Transformation de farine de manioc d’haute qualité en vue de son utilisation dans le secteur de la boulangerie
Photo: A. Abass

Approche du réseau de valeur : pour que le Sud puisse, lui aussi, bénéficier de la bioéconomie

La demande croissante de biomasse est en train de transformer l'agriculture, une évolution dont les pays du Sud pourraient tirer profit. De nouvelles perspectives s'ouvrent, en effet, à eux, pour dépasser leur simple rôle de fournisseurs de matières premières. L'approche de la chaîne de valeur montre toutefois ses limites dans un tel contexte, ce qui a conduit à envisager la création d'une nouvelle approche axée sur la vision d'un « réseau de valeur fondé sur la biomasse », une alternative qui semble intéressante.

La demande croissante de biomasse, qu'il s'agisse de matières premières ou de produits agricoles primaires destinés à différents usages, a commencé à modifier la structure de production et de tarification de l'agriculture mondiale. Des études montrent que la forte demande de biocarburants aux États-Unis et dans l'Union européenne a été le principal facteur d'émergence de la crise des prix alimentaires en 2007–2008.

Dans le sillage de la bioénergie, la demande de biomasse destinée à d'autres usages a également augmenté : le remplacement de produits à base de pétrole brut par des produits à base de biomasse dans différents secteurs industriels est déjà en phase expérimentale (quand ils ne sont pas déjà produits à grande échelle). Par exemple, le marché du plastique basé sur la biomasse est en pleine expansion. The Coca-Cola Company utilise déjà 30 pour cent de plastique PET basé sur la biomasse, tandis que Toyota et d'autres constructeurs automobiles ont commencé à remplacer le plastique à base de pétrole par du bioplastique dans les voitures. La hausse de la demande mondiale de biomasse représente une opportunité pour de nombreux pays à faible revenu et à dominante agraire qui pourraient en profiter pour diversifier leur économie. De nombreuses personnes craignent cependant que la production d'une quantité accrue et diversifiée de biomasse non alimentaire vienne concurrencer la production alimentaire nationale et perpétuer le statut de simple fournisseur de matières premières de ces pays.

Trois stratégies pourraient permettre de lutter contre ces problèmes :

  1. Les pays concernés doivent s'assurer que la priorité est donnée au maintien ou à l'amélioration de la sécurité alimentaire au niveau national, régional et local, tout en tirant parti des bioéconomies émergentes. Ils doivent, pour cela, mettre l'accent sur la production et la transformation de cultures à forte intensité de main-d'œuvre et créatrices d'emplois. Une autre approche consiste à certifier la production de tous les types de biomasse (alimentation humaine, alimentation animale, combustible, fibre, etc.), qu'ils soient exportés ou non, qui n'entrent pas en conflit avec la sécurité alimentaire et nutritionnelle, une démarche qu'il faudrait, si possible, compléter par un suivi mondial de l'impact de l'utilisation de biomasse non alimentaire sur la sécurité alimentaire.
  2. Les pays à dominante agraire bénéficieront beaucoup plus de la hausse de la demande de biomasse si l'ajout de valeur a lieu dans le pays producteur, dans le cadre d'un secteur de la transformation à forte intensité de main-d'œuvre.
  3. Pour éviter toute pression excessive sur les ressources naturelles, l'amélioration de la productivité doit faire partie intégrante de la bioéconomie émergente, en partie au moyen d'une intensification de la production durable de biomasse, mais aussi par la réalisation de gains d'efficience au niveau de toutes les activités de transformation et de commercialisation post-récolte.


Éternel dilemme : la biomasse tire toute sa valeur de l'étape de transformation

L'optimisation de l'ajout de valeur aux bioproduits (où, quand, combien, etc.) fait l'objet d'un débat sans fin au sein de la communauté du développement. Aujourd'hui encore, la majorité des pays à faible revenu et à dominante agraire n'exploitent pas pleinement toutes les possibilités de transformation des bioproduits qu'ils exportent vers d'autres pays.

L'industrie de la fleur coupée en Afrique de l'Est est un bon exemple de la valeur ajoutée qu'il est possible de tirer d'une étape de transformation (principalement manuelle dans ce cas) lorsque celle-ci a lieu dans le pays de production de la biomasse. Fortement demandeuse de main-d'œuvre, cette activité permet aux communautés locales de bénéficier des salaires des ouvriers recrutés au niveau local. Le café, au contraire, montre qu'il est parfois difficile d'ajouter de la valeur (en l'occurrence, avec la torréfaction du café frais destiné à l'exportation) au sein même du pays producteur. Cette production se heurte, en effet, à deux problèmes majeurs : d'une part, les préférences nationales en matière de torréfaction du café sont très différentes d'un pays client à l'autre, d'autre part, le café torréfié ne peut pas être stocké très longtemps. Par contre, en ce qui concerne le café soluble (instantané), plusieurs pays producteurs comme l'Inde, le Brésil, la Thaïlande et l'Équateur transforment le café dans leur pays et commercialisent jusqu'à 60 pour cent du total de leurs exportations de café sous forme de café instantané. La production et la transformation du coton offrent une vision plus contrastée : l'Inde, qui possède la plus grande superficie de culture de coton (environ 30 % de la superficie mondiale de production de coton), dispose depuis longtemps d'une solide industrie textile qui emploie près de 50 millions de personnes pour la transformation et le commerce du coton, en plus des 6 millions de producteurs de coton. En Afrique de l'Ouest, la production de coton se développe depuis une dizaine d'années, mais n'est pas associée à la création d'une industrie textile nationale d'une quelconque ampleur.



Dans la chaîne de valeur internationale de la bioénergie, l'ajout de valeur a principalement lieu dans les pays qui importent de la biomasse pour l'utiliser comme bioénergie. En effet, les pays exportateurs n'apportent pas d'amélioration significative à leur biomasse avant de l'exporter. Il est probable que cette tendance évolue avec la troisième et la quatrième génération de sources de bioénergie, notamment avec la modernisation des technologies de transformation telles que les bioraffineries, qui font un usage très efficace des matières premières végétales transformées ou utilisées comme énergie, notamment parce qu'elles peuvent maintenant utiliser des matières résiduelles provenant de diverses sources. Il est, par exemple, possible d'ajouter des « bioraffineries forestières intégrées » aux usines de pâte à papier, comme cela est expérimenté aux États-Unis. Outre la pâte et le papier, le complexe produit de l'énergie renouvelable (chaleur, électricité et combustibles liquides) et des bioproduits tels que des produits chimiques spéciaux et d'autres matériaux de valeur provenant de diverses sources (forêts, matériaux agricoles à faible coût et résidus). Les usines de pâte à papier modernes, qui ouvrent la voie à de tels niveaux d'efficacité technologique, deviennent ainsi déjà des producteurs nets d'énergie. Le concept de bioraffinerie n'en est qu'à ses balbutiements. Bien que le potentiel économique des bioraffineries ne fasse plus aucun doute, la conception et la technologie d'une bioraffinerie exigent des calculs extrêmement précis avant de pouvoir passer à la phase de mise en œuvre. Elles ont notamment besoin d'un approvisionnement continu de biomasse et d'un marché bien établi pour les produits transformés.

Seul bémol, plus les technologies sont sophistiquées et plus les investissements nécessaires (recherche et usines) sont élevés, moins les pays producteurs de biomasse, à faible revenu, pourront incorporer ces technologies et ces niveaux de transformation à leurs processus de conversion de la biomasse brute en matériaux à valeur ajoutée. Parmi les raisons qui empêchent les pays à faible revenu et à dominante agraire d'ajouter de la valeur à la biomasse produite figurent notamment le manque d'infrastructures techniques, d'ouvriers qualifiés et d'instruments financiers (nationaux), ainsi qu'une sous-estimation de la valeur potentielle des bioproduits.

Élargir l'approche : de la chaîne de valeur au réseau de valeur

Les chaînes de valeur des produits agricoles deviennent de plus en plus complexes. Avec l'arrivée de la bioéconomie, la demande de biomasse va s'élargir à toutes sortes de types de biomasse, avec des impacts au niveau de la manutention, de la transformation et du commerce, ce qui conduira à une diversification encore plus grande des activités. L'exemple de l'usine de pâte à papier moderne illustre parfaitement cette complexité croissante. Ce type de bioraffinerie permettra d'ajuster tant la quantité (et la qualité) des différentes sources de biomasse utilisées que les produits obtenus, en fonction de la biomasse disponible, des produits demandés et des prix constatés, ce qui permettra d'optimiser les bénéfices enregistrés. La hausse de la demande de biomasse alimentaire et non alimentaire est en train de transformer l'agriculture, qui n'est plus seulement un secteur de production et de transformation de denrées alimentaires mais un secteur de production et de transformation de biomasse, dans lequel l'utilisation des matières premières cultivées et des produits intermédiaires devient plus flexible qu'elle ne l'était par le passé. Composantes essentielles de cette évolution, le recyclage et l'utilisation en cascade (qui concernent surtout la transformation et le commerce) permettront d'utiliser et de réutiliser la biomasse à un très haut degré (« zéro déchet »), ce qui conduira peu à peu à une fusion des chaînes de valeur. L'approche conventionnelle de la chaîne de valeur, trop (isolée et) linéaire et principalement axée sur les produits, n'est donc plus suffisante pour analyser le système. La bioéconomie a besoin d'une analyse couvrant les multiples voies complexes empruntées par la biomasse, qui englobent le concept d'analyse de la chaîne de valeur, mais vont bien au-delà. C'est là que le concept global du réseau de valeur fondé sur la biomasse entre en jeu.

Cette approche utilise l'« image du réseau » comme cadre multidimensionnel pour comprendre les relations et les interconnexions qui existent entre les différentes chaînes de valeur et la manière dont elles sont régies. Au lieu de décrire le chemin emprunté par un produit et d'être ainsi plutôt axée sur un seul secteur, l'approche du réseau tient compte des multiples produits qui sont et peuvent être dérivés d'un type de biomasse brute, et étudie à la fois l'ensemble du mix de matières premières produit dans les exploitations familiales, les différentes chaînes de valeur auxquelles les ménages participent et la manière dont ces différents éléments sont et pourraient être reliés entre eux. L'approche de réseau permet d'explorer les synergies qui existent entre ces chaînes de valeur, d'identifier les inefficacités et de mettre en lumière le potentiel d'amélioration de la productivité durable de l'ensemble du réseau de valeur d'un système local, national ou international précis. Il s'agit entre autres d'analyser les possibilités (existantes et potentielles) de recyclage et d'utilisation en cascade pendant la phase de transformation de la biomasse, afin de mettre en lumière de nouvelles possibilités d'ajout de valeur au niveau local. L'utilisation en cascade et l'interconnexion des chaînes de valeur jouent un rôle essentiel pour accroître l'efficacité des ressources et du secteur, réduire la concurrence entre les différentes utilisations et faire bon usage du potentiel d'innovation.

L'approche de réseau permet également de mieux déterminer qui participe ou non et qui bénéficie ou non des réseaux de valeur (p. ex., hommes ou femmes, petits ou grands producteurs/transformateurs, acteurs nationaux ou internationaux), dans quelles activités et quels processus, et si, oui ou non, les acteurs coopèrent et s'entraident entre eux. Il est ainsi possible d'identifier les liens manquants, les acteurs nécessaires, les lacunes en matière d'information, les contraintes de capacité, ainsi que les problèmes de gouvernance et les rapports de force. Cette approche analytique se penche également sur la répartition des profits et autres bénéfices entre les différents acteurs et participants du réseau dans sa globalité, ce qui permet ensuite de rechercher des moyens d'ajouter de la valeur à la biomasse dans les pays producteurs pauvres, de répartir cette valeur de manière plus équitable et d'améliorer l'accès à l'alimentation par la création d'emplois et de revenus.

L'intensification des activités de transformation des bioproduits au niveau national ne peut se faire sans l'implication politique des gouvernements et le soutien de la communauté internationale. Cette évolution nécessite, en effet, des infrastructures techniques et physiques, une main-d'œuvre qualifiée et des instruments financiers. Il est également important d'approfondir les recherches et les investissements dans des technologies de transformation de la biomasse à forte intensité de main-d'œuvre mais à faible besoin de capital. À long terme, la mise en place d'un secteur national durable axé sur la transformation et l'ajout de valeur passera également par le développement de la demande et des marchés nationaux.

Les bioéconomies émergentes semblent donc en mesure d'aider les pays à faible revenu et à dominante agraire à créer des emplois et à générer des revenus dans le secteur de la production, de la transformation et du commerce de la biomasse, particulièrement dans les zones rurales. Il reste maintenant à identifier des moyens pour les pays pauvres et les producteurs pauvres de tirer profit de ces opportunités, à déterminer quels types de biomasse, de transformation et de technologie offrent des perspectives réalistes pour les producteurs et les transformateurs de biomasse de ces pays et à trouver, dans le même temps, des moyens d'améliorer la sécurité alimentaire et de réduire la pauvreté. Des travaux supplémentaires devront également être menés pour déterminer comment ajuster et soutenir les chaînes et les réseaux de valeur afin que l'ajout de valeur ne reste pas confiné aux pays producteurs, mais qu'il contribue également à améliorer les moyens de subsistance des petits agriculteurs, à favoriser les petits et moyens transformateurs et à générer de l'emploi.

Un réseau de valeur basé sur la biomasse pour l'Afrique

Le projet de BiomassWeb intitulé « Favoriser la sécurité alimentaire en Afrique en améliorant la productivité des réseaux de valeurs basées sur la biomasse » présente des concepts qui visent à améliorer la disponibilité et l'accès à l'alimentation en Afrique subsaharienne tout en répondant à la demande croissante de biomasse non alimentaire. Le projet identifie différents réseaux de valeurs basées sur la biomasse et étudie les points d'entrée qui peuvent être utilisés pour améliorer la productivité globale du système. Il s'agit notamment de favoriser l'innovation agronomique, technologique et institutionnelle au niveau de la production, de la transformation et de l'utilisation des bioproduits pour parvenir à commercialiser une biomasse alimentaire et non alimentaire plus abondante et à plus forte valeur ajoutée. Le concept est basé sur des approches d'innovation, sur la participation des parties prenantes, sur des recherches axées sur la demande et sur des activités de développement. Le projet concerne la région de la ceinture soudanaise (Ghana, Nigéria) et les hautes terres de l'Est africain (Éthiopie). L'étude portera sur des modèles précis de réseaux de valeur basés sur le manioc, le maïs, la banane (dessert/plantain/ensete) et la biomasse issue de la végétation naturelle et des systèmes agroforestiers. Le projet est financé dans le cadre de l'initiative GlobE du Ministère fédéral allemand de l'Éducation et de la Recherche.

Pour plus d’informations : www.biomassweb.org

Detlef Virchow, Tina Beuchelt, Manfred Denich
Centre de recherche pour le développement (ZEF)
Université de Bonn, Allemagne beuchelt@uni-bonn.de

Tim K. Loos
Centre sur la sécurité alimentaire (FSC)
Université de Hohenheim, Allemagne

Marlene Hoppe
C.S.P. GmbH, Dresde, Allemagne

Arnim Kuhn
Université de Bonn, Allemagne