Élèves regardant les vidéos dans le laboratoire informatique de l’école.
Maximo Torero

Associer les capacités des enfants et les nouveaux médias pour assurer la vulgarisation agricole et améliorer la santé

L’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour fournir des conseils aux agriculteurs suscite un intérêt croissant. Toutefois, le niveau élevé de méconnaissance des TIC chez les agriculteurs des pays en développement est souvent un obstacle à leur mise en œuvre. Cet article décrit une approche innovante visant à contourner cet obstacle en faisant passer les informations aux parents par l’intermédiaire des enfants.

Dans de nombreux pays en développement, les enfants ne sont considérés que comme d’éventuels bénéficiaires. Mais un programme de recherche baptisé « Happy Faces » étudie comment les enfants eux-mêmes peuvent être des catalyseurs de changement. Ce programme examine comment, en donnant des informations aux enfants scolarisés, on peut améliorer la santé et le bien-être non seulement des enfants eux-mêmes, mais aussi de familles entières. L’avantage de travailler avec des enfants tient à ce qu’ils ont un niveau d’éducation supérieur à celui de leurs parents ; il est donc facile de leur transmettre des informations qu’ils communiquent ensuite eux-mêmes à leurs pairs.

L’équipe du projet espère qu’en visant directement les enfants, ses stratégies amélioreront le bien-être des enfants et des membres de leur famille en leur donnant plus facilement accès aux informations. Ici, nous tirons parti du fait que les enfants ont déjà eu un puissant impact sur la commercialisation et d’autres stratégies de diffusion d’informations, comme cela a été le cas pour une campagne anti-tabac en Thaïlande. Mais si l’influence des enfants sur les décisions des adultes fait l’objet d’études dans d’autres domaines depuis longtemps, jusqu’à récemment l’étude de ce sujet a en grande partie été ignorée dans les pays en développement.

Niveau 1 : d’enfants à enfants

Dans la première phase du projet, les chercheurs ont été curieux de voir si les enfants modifient leur comportement en réaction à des messages simples qui leur ont été communiqués à l’école. L’équipe a constaté que le fait de montrer des annonces de services publics – notamment celles qui mettent en scène des personnalités bien connues, comme les footballeurs, par exemple – améliorait la consommation de compléments de fer par les enfants. Ces résultats ont donné à réfléchir aux chercheurs.

Il peut être difficile et coûteux de faire passer des messages complexes de santé publique aux ménages ruraux, cette opération nécessitant souvent des campagnes de porte à porte. Nous nous sommes posé la question suivante : au lieu d’aller dans une centaine de ménages par village, que se passerait-il si nous pouvions utiliser un autre mode de diffusion des informations ? Aller dans les écoles est un moyen bien moins coûteux de transmettre un message.

Pour évaluer l’influence causale d’une des carences en micronutriments les plus répandues sur l’utilisation de ces messages grâce à l’accès à des ordinateurs dans les écoles, des compléments de fer sous forme de comprimés ont été mis à disposition dans un centre médical local d’une région rurale du Pérou et les adolescents ont été encouragés à les prendre par des messages médiatiques communiqués en classe. Pour créer des variantes expérimentales, l’étude a utilisé une forme d’encouragement qui modifiait aléatoirement l’exposition des élèves aux messages publicitaires soulignant les bienfaits de la supplémentation et les encourageait à se rendre quotidiennement au dispensaire pour prendre un comprimé de fer.

Plus précisément, au cours de l’étude de dix semaines, les élèves ont été exposés plusieurs fois à une des trois vidéos suivantes durant d’une à deux minutes : la première montrait un footballeur bien connu encourageant la prise de compléments de fer pour optimiser l’énergie ; la deuxième montrait un docteur encourageant la prise de compléments de fer pour la santé d’une manière générale ; et la troisième vidéo « placébo » ne faisait aucune allusion au fer mais montrait un dentiste ventant les mérites de l’hygiène buccale. Les deux premières vidéos servaient à expliquer les bénéfices du fer aux enfants et leur rappelaient de prendre les comprimés de fer. Chaque vidéo durait de 70 à 100 secondes et, en moyenne, les élèves ont visionné chacune des trois vidéos 5,75 fois pendant la période de dix semaines.

Les résultats extraits des dossiers administratifs de l’école donnent une nouvelle preuve que la réduction des carences en fer se traduit presque immédiatement par une importante amélioration des performances scolaires. Pour les élèves anémiques, la consommation moyenne de 10 comprimés de fer à 100mg sur trois mois améliore les notes moyennes des tests de 0,4 écart type et la probabilité d’une progression des résultats scolaires de onze pour cent. La supplémentation améliore également les aspirations des élèves anémiques pour l’avenir.

De plus, nos résultats indiquent que de brefs messages médiatiques sont un moyen très efficace d’encourager les adolescents à bénéficier des compléments alimentaires mis à disposition dans les dispensaires publics. En 1993, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a recommandé des mesures d’élaboration d’initiatives d’évaluation, de plaidoyer, de prévention et de contrôle dans la plupart des pays pour réduire les cas d’anémie chez les adolescentes. Mais malgré leur efficacité, les programmes nationaux de supplémentation hebdomadaire en fer et en acide folique ((WIFS) sont extrêmement coûteux à mettre en œuvre et par conséquent hors de question dans de nombreuses régions dotées de ressources insuffisantes.

Par ailleurs, même lorsque de tels programmes sont mis en place, il peut être difficile de toucher les adolescents qui ne vont pas à l’école. Nos résultats montrent que la distribution passive de compléments de fer par l’intermédiaire des dispensaires peut atteindre des taux très élevés de respect de cette mesure chez les adolescents anémiques, grâce à la communication régulière de messages médiatiques peu couteux. Des programmes similaires pourraient être mis en œuvre à grande échelle en Afrique subsaharienne pour une fraction du coût des actuelles recommandations WIFS.

Niveau 2 : des enfants aux parents

À ce jour, l’idée fonctionne. Dans la deuxième phase du projet, les chercheurs ont voulu savoir si les enfants transmettent les informations aux adultes de la famille et si ces derniers modifient ensuite leur propre comportement et les décisions prises au niveau du ménage sur la base de ces informations. Les enfants ont suivi des leçons sur le diagnostic et la prévention de la cysticercose, une infection propagée par les vers plats dans le porc cru ou insuffisamment cuit. La maladie est endémique dans les zones rurales de la côte nord du Pérou et est la principale cause d’épilepsie chez l’adulte dans la majeure partie des pays en développement. De nombreuses personnes savent qu’il y a un lien entre l’élevage domestique et la cysticercose, mais souvent elles ne savent pas que la maladie peut entraîner des crises d’épilepsie et la mort, ou qu’il est possible de réduire les risques de contamination en se lavant correctement les mains.

Les chercheurs du projet ont lancé une campagne de santé communautaire s’appuyant sur le placardage d’affiches et l’accès gratuit aux tests et au traitement. Parallèlement, ils ont utilisés des jeux, des diaporamas et d’autres supports visuels pour enseigner aux enfants scolarisés l’importance des tests de dépistage de la cysticercose et des mesures de prévention de la maladie.

Les résultats montrent que les enfants ont parlé avec leurs parents de ce qu’ils avaient appris et que les parents ont plus demandé à subir des tests que les parents ayant uniquement été exposés à la campagne de santé communautaire. L’accroissement de cette demande pourrait entraîner une chute du niveau d’animaux infectés et, par conséquent, une amélioration considérable de la prévention de la cysticercose.

Le programme Happy Faces a de nouveau essayé le même mécanisme, les enfants étant cette fois exposés à des messages Internet simples présentant des solutions peu coûteuses à des problèmes agricoles courants rencontrés dans les parcelles familiales. L’idée est que si les enfants transmettent ces messages à leurs parents, ils peuvent jouer un rôle primordial dans la résolution de ces problèmes et l’amélioration de la productivité agricole et de l’alimentation de leur famille pour un coût minime. Cette formule est particulièrement intéressante lorsque les programmes traditionnels de vulgarisation agricole sont confrontés aux coûts élevés associés à la nécessité de se rendre dans des zones isolées.

À cette fin, nous avons réalisé une expérience de terrain dans un lycée rural du Pérou où il a été demandé à la moitié des élèves de regarder des vidées de vulgarisation agricole expliquant des pratiques simples et bon marché de gestion agricole. Parallèlement, il a été demandé à l’autre moitié des élèves de l’école de regarder une vidéo « placébo » encourageant la pratique de l’hygiène buccale, ce deuxième groupe constituant un groupe de contrôle pour notre intervention.

Les élèves ont regardé (individuellement) ces vidéos dans le laboratoire informatique de l’école pendant huit mois. À la fin de l’expérience de terrain, nous avons réalisé une enquête auprès des personnes (généralement les parents) chargées de gérer l’exploitation familiale. L’enquête a évalué les connaissances des responsables des exploitations agricoles familiales et la mesure dans laquelle ils ont adopté les pratiques agricoles enseignées aux élèves par l’intermédiaire des vidéos.



Nous avons constaté que les responsables des exploitations familiales dont les enfants avaient regardé les vidéos de vulgarisation avaient plus de connaissances. En moyenne, leur probabilité de connaissance des pratiques agricoles a augmenté de 33 à 50 pour cent, comparativement à ceux dont les enfants étaient dans le groupe de contrôle. Même lorsque les parents n’avaient pas directement reçu des informations sur les pratiques agricoles, les élèves avaient su transmettre les informations qu’ils avaient reçues.

Bien qu’ils soient plus modestes, nous avons constaté des effets positifs dans l’adoption de pratiques agricoles dans les ménages dont les enfants avaient été exposés aux vidéos de vulgarisation. Nous avons cherché à savoir si notre intervention avait eu des effets hétérogènes et nous avons constaté que l’amélioration des connaissances et les taux d’adoption étaient considérablement plus élevés chez les responsables d’exploitation les plus jeunes et les plus instruits. Nous avons également constaté des éléments donnant à penser que les flux d’informations étaient plus importants entre enfants et parents de même sexe (c’est-à-dire pères-fils et mères-filles).

En raison des coûts élevés des systèmes de vulgarisation traditionnels, on constate un intérêt croissant pour l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour fournir des conseils agricoles aux agriculteurs. Toutefois, le niveau élevé de méconnaissance de ces technologies chez les agriculteurs des pays en développement a considérablement contrarié l’intérêt qui leur était porté. Notre étude présente une solution innovante permettant de contourner cet obstacle en faisant passer les informations aux parents par l’intermédiaire des enfants (plus férus de TIC).

Par ailleurs, si le programme Happy Faces a mis l’accent sur le rôle potentiel de la transmission intergénérationnelle d’informations pour assurer un service de vulgarisation agricole, ce mécanisme peut potentiellement avoir de nombreuses autres applications. Il faut bien entendu poursuivre les recherches, mais les campagnes d’information basées sur les TIC et ciblant les enfants conviennent en principe pour fournir indirectement des informations aux adultes et modifier leurs décisions, et nous sommes aujourd’hui convaincus que cette formule pourrait être étendue à l’Afrique subsaharienne.

Maximo Torero
Directeur exécutif à la Banque mondiale
Washington D.C., USA
mtorero@worldbank.org