En Tunisie, lutter contre l’effritement des côtes dû au changement climatique

L’érosion progressive des côtes n’est pas seulement un danger pour l’infrastructure côtière de la Tunisie, c’est aussi une menace pour les réserves naturelles et les systèmes dunaires dont les fonctions écosystémiques sont importantes. Pour lutter contre la détérioration des côtes, un projet de la banque de développement KfW s’appuie sur une combinaison d’infrastructures grises et de solutions fondées sur la nature, ainsi que sur la participation publique et la coopération intersectorielle.

La région côtière de la Tunisie est l’épine dorsale démographique et économique du pays. La population y est dense, et le tourisme, l’industrie, la pêche et l’agriculture y sont intenses. Elle abrite les deux tiers de la population tunisienne et assure 87 pour cent des activités industrielles et économiques du pays. Soixante-seize pour cent de l’hébergement touristique et une part importante de l’agriculture irriguée axée sur les exportations sont concentrés dans les zones côtières. C’est également là que se situent les principales ressources hydriques, et notamment la moitié des nappes phréatiques peu profondes de Tunisie.

Mais les côtes ne sont pas que productives, elles sont également belles. Sur 2 300 kilomètres de côtes, près de 700 sont couverts de plages de sable immaculé, dont environ un sixième forme un système de dunes méritant d’être protégé. Il y a également de nombreuses réserves marines naturelles le long de la côte, et un total de 137 000 hectares de lagunes et de marais salés précieux et fragiles (voir également l’encadré à la fin de l’article). En substance, il n’est pas exagéré de dire que la côte est la planche de salut de la Tunisie. 

L’infrastructure côtière et les systèmes dunaires sont menacés

Les villes côtières exercent toutefois une forte pression sur de nombreuses régions écologiquement fragiles. En de nombreux endroits, le développement à proximité de la côte, parfois directement dans les dunes, perturbe l’équilibre naturel entre l’érosion côtière et les processus de sédimentation qui trouvent leur origine à l’intérieur du pays. Ainsi, la côte s’érode de plus en plus et le littoral gagne sur l’intérieur, d’environ 0,2 à 1,35 mètre par an.

De fait, 13 pour cent du littoral tunisien est très exposé à l’érosion. Les plages de sable, qui sont la base du tourisme dans le pays, sont particulièrement touchées et menacent de disparaître à un rythme accéléré. Ce processus d’érosion met en péril l’infrastructure côtière, mais aussi les réserves naturelles et les systèmes dunaires qui, de ce fait, ne peuvent plus assurer leurs fonctions écosystémiques.

Cette situation est exacerbée par le changement climatique, notamment par la montée du niveau de la mer (d’environ 0,3 à 0,5 mètre d’ici à 2050), et par la fréquence accrue et la plus forte intensité des tempêtes. La grande importance socio-économique des côtes fait de la Tunisie un des pays les plus vulnérables du monde à la montée du niveau de la mer. Les conséquences incluent également la submersion des sols et la salinisation des aquifères et des estuaires. Il faut s’attendre à cette dernière menace, notamment en cas de surexploitation due à la forte pression démographique. La baisse de niveau des eaux souterraines accroît le risque d’une plus forte intrusion d’eau salée sous l’effet de l’érosion côtière qui se poursuit. De précieuses ressources hydriques sont ainsi perdues.

Association de mesures de protection physiques et de solutions fondées sur la nature

L’Agence tunisienne de protection et d’aménagement du littoral (APAL) et la Banque de développement KfW unissent leurs efforts pour lutter contre cette détérioration dans le cadre d’un programme de protection du littoral (voir encadré ci-dessous). Ce programme vise tout particulièrement les problèmes d’érosion côtière et de submersion. Il prévoit des mesures de protection physique telles que des digues et des brise-lames à talus, ainsi que des solutions fondées sur la nature (reconstitution et rechargement de plages, ou protection, croissance et stabilisation des dunes de sable).

Ces dernières solutions consistent essentiellement à clôturer les zones sensibles, à planter une végétation de protection et à installer des clôtures de fixation du sable. Ces mesures s’accompagnent de mesures « douces » telles que la fourniture et l’installation d’équipements publics réglementant l’accès aux plages (clôtures et sentiers d’accès, par exemple), et la mise en œuvre de mesures participatives au niveau municipal, allant de la consultation publique à la cogestion des plages, avec participation des groupes d’usagers. 

Programme de protection du littoral tunisien

L’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL) a lancé le Programme de protection du littoral tunisien (PPLT) en collaboration avec la banque de développement KfW qui l’a financé, au nom du gouvernement allemand et du gouvernement tunisien. 

La première et la deuxième phases du programme ont démarré en 2013 et 2015, respectivement. Elles ont été financées par des subventions et sont aujourd’hui achevées. La troisième phase a démarré en 2019 et est financée par un emprunt. La quatrième phase devrait démarrer en 2022 et elle sera, elle aussi, financée par une subvention. 

L’APAL est également l’agence d’exécution du projet pour le PPLT. À ce jour, elle a signé des accords avec les municipalités de Kerkennah, Raf Raf, Sousse, Hammam Sousse, Hergla, Chott Meriem, Soliman et Hammam Chatt. Dans le cadre du projet, au cours des années à venir, 45 kilomètres supplémentaires de littoral seront protégés, notamment dans les municipalités de Kantaoui Sud, Sousse, Bizerte, Chatt Mami et Djerba.

À ce jour, 27 kilomètres de côtes tunisiennes ont été réhabilitées à différents endroits dans les municipalités de Sousse, Soliman et Raf, ainsi que dans l’île de Kerkennah. Pour cela, le programme a encouragé la plantation d’une végétation biodiversifiée et endémique visant à stabiliser le sable et les dunes et a donné la priorité, dans la conception-même du projet, à la régénération naturelle. Par ailleurs, des épis, des digues de gravats et des brise-lames sous-marins ont été construits et les plages ont été rechargées pour protéger la zone côtière concernée de toute érosion ultérieure. Pour faciliter et améliorer la gestion des plages, des infrastructures publiques ont été mises en place (poubelles, panneaux d’information, contrôle de l’accès aux plages et parkings).

Pendant toutes les phases du projet, l’APAL a bénéficié d’un soutien technique. En particulier, un manuel des procédures lui a permis de renforcer ses capacités et lui a donné les moyens de gérer les problèmes. Des formations ont été offertes au personnel de l’APAL, au personnel communal et aux membres de la société civile. Ces formations couvraient plusieurs sujets (infrastructure durable et méthodes de travail participatives, par exemple). La création de mécanismes de traitement des plaintes, ainsi que leur gestion, ont été encouragée et la société civile est assurée de pouvoir participer au suivi des travaux et aux institutions municipales responsables du littoral. 

Une approche participative pour garantir la durabilité

Pour l’entretien durable et approprié des infrastructures de chaque site, des accords ont été conclus avec les municipalités locales (huit, à ce jour). Ces dernières ont été aidées à mettre en place une Commission non-permanente de protection du littoral municipal (CNPPLM) et à préparer des plans de gestion des plages. Elles bénéficient d’un budget leur permettant d’assurer, avec la population locale, le bon usage, la valorisation et l’entretien des structures (notamment des petits éléments, tels que les bancs, les espaces de stationnement, les panneaux d’information et les poubelles).

La CNPPLM peut fournir des informations sur les travaux d’entretien et sur les insuffisances constatées grâce au système d’information géographique créé pour assurer le suivi et la gestion de l’entretien des infrastructures. La participation du public est institutionnalisée au moyen de Comités locaux des sites (CLS), dans lesquels les résidents, les utilisateurs et les associations du site sont représentés. Grâce à leur présence permanente sur le site, les CLS assurent un suivi continu des structures de protection côtières. Avec la CNPPLM, ils jouent un rôle important pour assurer la durabilité du projet.

Des avantages pour la nature et pour la population

Les mesures de protection côtières décrites ci-dessus et mises en œuvre sont conformes à l’approche « solutions fondées sur la nature » définie par la Commission européenne (voir encadré) car elles offrent des avantages environnementaux, sociaux et économiques. Elles sont adaptées au contexte local et favorisent la biodiversité.

Les mesures de stabilisation des dunes préservent l’habitat spécifique de la faune et de la flore. Et la vie maritime est favorisée en permettant l’établissement de frayères entre les brise-lames et les épis. En outre, ces mesures sont favorables aux services écosystémiques (lutte contre l’érosion et les crues, et mise à disposition de sols propres et de sources d’eau douce, par exemple) en empêchant l’intrusion d’eau salée et en offrant des lieux de loisirs.

Des solutions fondées sur la nature

Pour la Commission européenne, les solutions fondées sur la nature sont des « solutions inspirées par la nature et reposant sur cette dernière, qui sont rentables, qui offrent des avantages à la fois environnementaux, sociaux et économiques et qui favorisent la résilience; de telles solutions apportent aux paysages urbains, terrestres et marins des caractéristiques et des processus naturels plus nombreux et diversifiés, grâce à des interventions systémiques adaptées aux conditions locales et efficaces en termes d’utilisation des ressources » Les solutions fondées sur la nature doivent par conséquent contribuer à la biodiversité et favoriser la disponibilité d’un éventail de services écosystémiques.

Les futures activités du projet sont destinées à poursuivre le renforcement des services écosystémiques dont nous venons de parler, promouvoir une plus grande biodiversité et protéger les différents habitats naturels. En plus des dunes dont il a été question plus haut, les aires marines côtières protégées (AMCP) et les « sebkhas » (marécages salés) seront un futur domaine d’activité. Ces habitats côtiers et intertidaux constituent une « barrière naturelle » (avec les récifs de corail, les forêts de varech et les herbiers marins) devant le littoral. Leur perte accroît les phénomènes d’érosion. Intacts, ils peuvent contribuer à réduire la nécessité de mettre en place une infrastructure « grise », c’est-à-dire une infrastructure construite par l’homme (barrages ou digues, par exemple).  

Le programme de protection du littoral encourage le renforcement de la coopération entre les institutions municipales chargées de la gestion du littoral et des aires marines protégées (AMP) voisines. Ces dernières pratiquent également une gestion participative – ce n’est que lorsque les pêcheurs ont leur mot à dire quant à la détermination des lieux où ils ne seront pas autorisés à pêcher qu’ils se conformeront, à long terme, aux règlements correspondants. Idéalement, la gestion municipale du littoral peut prendre des décisions concernant les habitats marins et le littoral, avec des plages, des dunes et des marécages salés, en tenant compte de ce qu’ils sont vraiment :  connectés et interdépendants.

La montée du niveau de la mer et le phénomène de submersion constituent une menace pour le littoral méditerranéen de la Tunisie. Grâce au programme de protection du littoral, environ 30 kilomètres de côte devraient durer 50 ans. Au moins.

Enseignements tirés d’une approche écosystémique pour le secteur de la pêche dans la lagune El Bibane, en Tunisie.

Avec une superficie de 25 000 hectares, la lagune El Bibane, dans le sud de la Tunisie, n’est pas seulement la plus grande des cinq lagunes côtières du pays, c’est aussi la plus productive. Elle est très connue pour la qualité de ses poissons et est sans doute exploitée depuis l’antiquité par des pêcheurs utilisant des barrages et des pièges. Aujourd’hui, le poisson est toujours pris au moyen de ‘bordigues’ – enceintes dans lesquelles le poisson est capturé lors de sa migration de la lagune vers la mer – ainsi qu’à la ligne et avec des filets.

En Tunisie, une loi de 1994 interdit la pêche dans certaines zones et couvre des points tels que le matériel de pêche et la dimension des mailles des filets, la taille minimale de débarquement, les périodes de pêche et les espèces protégées. Mais malgré cette législation, la diminution des réserves de poissons dans la lagune, depuis plus de 50 ans, n’a pas cessé. Certaines espèces ont pratiquement disparu, les prises sont peu nombreuses, et les poissons sont de plus en plus petits.

Par conséquent, à l’initiative de l’Institut national des sciences et technologies de la mer (INSTM) et avec le soutien de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un plan de gestion de la pêche artisanale durable dans la lagune a été élaboré. Il était basé sur l’approche écosystémique de la pêche (AEP) adoptée en 2003 par la FAO, conformément à son code de conduite pour une pêche responsable (CCPR).

Le processus a démarré en 2016 et a réuni les acteurs et les parties prenantes de la lagune El Bibane : le concessionnaire (une personne physique qui verse de l’argent à l’État tous les ans pour louer la lagune et qui emploie 38 pêcheurs et travailleurs), les 87 pêcheurs privés qui opèrent dans la lagune avec une licence de pêche, et l’administration régionale et centrale, y compris, en plus de l’INSTM, l’instance régionale de la Direction générale de la pêche et de l’aquaculture (DGPA), le Groupe interprofessionnel des produits de la pêche (GIPP) et l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL). Le plan de gestion de la lagune a été adopté en juin 2018 et inclut une « charte » de la pêche définissant les modalités de l’activité et les bonnes pratiques à respecter.

Certains enseignements obtenus sur la base de l’expérience acquise avec El Bibane pour la réussite de la mise en œuvre d’une AEP ont été publiés par la FAO au début de 2022. Ils incluent la réalisation d’une étude de fond sérieuse, la documentation des techniques de pêche locales et des connaissances / règles de gestion traditionnelles, la prise en compte des points de vue de toutes les parties prenantes (pêcheurs, opérateurs, gestionnaires, scientifiques, associations, groupes, les jeunes, les vieux, les plus expérimentés, les optimistes et les pessimistes) et la collecte d’idées aussi nombreuses que possible de manière à n’exclure aucun détail et aucune information. Selon la FAO, les travaux réalisés à El Bibane ont incité les régions voisines de Zarzis et de l’île de Djerba à demander la mise en œuvre des principes de l’AEP.


Sandra Wegner est chargée de portefeuilles pour les projets nord-africains de protection climatique et des ressources, à la Banque de développement (KfW), Francfort-sur-le-Main, Allemagne.
Contact : Sandra.Wegner(at)kfw.de

Kai Wiegler est économiste sectoriel de la biodiversité marine et de la pêche durable à la Banque de développement (KfW).
Contact : Kai.Wiegler(at)kfw.de

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