement en Afrique subsaharienne (SSA) postcoloniale basée sur des données macroéconomiques agrégées montre que la transformation rurale est encore timide. Dans l’ensemble, la structure agricole dominée par les petites exploitations est restée inchangée. L’augmentation de la production agricole a plus ou moins suivi la croissance démographique, ce qui signifie qu’une main-d’œuvre plus nombreuse a utilisé les terres agricoles encore disponibles pour approvisionner un nombre croissant de consommateurs et, dans une moindre mesure, de marchés extérieurs, sur la base de techniques de production essentiellement restées les mêmes.

La taille des exploitations, de un à deux hectares, est restée la même et la productivité agricole n’a pas sensiblement augmenté. La plupart des ménages agricoles ont conservé un système de subsistance rural-urbain diversifié et souple s’appuyant sur une agriculture de subsistance, une production agricole commerciale, un emploi non agricole saisonnier  et une migration de main-d’œuvre (souvent temporaire) au cours des décennies qui ont suivi l’indépendance. Mais ni les sources de revenu agricoles et non agricoles, ni les moyens de subsistance, ni les perspectives commerciales et d’emploi à eux seuls ne sont suffisamment élevés et garantis pour assurer un revenu permettant de vivre.



Ce qui s’est produit plus récemment, c’est un phénomène souvent appelé « nouvelle ruralité » selon lequel, au sein des systèmes de subsistance ruraux-urbains, on est passé à des sources de revenu urbaines et non agricoles. Alors que le nombre de ménages ruraux continue d’augmenter, beaucoup d’entre eux sont forcés de gérer leurs activités agricoles avec une main-d’œuvre réduite. Il est fréquent que les femmes seulement restent pour s’occuper des enfants et des personnes âgées. Les taux d’urbanisation – souvent exagérés – (voir l’article « Les dynamiques migratoires en Afrique sub-saharienne – mythes, réalité et défis  »  sont le reflet de ce changement de cap. Il ne faut toutefois pas les interpréter comme des indications d’une migration définitive et permanente des zones rurales vers les zones urbaines.

La plupart des migrants n’arrivent pas à trouver une autre source de revenu sûre et gratifiante, même s’ils préfèrent rester en ville. Ainsi, pour l’essentiel, les sources de revenus urbaines continuent de constituer un revenu complémentaire plutôt qu’une alternative aux revenus agricoles. Par conséquent, en Afrique, la migration des zones rurales vers les zones urbaines ne traduit généralement pas un passage d’une activité agricole à une activité non agricole plus productive  (comme cela devrait être le cas selon le modèle traditionnel de transformation rurale), mais un passage vers des secteurs de services informels encore moins productifs dont l’expansion résulte, dans une grande mesure, de l’augmentation du nombre de demandeurs d’emploi et non pas de l’accroissement de la demande de main-d’œuvre. Annuellement, dans les pays subsahariens,  il faut comparer les 15 millions de nouveaux venus sur le marché du travail aux deux millions seulement de perspectives d’emploi supplémentaires dans les secteurs formels. Selon toutes les prévisions, le nombre absolu de personnes vivant en milieu rural continuera d’augmenter au-delà de 2050.

Ainsi, en Afrique, la faible dynamique de l’emploi dans le secteur manufacturier et dans celui des services « modernes » productifs est la principale raison de la persistance des moyens d’existence agricoles. Contrairement à l’Europe du 19ème siècle et à l’Asie de l’Est de la fin de 20ème siècle, les pays africains n’ont plus la possibilité de protéger un secteur manufacturier émergent  à forte intensité de main-d’œuvre face à la concurrence mondiale.

Une nouvelle dynamique rurale depuis 2008

La dynamique de la transformation rurale a été limitée pendant les décennies postcoloniales, mais de récents événements font qu’il vaut la peine de s’intéresser à cette question. Depuis le boom agricole mondial et les crises alimentaires de 2008, on constate une nouvelle dynamique dans les régions rurales d’Afrique subsaharienne. La demande croissante de produits agricoles à l’échelle mondiale, l’accroissement de la densité de population dans les zones rurales, la détérioration des ressources naturelles, l’impact du changement climatique et le nouvel intérêt porté par les investisseurs nationaux et internationaux aux terres agricoles africaines sont à l’origine d’une nouvelle dynamique dans de nombreuses régions rurales au sud du Sahara.

La croissance agricole due à l’extension des superficies cultivées atteint ses limites dans de nombreux endroits. Pour nourrir une population croissante et tirer parti de nouvelles opportunités de marché sans détruire le fonds de ressources naturelles et les écosystèmes (sols, eau, forêts), il faut intensifier la production agricole, c’est-à-dire augmenter les rendements à l’hectare et par goutte d’eau. Il n’est ni faisable – compte tenu de l’évolution de l’environnement économique et naturel – ni souhaitable – du point de vue des petits exploitants agricoles – de continuer de pratiquer l’agriculture ou l’élevage extensifs. Un changement structurel de l’économie rurale sous forme de passage d’une utilisation extensive à une utilisation plus intensive des terres semble inévitable.

Urbanisation et nouvelle pauvreté urbaine en Zambie. L’exemple de Kabwe

La Zambie a été un des pays pionniers de l’urbanisation en Afrique subsaharienne. Parallèlement, elle montre qu’en ASS l’urbanisation n’est pas une tendance à sens unique. La plupart des migrations vers les centres urbains sont temporaires ou circulaires. Dans les années 1990, en Zambie, les flux migratoires ont pris un virage à 180° lorsque les prix ont augmenté et que le niveau des revenus a baissé. La migration des zones urbaines vers les zones rurales a été un moyen d’échapper au piège urbain pendant cette période. De plus, en Zambie comme dans d’autres pays de l’ASS, on constate une tendance récente et croissante à l’acquisition de terres rurales par les classes moyennes urbaines.

Comme telle, l’urbanisation est une stratégie de subsistance mais pas un moyen général d’échapper à la pauvreté. On connaît de nombreux cas de nouvelle pauvreté urbaine qui, en Zambie, est surtout visible dans les zones périurbaines en pleine expansion de Lusaka, dans la Copperbelt et dans des villes émergentes telles que Solwezi ou Kabwe. Le maire de Kabwe, M. Richard Bango, est très préoccupé par sa ville. Le dernier recensement (2010) fait état de 208 049 habitants à Kabwe. Comme l’immigration et la croissance démographique naturelle restent élevées, le maire a le mauvais pressentiment « que ce chiffre pourrait doubler en cinq ans ». Les projections du recensement de 2010 sont moins alarmantes, mais elles prévoient que Kabwe comptera 269 759 habitants en 2030. Et en ce qui concerne les opportunités de revenu, le maire déclare ne pas entrevoir d’amélioration significative. Au contraire, l’emploi formel va plutôt en diminuant.

M. Bango se dit préoccupé de ce que la municipalité est loin d’avoir des capacités financières et personnelles suffisantes pour offrir une infrastructure de base (approvisionnement en eau, assainissement, gestion des déchets solides, etc.) et disposer des services sociaux minimums qu’il faudrait pour les townships périurbains qui connaissent une expansion rapide. Selon le Groupe de la Banque africaine de développement, en Afrique, l’urbanisation « s’est en grande partie soldée par la création croissante de bidonvilles, l’accroissement de la pauvreté et des inégalités. » Les problèmes de la nouvelle pauvreté urbaine se posent avant tout aux administrations locales urbaines de l’ASS.

Faire en sorte que la transformation soit socialement inclusive – un défi

Pour une politique de développement rural visant à atteindre l’objectif de l’initiative « Un seul monde sans faim », le grand défi consiste à façonner ce processus inévitable de transformation de sorte qu’il soit socialement inclusif et durable pour l’environnement. L’intégration sociale est une nécessité pour l’amélioration de la sécurité alimentaire. Toutefois, un processus de transformation respectueux de l’intégration sociale suppose qu’aucune famille de petits exploitants agricoles ne perdra ses terres et ses moyens de subsistance sans bénéficier, en contrepartie, d’une autre base économique sûre et suffisante pour assurer son existence. Les exploitants agricoles qui n’ont plus accès aux produits alimentaires assurés par le travail de la terre doivent par conséquent acquérir un pouvoir d’achat suffisant pour acheter ces produits sur les marchés. Autrement dit, toute sortie volontaire de l’activité agricole sans contrepartie économique suffisante contribuera à aggraver la faim au lieu de la réduire. Dans les secteurs économiques non agricoles, ces contreparties n’existent pratiquement nulle part en Afrique. Les perspectives d’emploi en milieu urbain ont tendance à s’améliorer lorsque la demande de matières premières monte en flèche (comme on l’a vu au cours de la dernière décennie) et ont tendance à reculer lorsque les prix du marché mondial des matières premières sont à la baisse (comme c’est actuellement le cas).

Tant qu’il n’y aura pas une expansion dynamique d’emplois sûrs et productifs en dehors du secteur agricole, toute transformation rurale socialement inclusive doit constituer un changement à l’intérieur du système en vigueur d’économie de subsistance rurale-urbaine. La transformation rurale passe donc, en premier lieu, par une intensification générale écologiquement durable de l’activité agricole, accompagnée d’efforts visant à améliorer les possibilités d’emplois non agricoles, notamment dans les filières de produits agricoles de base. La plupart des petits exploitants agricoles africains n’utilisent pas tout le potentiel d’intensification à leur disposition. L’application de technologies adaptées à un lieu donné, écologiquement durables et à faible utilisation d’intrants externes permettrait encore de doubler les rendements dans la plupart des régions. Ceux qui ont tendance à sous-estimer le potentiel des petits exploitants aux ressources limitées oublient souvent que bon nombre de leurs difficultés résultent de décennies de négligence de la part des gouvernements et de la coopération au développement.

Cette intensification générale devrait mettre l’accent sur l’amélioration de la productivité des terres (plutôt que sur celle de la main-d’œuvre) en tenant compte de l’importance croissante de la main-d’œuvre rurale. Toutefois, elle devrait sans doute s’accompagner de paliers de mécanisation ciblés pouvant être nécessaires pour surmonter les pénuries de main-d’œuvre spécialisée dans les systèmes de culture intensive.

L’intensification devra être encouragée en fonction de la situation géographique et du groupe cible : alors que les zones centrales très intégrées dans le marché et à forte densité de population peuvent nécessiter la création de chaînes de valeur et une préférence aux cultures hors-saison, les régions éloignées et marginales exposées à la dégradation des sols et à la variabilité de la pluviométrie peuvent nécessiter que l’accent soit mis sur des techniques de gestion durable des terres et sur l’amélioration des pratiques de préservation du sol et de l’eau visant à améliorer la sécurité alimentaire. Dans tous ces cas de figure, l’amélioration et la mise en place de systèmes agricoles améliorés et inclusifs seront nécessaires. Pour que ces systèmes soient abordables, la majorité des petits exploitants agricoles devra s’organiser pour y avoir accès. Pour qu’ils soient faisables et rentables, il faudra concevoir des concepts de systèmes de services contextuels en tenant compte des capacités et de l’intérêt manifesté par les parties prenantes publiques et privées. Il ne suffira pas de compter sur les seules forces du marché et initiatives privées pour assurer une transformation rurale socialement inclusive vers un monde unique sans faim.

La transformation dans les zones pastorales d’Éthiopie

Les études sur la transformation rurale en Afrique ont tendance à mettre l’accent sur les moyens de subsistance agricoles et à ignorer les processus de transformation des moyens de subsistance pastoraux très répandus dans les régions arides et semi-arides. Parallèlement, la pertinence économique et écologique du pastoralisme nomade est souvent sous-estimée par les gouvernements, si bien que les interventions stratégiques sont biaisées en faveur du soutien des formes sédentaires de l’agropastoralisme. Le cas de l’Éthiopie et l’impact dévastateur de la sécheresse actuelle, notamment dans les plaines de la région Afar, font ressortir les insuffisances des efforts de développement externes antérieurs. L’absence de stratégies contextuelles pour les pasteurs a entraîné leur exclusion.

Les principales tendances actuelles dans les régions pastorales d’Éthiopie sont les suivantes :

a) accroissement de la sédentarisation et de la diversification des moyens d’existence en faveur d’un agropastoralisme de subsistance, même si le bétail reste la principale source de revenu ;

b) changement des régimes d’utilisation des terres marqué par l’installation de clôtures sur des terres auparavant utilisées de façon communautaire et par l’appropriation par le gouvernement des ressources pastorales au profit d’une agriculture d’irrigation commerciale, et

c) affaiblissement des institutions coutumières de gestion des ressources naturelles.

Ces tendances ont eu l’impact combiné suivant : réduction considérable de la productivité de l’élevage, dégradation de l’environnement et perte de résilience pastorale. Parallèlement, on constate une augmentation de l’afflux de travailleurs migrants provenant des plateaux ruraux et à la recherche d’opportunités d’emploi dans les exploitations agricoles commerciales. La population des villes de petite et moyenne importance augmente avec l’arrivée de pasteurs sans ressources et de jeunes éduqués.

Compte tenu de l’accroissement de la demande mondiale et nationale de produits d’élevage et de l’augmentation des prix du bétail, il est essentiel d’exploiter les potentialités disponibles d’intensification du pastoralisme en grande partie ignorée jusqu’à maintenant. Cela doit être complété par la création d’opportunités de revenu plus diversifiées, y compris de sources de revenu non pastorales. Parallèlement, les possibilités d’utilisation extensive des pâturages doivent être soutenues dans la mesure où c’est la seule solution durable et socialement inclusive d’utilisation des terres dans certaines zones.

 

Cet article repose sur l’étude « Transformation rurale en Afrique subsaharienne » réalisée par le Centre pour le développement rural (SLE) dans le cadre de l’initiative spéciale « Un monde unique sans faim » lancée par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ). Elle fait partie intégrante du projet de recherche financé par le BMZ « Towards a Socially Inclusive and Ecologically Sustainable Rural transformation in Africa » (vers une transformation rurale socialement inclusive et écologiquement durable en Afrique). L’étude (Document de recherche SLE N° 1, 2016) est disponible en anglais et en allemand à l’adresse : sle@agrar.hu-berlin.de. La version numérique peut être téléchargée à l’adresse : www.sle-berlin.de


Theo Rauch, Gabriele Beckmann,
Susanne Neubert, Simone Rettberg

Centre pour le développement rural (SLE)
Université Humboldt de Berlin, Allemagne
Contact : theorauch@gmx.de