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Croissance de la demande de biocarburants et prix internationaux des produits alimentaires

La production de biocarburants a été un des facteurs de la crise alimentaire de 2007-2008 (Headey et Fan 2010). Entre 2000 et 2007, 30 pour cent des augmentations du prix des céréales sont à mettre au compte de l’expansion des biocarburants (Rosegrant, 2008).

L’augmentation des prix des carburants fossiles à l’échelle mondiale a conduit certains pays à chercher d’autres sources d’énergie, notamment au cours de la dernière décennie. Les pays industrialisés comme les pays en développement ont investi massivement dans la production de biocarburants dans l’espoir d’améliorer leur indépendance énergétique et de réduire les émissions de carbone dans le secteur des transports. Les États-Unis et l’Europe ont soutenu la production de biocarburants grâce à des outils stratégiques (appelés mandats) qui exigent un pourcentage minimum de consommation de biocarburants et, dans certains cas, des augmentations de la production, ainsi qu’à des incitations financières telles que les subventions et les droits de douane. Ces mesures ont encouragé la concurrence entre la production de biocarburants et la production alimentaire au niveau des exploitations agricoles, et cette concurrence menace la sécurité alimentaire mondiale dans le contexte de la forte volatilité des prix des produits alimentaires. Sous l’impulsion des États-Unis, de l’Europe, de l’Australie et du Brésil, la production mondiale de biocarburants a doublé en moins de six ans pour atteindre 140 milliards de litres en 2011. Rien qu’aux États-Unis et en Europe, la production de biocarburants a poursuivi sa progression et a augmenté de 70 pour cent depuis la crise alimentaire de 2007–2008. Cela s’est traduit par un accroissement des superficies consacrées à la production de biocarburants, ce qui a des conséquences considérables sur le paysage agricole et sur les marchés de l’alimentation humaine et animale (Al-Riffai et al. 2010).

Aux États-Unis, la production d’éthanol augmente en moyenne de 21 pour cent par an depuis 2000. La loi de 2005 sur la politique énergétique (Energy PolicyAct) et celle de 2007 sur l’indépendance et la sécurité énergétiques (Energy Independence and Security Act) ont imposé des niveaux minimums d’énergies renouvelables aux principaux producteurs et raffineurs de pétrole. Leur promulgation a entraîné une hausse considérable de la production de biocarburants, du prix du maïs et de la superficie des terres arables: entre 2005 et 2007, la superficie consacrée à la culture du maïs a augmenté de 15 pour cent, la production de maïs a progressé de 17 pour cent et celle de biocarburants de 80 pour cent, et ces chiffres ont plus que doublé l’année suivante (statistiques de l’OCDE 2011). Cette poussée a eu un impact considérable sur les prix internationaux des produits alimentaires, notamment celui du maïs, qui a augmenté de 90 pour cent pendant cette période. Compte tenu des mandats américain et européen, la production de biocarburants va poursuivre sa progression. De fait, on estime que la production totale de biocarburants atteindra 197 milliards de litres par an d’ici à 2020 (statistiques de l’OCDE 2011). De plus, si l’expansion des biocarburants continue, 13 pour cent de la production mondiale de céréales, 15 pour cent de la production d’huile végétale et 30 pour cent de celle de canne à sucre serviront à produire des biocarburants d’ici à 2020 (OCDE-FAO 2011).

Aujourd’hui, les coûts des biocarburants (en matière d’environnement et de sécurité alimentaire) sont de loin supérieurs à leurs avantages potentiels. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le biocarburant produit à partir du maïs nécessite un important apport d’énergie et ne réduit que de 15 pour cent les émissions de carbone par rapport au carburant traditionnel. Par contre, le biocarburant tiré de la canne à sucre présente une plus grande efficacité énergétique et peut réduire de 90 pour cent les émissions de carbone. De plus, le carburant produit à partir de céréales entraîne une forte consommation d’eau et d’engrais, ce qui peut nuire à la fertilité du sol et constituer une menace supplémentaire pour la production et la sécurité alimentaires. Les efforts en matière de recherche et de développement  doivent mettre l’accent sur les carburants de seconde génération tirés de la cellulose, de l’hémicellulose ou de la lignine. À long terme, les avantages et les inconvénients (en matière de sécurité alimentaire et de protection de l’environnement) de la production de biocarburants à partir de produits agricoles devront être soigneusement comparés, pour ce qui est de leur contribution absolue à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et à celle de l’intensité des émissions de carbone des carburants utilisés dans les transports.

Comme l’ont reconnu les ministres de l’Agriculture au G20 de 2011, il importe d’examiner de plus près les liens entre biocarburants, production alimentaire, volatilité des prix et protection de l’environnement. Si les biocarburants ont bien un rôle à jouer, ils ne peuvent être l’unique solution à la réduction des gaz à effet de serre et à la promotion de la sécurité énergétique et du développement rural en Europe et aux États-Unis. Ces deux puissances doivent mettre au point de nouvelles techniques d’exploitation des énergies renouvelables évitant toute concurrence entre biocarburants et cultures alimentaires en matière d’utilisation des sols et de l’eau. Les politiques nationales et régionales doivent réduire l’utilisation des céréales consacrées à la production de biocarburants et soutenir les biocarburants obtenus avec des moyens de production présentant une bonne efficacité énergétique et n’entrant pas en concurrence avec la production alimentaire. Elles doivent mettre l’accent sur les biocarburants de seconde génération, sur l’utilisation d’autres matières premières pour produire les biocarburants et sur l’efficacité énergétique. Elles contribueront ainsi à réduire la demande de céréales utilisées pour la production de biocarburants et, par conséquent, à atténuer l’actuelle concurrence entre denrées alimentaires et biocarburants. Elles réduiront ainsi les pressions responsables de la hausse du prix du maïs. Entre-temps, il faut continuer de soigneusement contrôler l’expansion de la production de biocarburants pour s’assurer qu’elle ne détourne pas les agriculteurs des cultures alimentaires et qu’elle n’entraîne pas une hausse des prix des produits alimentaires.

Dr Shenggen Fan
Directeur général
Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)
Washington D.C., USA

s.fan@cgiar.org