La coopération, sous forme de partenariats de recherche, devra être développée afin que les pays en développement puissent, eux aussi, avoir accès aux nouvelles technologies de la bioéconomie produites par les pays industrialisés.
Photo: J. Boethling

Bioéconomie et développement durable – dimensions

Croissance économique assortie d'un environnement durable, telle est la promesse de l'économie fondée sur les ressources biologiques. Cet article vise à définir le potentiel de cette approche, les risques associés et les mesures à mettre en œuvre pour que ce potentiel se concrétise aussi dans les pays en développement.

D'après le Conseil allemand sur la bioéconomie, la bioéconomie peut se définir ainsi : « production et utilisation, fondées sur la connaissance, de ressources biologiques dans le but de fournir des produits, des processus et des services à tous les secteurs de l'économie dans le cadre d'un système économique durable ». La bioéconomie durable a pour objectif ultime de « biologiser » l'économie en profondeur, en utilisant de nouveaux processus et produits industriels fondés sur les ressources biologiques (p. ex., plastiques, matériaux de construction, etc. d'origine biologique) et en faisant évoluer les comportements des consommateurs. Elle vise à mettre en place une stratégie de croissance durable, facteur d'harmonie écologique et économique. La biomasse est une ressource essentielle dans ce processus. Elle devra donc être produite en quantités plus importantes et être transformée de manière plus efficace. Ces changements sont autant d'opportunités de création d'emploi et de valeur pour les pays en développement. Les stratégies bioéconomiques vont nécessiter de nombreuses innovations technologiques et institutionnelles. Même si cette innovation prendra des formes très différentes selon les pays (industrialisés ou en développement), l'apprentissage et l'échange d'innovations bioéconomiques au niveau mondial tiendront une place croissante dans cette évolution, notamment pour éviter d'éventuelles répercussions négatives sur la sécurité alimentaire.

Quels sont les enjeux auxquels nous sommes confrontés ?

La démographie mondiale, le changement climatique et la nécessité de protéger l'environnement naturel sont autant d'enjeux majeurs du monde moderne. L'avenir de l'humanité dépend en grande partie d'un accès fiable et sécurisé à l'alimentation, à l'énergie, à l'eau et aux matières premières. Pour préserver l'accès à ces ressources pour les générations futures, il faudra modifier les méthodes de production et de consommation qui doivent devenir écologiquement et socialement durables, une évolution possible uniquement si les dites ressources sont issues de sources renouvelables. C'est là que la bioéconomie entre en jeu. La bioéconomie ne peut voir le jour que dans le cadre d'un environnement national et international favorable, qui doit notamment régir la production, l'utilisation et le commerce de la biomasse, en s'assurant que les processus utilisés sont durables et équitables. Dans le contexte d'une demande croissante, des conflits d'objectifs ne manqueront pas de voir le jour. Heureusement, le concept de la bioéconomie est particulièrement attrayant, puisque la production et la consommation écologiquement durables sont récompensées par des opportunités technologiques et économiques. De nouvelles complémentarités émergeront, mais aussi de nouvelles concurrences. Par exemple, une bioéconomie mal conçue peut avoir des répercussions négatives sur la sécurité alimentaire, tout en améliorant l'efficacité et la durabilité économiques. Il est donc indispensable de tenir compte de toutes les synergies qui existent entre la production de biomasse, les nouvelles technologies de transformation de la biomasse et les nouveaux liens dans et entre les chaînes de valeur, en particulier au niveau de la production de biocarburants et de produits chimiques biologiques et de l'utilisation des résidus de produits biologiques dans l'industrie chimique et dans le secteur des matériaux de construction. Les risques associés à la bioéconomie doivent être contrecarrés par un investissement accru dans la recherche, les technologies et le développement des marchés.

Les éléments moteurs

Depuis la révolution industrielle, les carburants fossiles sont devenus le fondement de la croissance économique et du développement. Aujourd'hui, la bioéconomie ne se limite pas au remplacement des ressources énergétiques. Son potentiel réside dans le perfectionnement des produits, qui permettra de donner naissance à des gammes de produits entièrement nouvelles pour le consommateur final et à de nouveaux processus efficaces.

La vision qui sous-tend la bioéconomie est donc celle d'une utilisation efficace de ressources biologiques, de nouvelles opportunités technologiques et de schémas de consommation modifiés, particulièrement dans les pays riches. Un des facteurs clés de la bioéconomie réside dans la mise en place d'une politique bioéconomique coordonnée à long terme qui tienne compte des tendances émergentes en matière d'évolution des prix, qui mette l'accent sur l'innovation technologique et qui développe la demande. Les nouveaux produits ainsi conçus promettent d'être plus naturels, plus sains et plus durables. Leur perfectionnement est le fruit du travail de nombreux fabricants de biens de consommation qui font la promotion de produits, de processus et d'emballage basés sur les ressources biologiques. Le changement climatique rend aussi l'investissement dans la bioéconomie particulièrement attractif : tout d'abord parce qu'il est indispensable de donner un nouveau souffle à l'approvisionnement énergétique en y incluant une part de biomasse ; deuxièmement, parce qu'il est nécessaire de contrecarrer le risque imminent de baisse des rendements agricoles ; et troisièmement, parce que le marché des droits d'émission de gaz à effet de serre pourrait, à l'avenir, favoriser la création de stocks de biomasse destinés à la séquestration du carbone dans le but de réduire les niveaux de carbone dans l'atmosphère.

Tendances internationales

La bioéconomie n'est pas une nouvelle mode soudaine et éphémère. Son évolution a, au contraire, été très progressive. Juan Enríquez-Cabot et Rodrigo Martínez sont les premiers à avoir défini le concept en 1997. L'OCDE et l'UE, deux organisations majeures sur la scène internationale, ont rapidement perçu le potentiel de cette nouvelle forme d'économie. En Europe, l'idée d'une économie basée sur les ressources biologiques fait débat depuis la fin des années 1990. Le concept d'une bioéconomie fondée sur la connaissance a été officiellement introduit pour la première fois en 2005 par Janez Potočnik, alors Commissaire européen à l'environnement. Il a ensuite été approfondi, sous la présidence allemande du Conseil européen, avec la déclaration de Cologne. Sous le titre « En route vers la bioéconomie », l'accent est dorénavant mis sur l'alimentation, les biomatériaux, les bioprocessus, la bioénergie et la biomédecine.

L'UE et l'Allemagne (pionnière au niveau national) ont adopté des stratégies claires destinées à promouvoir la bioéconomie. En 2009, le gouvernement allemand a créé un comité d'experts politiques et scientifiques baptisé « Conseil sur la bioéconomie », qui met son expertise au service des décideurs politiques. Ces cinq dernières années, un grand nombre de pays (pour la plupart des nations industrialisées, mais aussi quelques pays nouvellement industrialisés) ont élaboré des stratégies de bioéconomie et les ont incorporés à leurs politiques scientifiques et économiques nationales. Tous les pays du G7 et la plupart des pays du G20 font dorénavant de la bioéconomie une part intégrante de leurs stratégies économiques. Les principaux arguments qui animent ce débat sont les suivants :
 

  • La bioéconomie est motivée par l'évolution du prix des ressources et des facteurs de production (terrains et main-d'œuvre ; énergie) et par les structures tarifaires associées, ainsi que par l'apparition d'opportunités technologiques et par une modification des préférences des consommateurs.
  • Au niveau mondial, la bioéconomie est source de création d'emploi, de génération de revenus et d'investissement dans l'agriculture. Il existe cependant également un risque d'exacerbation de la pénurie de biomasse. Les produits basés sur la biomasse viennent concurrencer l'approvisionnement en produits alimentaires. Sans nouvelles technologies pour compenser ou, si possible, surcompenser les éventuelles pénuries et sans un élargissement des mécanismes de protection sociale, cette concurrence risque d'avoir des répercussions très négatives sur les populations pauvres.


Potentiels

La bioéconomie permet de combiner croissance économique et durabilité écologique. Il s'agit donc d'une des composantes de base de concepts de développement durable tels que l'« économie verte ». On estime qu'une transition systématique vers des processus de culture de biomasse et de production biologique pourrait réduire les émissions européennes de CO2 de 2,5 milliards de tonnes par an. Quelques 13 milliards de tonnes de biomasse sont disponibles dans le monde. Environ 60 pour cent de cette quantité est utilisée pour l'alimentation animale, 15 pour cent pour l'alimentation humaine et 25 pour cent pour l'énergie ou comme matière première industrielle. Les principaux produits industriels d'origine biologique sont (actuellement) des produits chimiques spécialisés, des plastiques et composites, des agents de surface, des laques et des peintures, des lubrifiants, du papier et de la cellulose, des matériaux de construction, des meubles et des produits pharmaceutiques. Au niveau énergétique, les principaux produits sont le biogaz et les biocombustibles.

Le progrès technologique, particulièrement dans le domaine des sciences de la vie, devrait conduire au développement de nouveaux produits associant durabilité et fonctionnalité accrue pour le consommateur. Parmi les principales entreprises qui œuvrent dans le secteur de la bioéconomie, on retrouve Novozymes (biotechnologie, Danemark), DSM (produits chimiques, Pays-Bas), Cargill et DuPont (produits chimiques, États-Unis), mais aussi de grandes entreprises du secteur alimentaire (Nestlé, Suisse). En Allemagne, des entreprises de produits chimiques comme BASF, Süd-Chemie, Evonik et Symrise (aromates) et Continental (pièces automobiles) sont leaders dans ce domaine.

L'innovation est souvent l'apanage de petites et moyennes entreprises de biotechnologie axées sur la recherche. En Allemagne, environ 12,5 pour cent de la population active dépend d'entreprises qui peuvent être considérées comme faisant partie de la bioéconomie. Elles génèrent environ 7,6 pour cent de la valeur ajoutée brute du pays. Dans le secteur de la bioéconomie, 12 pour cent de la création de valeur a lieu dans le secteur primaire (agriculture et foresterie), 52 pour cent dans le secteur secondaire (transformation) et 36 pour cent dans le secteur tertiaire (commerce et services). Les principaux secteurs concernés sont le secteur énergétique (7,6 % de la consommation d'énergie provient de biomasse cultivée) et l'industrie chimique (13 % des ressources transformées dans ce secteur sont d'origine biologique). De nombreux produits d'origine biologique sont déjà sur le marché ou en cours de préparation. La bioéconomie concerne tous les secteurs et trouve sa place à tous les niveaux de l'économie : elle est, en cela, comparable aux technologies de l'information et de la communication. Cela signifie qu'un grand nombre de chaînes de valeur interconnectées ont la biomasse comme point de départ ; le travail consistera à optimiser ce réseau de création de valeur.

Politique sur la sécurité alimentaire dans le contexte de la bioéconomie

Les incertitudes liées à la situation alimentaire et nutritionnelle compromettent les perspectives des populations pauvres, particulièrement dans les pays à faible revenu. La bioéconomie a pour principale fonction de promouvoir la sécurité alimentaire. Les avantages et les inconvénients de la bioéconomie en termes de sécurité alimentaire doivent être étudiés sous deux angles au moins : tout d'abord, au niveau de la concurrence sur les marchés concernés et de l'impact qui en résulte en termes de prix et, deuxièmement, au niveau des synergies qui résultent de l'utilisation de technologies associées à la bioéconomie et à la sécurité alimentaire, synergies qui ont un impact sur les revenus des populations pauvres.

Il est probable que la demande de biomasse augmentera non seulement en raison de la croissance démographique mondiale, mais aussi en raison de la hausse de la demande de biomasse pour la production industrielle et la production de matériaux. La bioéconomie modifie l'équilibre de la situation alimentaire mondiale, tant au niveau de l'offre que de la demande ; elle peut donc avoir un impact sur la sécurité alimentaire. Le débat a notamment été long et animé pour trouver des solutions au problème de la concurrence entre alimentation humaine, alimentation animale et carburants. Le système des priorités d'utilisation, connu sous le nom de « 5F » (food, feed, fibre, fuel, forests – alimentation humaine, alimentation animale, fibre, carburant, forêts), est maintenant globalement accepté. En d'autres termes, la biomasse doit d'abord être utilisée pour nourrir les populations avant de servir pour l'alimentation animale, la production de matières premières pour l'industrie ou la production d'énergie sous forme de combustibles. Dans la mesure du possible, l'utilisation doit se faire en cascade, en suivant l'ordre des 5F (voir l'article Améliorer l'efficacité des ressources par une utilisation en cascade de la biomasse). De nouveaux concepts scientifiques seront nécessaires pour permettre la résolution des éventuels conflits d'objectifs, avec l'aide de la technologie, de l'innovation organisationnelle et du commerce.

Les liens entre biocombustibles et sécurité alimentaire ne se reflètent pas uniquement dans l'évolution des marchés des produits de base, avec notamment une hausse des prix des produits agricoles tels que les céréales, mais aussi sur le marché foncier et sur le marché de l'eau. La hausse importante du nombre d'acquisitions de terrains, notamment dans le but de cultiver des biocombustibles, montre bien que la forte demande de biomasse est devenue un enjeu international. Sur le marché, souvent peu transparent, de la propriété foncière, dans lequel le pouvoir prend souvent le pas sur l'efficacité, il faudra s'efforcer de mieux protéger les droits des propriétaires pauvres dans leurs transactions avec les investisseurs, particulièrement en ce qui concerne les petits agriculteurs et les bergers nomades.

Le lien avec la sécurité alimentaire montre que de nouveaux secteurs-clés de la bioéconomie émergent et ont une influence croissante sur le développement des marchés et sur le progrès technologique. Par exemple, la culture du sucre et du maïs ne permettra pas de produire des quantités suffisantes de bioéthanol pour répondre aux objectifs climatiques et énergétiques. L'espoir réside donc dans l'utilisation de biomasse lignocellulosique, un produit non adapté à la consommation humaine ou animale et qui serait cultivé à des endroits impropres à la production alimentaire. Le développement de processus d'extraction efficaces pour la lignocellulose prendra toutefois encore un certain temps.

Le coton est actuellement la fibre la plus largement utilisée. La culture du coton nécessite toutefois de grandes quantités d'eau et d'engrais. Dans de nombreuses régions, il serait beaucoup plus efficace de produire des fibres de lin et de chanvre. La sélection végétale joue un rôle essentiel dans le développement d'une bioéconomie durable. Elle peut, par exemple, accroître l'efficacité de la production agricole et élargir la gamme naturelle des ressources, comme c'est le cas pour certaines nouvelles huiles végétales qui contiennent des profils d'acides gras différents permettant de simplifier le raffinage et la modification chimique de l'huile dans l'industrie. Dans ce contexte, la biotechnologie peut être considérée comme une méthode clé pour concrétiser des objectifs tels que la qualité des produits, l'augmentation des rendements, l'amélioration de la résistance aux maladies ou l'utilité accrue des produits dérivés.

De manière générale, la bioéconomie modifie la situation concurrentielle dans les secteurs de l'alimentation, de la gestion des terres et de l'eau. Pour ne pas infliger une pression trop forte à la sécurité alimentaire, les systèmes bioéconomiques vont avoir besoin de nouveaux types de biomasse, de systèmes de valorisation à plusieurs niveaux et d'innovations tout au long de la chaîne de valeur. Le marché de la biomasse et sa base agricole ont également besoin d'un cadre fiable pour permettre la création de systèmes de production et de transformation durables.

Façonner la bioéconomie pour permettre aux pays en développement d'en bénéficier également

Les pays moins développés ne jouaient, jusqu'à présent, qu'un rôle limité dans la création mondiale de valeur. Sachant que leur potentiel de production de biomasse est plutôt important, la bioéconomie pourrait modifier cet état de fait. À l'avenir, il faudra donc élaborer des solutions associant croissance économique et responsabilité mondiale en matière d'alimentation, de protection de l'environnement et d'atténuation du changement climatique. Contrairement au pétrole, au gaz ou au charbon, la biomasse est plutôt bien répartie sur l'ensemble de la planète. Les pays en développement disposent notamment de vastes quantités de ressources biologiques renouvelables. À condition que leur culture et leur transformation soit réalisées de manière responsable et équitable, mais aussi dans le respect de normes sociales et écologiques internationales, ces ressources naturelles pourront être exploitées. Lorsqu'il est correctement organisé, le système économique basé sur les ressources biologiques est donc capable de renforcer l'économie des pays en développement, de créer des emplois et de nourrir une population mondiale croissante. Fondée sur la connaissance, la bioéconomie peut servir de base à la création de nouveaux partenariats commerciaux équitables entre les pays industrialisés et les pays en développement et éliminer d'anciens conflits d'intérêts. Les pays industrialisés veulent accéder aux ressources de biomasse. Dans la mesure du possible, ces ressources devront cependant être transformées dans les pays en développement afin d'accroître la création de valeur locale.

Dans un processus d'échange implicite, les pays en développement devraient ainsi pouvoir accéder plus facilement à de nouvelles technologies bioéconomiques et aux avancées scientifiques associées produites par les pays industrialisés. Ce processus nécessite une coopération accrue sous forme de partenariats de recherche dans le secteur public et dans le secteur privé. Les pays en développement pourront ainsi jouer un rôle de plus en plus important dans la création de valeur. Dans le contexte d'une politique économique durable, la bioéconomie peut ainsi devenir un facteur de progrès et de changement social, en dépassant la division qui règne actuellement entre les pays riches et les pays pauvres.

En termes de changement à long terme, la bioéconomie doit être considérée comme une transformation sociale, technologique et économique (c'est-à-dire une transformation durable) du système économique. L'essence même de ces stratégies de transformation ne se limite pas à la dimension technologique (sciences nouvelles) mais englobe également un changement des comportements (consommation modifiée) ainsi que des innovations institutionnelles pour permettre la mise en place d'un cadre et d'incitations à long terme, tant au niveau des entreprises que des politiques internationales. La création d'environnements harmonisés au niveau international permet, en effet, de réaliser tout le potentiel de la bioéconomie que ce soit dans les pays industrialisés, dans les pays émergents ou dans les pays en développement. En d'autres termes, elle met en place une réglementation équitable de la production, de l'utilisation et du commerce libre de la biomasse. La bioéconomie intelligente est au cœur du développement économique durable. Elle constitue à la fois un défi et une opportunité pour la prochaine génération de scientifiques, d'inventeurs, de PME, d'agriculteurs et d'entrepreneurs écologiques et sociaux.

Joachim von Braun
Directeur
Centre de recherches pour le développement (ZEF)
Président du Conseil allemand sur la bioéconomie
Bonn, Allemagne jvonbraun@uni-bonn.de