Africa Harvest aide les exploitants agricoles à gérer d’importants volumes de bananes pour la commercialisation de ces dernières et pour l’établissement de liens avec les négociants potentiels.
Photo: Africa Harvest

Du labo, au champ, au marché

On dit souvent que « ce ne sont pas les innovations qui manquent ; le plus dur est d’en faire profiter les agriculteurs, » lorsqu’on parle de transfert de technologie aux agriculteurs et plus particulièrement aux petits exploitants agricoles. En plus des moyens financiers, il leur manque souvent les connaissances nécessaires pour tirer parti des nouvelles technologies. La prise en compte de l’ensemble de la filière, approche adoptée par l’organisation Africa Harvest, montre comment le transfert de technologie peut être efficace.

L’Afrique connaît une croissance économique sans précédent, mais c’est aussi le seul continent où le nombre total de personnes souffrant de la faim a augmenté depuis 1990. Le problème à résoudre pour transformer la vision d’une Afrique ignorant l’insécurité alimentaire en réalité est considérable. Le continent devra investir plus dans l’agriculture, prendre des mesures de protection sociale pour les pauvres, garantir le droit d’accès à la terre et aux ressources hydriques, et s’intéresser tout particulièrement aux petits exploitants agricoles et aux jeunes.

Africa Harvest, dont l’ambition est d’apporter une précieuse contribution à l’éradication de la faim, la pauvreté et la malnutrition en Afrique (voir encadré à la fin de l’article), considère que ce qui « changera la donne » sera la fourniture de semences et de plants sains aux exploitants agricoles. Toutefois, lorsque dans les régions internationales et régionales, on parle de semences, on pense d’abord aux céréales, et plus particulièrement au maïs. On pense peu aux cultures assurant la sécurité alimentaire telles que les cultures à multiplication végétative, par exemple la banane, la patate douce et le manioc. Africa Harvest est convaincue que pour concrétiser la vision d’une Afrique ne connaissant pas l’insécurité alimentaire, nous devons axer nos efforts sur la fourniture de semences saines de ces cultures aux agriculteurs.

Un puissant réseau de recherche…

Africa Harvest compte sur des laboratoires au Kenya, en Afrique du Sud, en Israël et en Inde pour fournir de grandes quantités de plantules aux agriculteurs. Dans ces laboratoires, ces plantules sont obtenues à partir d’extrémités de pousses dans un délai relativement court. On élimine ainsi le phénomène de congestion lié à la production de semences à grande échelle en plein champ. La culture tissulaire (CT) ou technologie de micropropagation est appliquée dans ce contexte. C’est un outil simple à utiliser pour produire de grandes quantités de plantules saines à partir de méristèmes et de minuscules extrémités de pousses ou d’autres parties de la plante grâce aux techniques in-vitro stériles sur des milieux de croissance artificiels. Cette opération s’effectue dans des chambres ou des salles de croissance.

Cette technologie peut être utilisée pour des cultures à multiplication végétative (CMV) telles celles de la patate douce, du manioc, de l’igname, des fleurs et des légumes. Contrairement aux semences, les plantules produites par culture tissulaire sont uniformes et poussent vigoureusement dans la mesure où elles proviennent de plantes soigneusement sélectionnées. Compte tenu de sa nature stérile, la technologie CT présente l’avantage supplémentaire d’éliminer de nombreuses maladies et de nombreux organismes nuisibles des plantules produites (à l’exception des virus). Les virus sont éliminés par sélection et multiplication de matériel végétal sain viro-indexé.

Avec la technique de culture tissulaire, la croissance des plantules est synchrone, ce qui permet de déterminer exactement le moment de la floraison, de la récolte et de la commercialisation et d’optimiser les possibilités, notamment dans le sous-secteur de la banane. Les plants issus de culture tissulaire peuvent être rapidement distribués et les rendements sont uniformes et supérieurs à ceux qu’on obtient avec des plans traditionnels. Africa Harvest ne fournit aux agriculteurs que des plants CT pour lesquels les maladies sont indexées dans le cadre du contrôle de la qualité et de l’intégrité génétique.

… associé à une approche globale de la filière

La réussite d’Africa Harvest est essentiellement due à l’utilisation d’une approche globale de la filière (AGF) dans la mise en œuvre du projet. L’objectif général est de supprimer les obstacles et les goulets d’étranglement, d’améliorer et d’accroître la productivité, de faciliter l’accès des agriculteurs aux produits et services (y compris au microcrédit) et de les mettre en relation avec des marchés fiables. Cette orientation est motivée par le souci de tourner le dos à une pratique courante selon laquelle les programmes de développement introduisent des technologies améliorées visant à accroître la production mais négligent les autres activités de la filière pour lesquelles de nombreuses contraintes et de multiples obstacles ralentissent ou empêchent l’adoption des technologies.

Sensibilisation. L’approche AGF commence par une action de sensibilisation et de réunion des agriculteurs en groupes fonctionnels. Des parcelles de démonstration permettant aux agriculteurs de comprendre ce qu’apporte l’innovation constituent le cœur du système. Un effort concerté est soutenu par la participation des collectivités locales, des organismes publics de vulgarisation et des médias, et plus particulière des stations de radio FM qui émettent dans les dialectes locaux.

Selon l’expérience qu’a Africa Harvest de la mobilisation des groupes d’agriculteurs, les groupes qui se réunissent parce qu’ils ont des intérêts communs sont plus viables. Ceux qui tendent à avoir des objectifs à court terme peuvent ne pas être compatibles avec ceux qui ont des objectifs de projets à long terme. Pendant la phase de mobilisation, il est par conséquent important de s’assurer que le message concernant le quoi, le comment et le pourquoi a bien été compris. Il est particulièrement important que le pourquoi soit clairement perçu pour assurer l’adhésion au projet. Pendant la phase de renforcement des capacités, il faut bien prendre en considération la durée de la formation, de l’heure du début et du lieu choisi pour garantir la participation des hommes et des femmes. En effet, dans certains lieux et à certains moments de la journée, il est difficile aux hommes ou aux femmes de participer.

Accessibilité. Une fois l’innovation présentée et acceptée par la communauté cible, l’étape suivante consiste à s’assurer qu’elle est accessible aux bénéficiaires potentiels. Africa Harvest collabore avec le secteur privé pour s’assurer que les communautés ont accès à l’innovation à un prix abordable. Dans la mesure du possible, des mécanismes de subventionnement sont mis en place pour aider les ménages les plus vulnérables et une attention particulière est accordée au partage des coûts, notamment en ce qui concerne la viabilité à long terme. À ce stade, il est également fait appel à des établissements de microcrédit pour diversifier les sources de financement et pour améliorer l’éducation financière pratique au niveau communautaire.

Communication. Pendant cette phase, Africa Harvest utilise activement une combinaison de technologies de communication. Nous avons mis en place une plateforme SMS (Short Message Service) permettant de communiquer des informations cruciales dans la langue locale. Ainsi, des renseignements concernant les sources d’approvisionnement en intrants, les manifestations à venir et les possibilités commerciales sont envoyés aux exploitants agricoles figurant dans notre base de données. Nous avons par ailleurs souvent recours à la radio communautaire pour communiquer des informations aux exploitants agricoles au début de la saison de plantation/des pluies. Avec le temps, cette formule est devenue très interactive dans la mesure où les exploitants téléphonent pour poser des questions ou participer à des quizz et des concours.

Formation. Après le recrutement, les exploitants suivent une formation complète visant à leur donner les compétences et les connaissances nécessaires pour bien exploiter le potentiel des nouveaux plans sains. Cette phase est exigeante et demande un engagement constant auprès de la communauté cible pour s’assurer que ses membres réalisent un cycle complet. Ceux qui franchissent cette phase avec succès deviennent les formateurs des nouveaux arrivants et ce processus a un effet positif de boule de neige.

Leadership communautaire. Pendant cette phase, les facteurs de réussite sont souvent liés à l’existence d’un leadership communautaire approprié, dynamique et tourné vers l’avenir. À partir du moment où les bonnes compétences sont enseignées et acquises, la réussite est presque garantie. Il est également primordial d’évaluer les structures des institutions locales et les leaders individuels. Africa Harvest collabore avec des partenaires tels que l’institut kenyan de recherche agricole (Kenya Agricultural Research Institute – KARI) et le ministère de l’Agriculture du Kenya. Les membres de ces institutions sont tenus en haute estime par les exploitants agricoles. Les informations fournies par ces deux institutions et les projets qu’elles soutiennent ont des chances d’être bien accueillis et d’être efficacement mis en œuvre par les communautés cibles.

Commercialisation. La dernière étape de mise en œuvre des projets d’Africa Harvest consiste à soutenir les activités de commercialisation. La réussite de l’engagement auprès des petits exploitants agricoles n’est possible que si l’excédent de production du ménage peut servir à générer un revenu. Différentes approches de commercialisation ont été adoptées selon la situation particulière de chaque exploitant agricole. D’une manière générale, Africa Harvest s’efforce de faire en sorte que les producteurs de bananes dégagent un meilleur revenu de leurs activités en s’attaquant aux inefficacités inhérentes au système d’approvisionnement et de distribution. Le programme de communication d’Africa Harvest complète chacune de ces activités en favorisant l’autonomisation de la population grâce à l’éducation et au transfert des connaissances.

Problèmes et enseignements

Africa Harvest a également été confrontée à de nombreux problèmes dans la mise en œuvre de ses projets. Certains de ces problèmes sont liés au faible enthousiasme manifesté par les jeunes pour les activités agricoles. Pour la plupart d’entre eux, l’agriculture c’est beaucoup de travail pour un revenu dérisoire. Souvent, les groupes sont essentiellement composés de personnes âgées et de jeunes retraités qui cherchent quelque chose à faire pour s’occuper. Certains n’ont pas l’énergie suffisante pour aller au bout des projets. Pour disposer de filières pleinement fonctionnelles, le gouvernement doit apporter son aide en créant un environnement favorable. Aucun système de maîtrise de la qualité et de contrôle des laboratoires de culture tissulaire n’a encore été réellement mis en place et il n’existe aucun cadre politique d’orientation des questions de qualité. D’autres problèmes sont liés à la création de groupes d’entraide dont la situation juridique ou opérationnelle est peu claire ou inexistante. L’adhésion se fait selon le principe du volontariat, mais il devient difficile de travailler avec les membres du groupe qui se sont trompés de chemin, surtout lorsque les statuts ne sont pas respectés.

D’une manière générale, Africa Harvest a continué d’affiner ses approches en tenant compte des enseignements tirés de l’expérience. Par exemple, nous avons appris à ne pas faire de cadeau aux agriculteurs. Lorsqu’ils apportent une contribution – même en nature – les chances de réussite sont meilleures. Nous avons également appris qu’après les efforts de mobilisation, il est indispensable d’identifier les groupes les plus prometteurs. Les niveaux d’énergie et le dynamisme déployés par ces groupes nécessitent une attention particulière, de sorte qu’ils deviennent des exemples d’excellence dont les autres groupes peuvent s’inspirer.

Africa Harvest a également pleinement conscience que le soutien financier accordé à ces projets est limité dans le temps. C’est pourquoi, au lieu de subventions pour l’acquisition des intrants, nous nous attachons à développer les entreprises. Ainsi, nous aidons les entreprises de villages à gérer des activités telles que les pépinières d’endurcissement des plantules et nous formons les négociants de bananes à être plus efficaces.

L’expérience montre que l’intégration de la dimension de genre est un facteur déterminant de réussite et de viabilité. Africa Harvest veille à l’égalité des sexes dans la structure et la gouvernance des groupes. Lors de la constitution des groupes et de la formation à la gestion, nous montrons comment tenir compte des deux sexes pour garantir l’équilibre du processus décisionnel. Lorsque la dimension de genre est intégrée, les chances de réussite des activités sont plus grandes.

Africa Harvest

Africa Harvest a été créée en 2002. Elle a pour objectif d’améliorer les moyens d’existence des communautés rurales africaines grâce à l’application de technologies nouvelles, la transmission de connaissances, la diffusion d’informations et l’amélioration de l’accès aux marchés. Elle s’intéresse tout particulièrement au sous-secteur de la banane. En partenariat avec l’institut kenyan de recherche agricole (KARI) et d’autres parties prenantes, Africa Harvest a, au cours des dix dernières années, réussi à introduire, au niveau commercial, la technologie de la culture tissulaire (CT) appliquée au bananier au Kenya en aidant les petits producteurs à acquérir plus de 6 millions de plantules CT. Plus de 250 000 producteurs ont ainsi directement bénéficié des projets d’Africa Harvest financés, notamment, par la Fondation Rockefeller, DuPont-Pioneer, l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa – AGRA) et l’agence des États-Unis pour le développement international (US Agency for International Development – USAID).

En tant qu’organisation financée par des fonds publics, Africa Harvest a pour rôle d’identifier et de résoudre les problèmes rencontrés par les filières agricoles de manière à dégager un maximum de valeur pour les exploitants agricoles. La fondation facilite le transfert de technologie grâce à des visites d’étude auprès d’entités du secteur public et du secteur privé. Elle a ainsi contribué à la prospérité d’une activité privée de fourniture de plants sains. Un certain nombre de plantules de bananier CT sont également importées d’Afrique du Sud et d’Israël grâce à des partenariats public-privé.

Obstacles

Malgré tous les avantages de la technologie de culture tissulaire (CT), son application commerciale reste très limitée en Afrique. Plusieurs établissements du consortium CGIAR sont mandatés pour améliorer les cultures à multiplication végétative (CMV). L’Institut international d’agriculture tropicale (IIAT), lui, est mandaté à l’échelle mondiale pour le manioc, la banane, la banane plantain et l’igname. Biodiversity International axe ses activités sur la banane alors que le Centre international de la pomme de terre (CIP) est mandaté pour la pomme de terre et la patate douce, les plantes à racines et les plantes à tubercules. Ces institutions ont déployé des efforts considérables pour introduire des germoplasmes améliorés dans les pays ciblés afin de tester et d’évaluer cette technologie à petite échelle grâce à des partenariats avec les systèmes nationaux de recherche agricole (SNRA).
www.africaharvest.org

Daniel Kamanga
dkamanga@africaharvest.org
Wangari Kiragu
Florence Wambugu

Africa Harvest
Nairobi, Kenya