Photo : Jörg Böthling

Agriculture et changement climatique – où en sommes-nous ?

Lors d’une manifestation parallèle, à l’occasion de la Conférence de Bonn sur le changement climatique (COP 23), Martin Frick, premier directeur de la coordination des politiques et des programmes, CCNUCC, a déclaré : « l’agriculture est la Cendrillon des débats climatiques. En ce moment, elle épluche les pommes-de-terre dans la cuisine, mais très bientôt elle pourrait être la princesse au bal. » Est-ce vrai ou est-ce seulement le point de vue optimiste d’un professionnel engagé pour l’agriculture et le changement climatique ?

L’agriculture est un des thèmes les plus complexes à aborder dans les négociations sur le changement climatique. Elle présente toutes les caractéristiques d’un problème épineux : le changement climatique touche l’agriculture dans toutes les parties du monde, mais avec des impacts très différents ; la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance et le commerce sont des centres d’intérêt clés que toutes les parties cherchent à protéger ; les politiques agricoles sont étroitement liées et affectées par d’autres accords internationaux ayant un lien particulier avec le commerce et les subventions ; et l’agriculture joue un rôle central dans l’adaptation au changement climatique et dans son atténuation, mais avec un degré élevé de spécificité, ce qui rend difficile la normalisation et les évaluations.

Signée par 197 nations, la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) s’est donnée pour mission principale de protéger la sécurité alimentaire. L’article 2 de la Convention énonce que son objectif premier est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, à un niveau qui empêcherait toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique, et précise « Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre d’une manière durable. »

L’agriculture et le changement de l’utilisation des terres agricoles produisent environ 17 pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre. La production agricole est responsable de 70 pour cent de la déforestation mondiale mais emploie par ailleurs de 70 à 80 pour cent de la population (dans de petites exploitations agricoles) dans les pays en développement. De nombreuses solutions d’atténuation, par exemple les biocombustibles et le re/boisement, sont intimement liées à l’agriculture.

Malgré cette importance, peu de progrès ont été réalisés dans les négociations climatiques liées à l’agriculture au fil des années. Grâce à l’adoption des contributions décidées au niveau national (NDC) dans le but d’atténuer les facteurs responsables du changement climatique dans le cadre de l’Accord de Paris, de nombreux pays accordent aujourd’hui une place centrale au secteur agricole dans leurs propres stratégies climatiques. Mais avant d’aborder cette question, il est important de bien connaître les facteurs et les problèmes ayant freiné les actions jusqu’à ce jour.

Place de l’agriculture dans les négociations sur le climat

Jusqu’à récemment, les négociations sur le climat ont essentiellement mis l’accent sur le potentiel de l’agriculture pour l’atténuation du changement climatique. Elles ont été façonnées par les « responsabilités communes mais différenciées »  (RCMD) dans le cadre desquelles les responsabilités d’atténuation des nations sont basées sur une combinaison d’émissions historiques, les capacités actuelles de contribuer à l’atténuation et aux besoins de développement. Par conséquent, lors des négociations, chaque pays a essayé de protéger ses principaux intérêts nationaux, y compris l’agriculture, compte tenu du rôle central qu’elle occupe au niveau national dans la sécurité alimentaire, l’économie, le commerce et l’emploi.

De grands exportateurs de produits agricoles se sont inquiétés de l’impact potentiel des accords liés au changement climatique sur la compétitivité de leurs exportations. Des études de simulation de l’adaptation des flux commerciaux rendue nécessaire par les fluctuations de la production et des prix montrent qu’en raison du changement climatique, de la croissance démographique et de la modification de l’alimentation, les importations de produits agricoles des pays en développement pourraient doubler d’ici à 2050. Les pays exportateurs craignent que les mesures d’atténuation prennent la forme de barrières commerciales non tarifaires imposant des restrictions sur les produits agricoles à fortes émissions. Ils ont également des craintes pour leurs droits de brevets et de propriété intellectuelle face à l’adaptation et au transfert de technologie connexe.  



Les pays très peuplés, l’Inde par exemple, ont des inquiétudes pour ce qui est d’assurer la sécurité alimentaire de leur population. L’Afrique sub-saharienne et l’Asie du Sud sont deux régions où l’agriculture est très vulnérable, même à d’infimes changements de température et de précipitation. L’Inde a souligné l’importance de la sécurité alimentaire et la nécessité de résister aux efforts visant à inclure l’agriculture dans les mesures d’atténuation. Les nations africaines sont également très concernées par la sécurité alimentaire et par la vulnérabilité au climat de leur secteur agricole. Elles ont toutefois vivement soutenu l’accent mis sur les besoins d’adaptation du secteur, ce qui explique que cette question a été au centre des discussions ces dernières années. Plusieurs pays d’Amérique latine ont soutenu des mesures d’atténuation dans l’agriculture tout en répondant aux préoccupations d’adaptation et de sécurité alimentaire. Ils ont également été les premiers à élaborer des mesures d’atténuation appropriées au niveau national (NAMA) dans le secteur agricole.  

Dans le secteur agricole, les différents enjeux résultent de la diversité des impacts du changement climatique. Une élévation des températures bénéficiera à l’agriculture dans les moyennes et hautes latitudes, alors que dans les basses latitudes, même avec de faibles augmentations de température, l’agriculture sera négativement affectée. L’Amérique du Nord et la Fédération de Russie ont des chances de gagner d’importantes superficies de terre arable grâce au réchauffement climatique d’ici à 2080, alors que l’Afrique sub-saharienne perdra une superficie considérable (neuf pour cent) de terre arable.

Les négociations liées à l’agriculture sont par ailleurs compliquées par le fait que la bioénergie et les mesures d’atténuation basées sur l’utilisation des terres, par exemple le boisement et le reboisement, sont en concurrence pour les terres et que cette situation devrait s’intensifier dans les années à venir. L’accroissement de la demande alimentaire et énergétique entraîne de son côté la conversion de terres au profit de l’agriculture, ce qui entraîne une augmentation des émissions. C’est pourquoi l’approche paysagère est de plus en plus utilisée pour analyser les impacts cumulés dans de multiples secteurs et sous-secteurs. Les émissions totales de gaz à effet de serre dues aux chaînes d’approvisionnement du bétail représentent environ 14 pour cent des émissions mondiales. Il est évident que les régimes alimentaires à base de végétaux ont une moindre empreinte carbone, mais ce sujet est resté tabou dans les négociations sur le climat en raison de son impact sur les choix individuels de mode de vie.

Les subventions jouent un rôle important dans l’agriculture. Les subventions de la boîte verte, notamment, incluent certains aspects environnementaux et la plantation de cultures à faibles émissions devrait, idéalement, avoir droit à de telles subventions. Toutefois, ce domaine est très contesté dans la mesure où ceux qui en bénéficient actuellement cherchent à protéger leurs intérêts.

Que nous dit la science ?

Le Cinquième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC RE5) a examiné l’agriculture dans le cadre de systèmes alimentaires en tenant compte de l’impact du changement climatique sur la production et d’autres aspects que la production, par exemple la transformation, le transport, le stockage et la vente au détail.

Le RE5 a conclu que tous les aspects de la sécurité alimentaire sont potentiellement affectés par le changement climatique, y compris l’accès aux aliments, leur utilisation et la stabilité des prix. Les effets du changement climatique sur les cultures et la production alimentaire terrestre sont déjà perçus dans plusieurs régions du monde. À l’avenir, les impacts négatifs seront plus courants que les impacts positifs, sans compter que les tendances climatiques  affectent également la quantité et la répartition des espèces aquatiques. La sensibilité négative des rendements agricoles aux températures diurnes extrêmes est fixée à environ 30° C. Si les tendances des températures sont importantes pour déterminer les impacts sur les rendements agricoles, du niveau sous-continental au niveau mondial, au niveau du pays ou à un moindre niveau, les prévisions de précipitations sont importantes mais sont plus incertaines pour évaluer les impacts futurs.

« Le RE5 a conclu que tous les aspects de la sécurité alimentaire sont potentiellement menacés par le changement climatique. »

Si l’augmentation des niveaux de CO2 dans l’atmosphère a un effet stimulant sur les végétaux, dans la plupart des cas les effets néfastes des concentrations élevées d’ozone troposphérique (O3) sur les rendements agricoles sont également considérables. Les changements climatiques et les concentrations de CO2 augmentent également la répartition des mauvaises herbes envahissantes. Pour les principales cultures (blé, riz et maïs) des régions tropicales et tempérées, le changement climatique sans adaptation aura un impact négatif sur la production (pour des augmentations de températures locales de 2° C ou plus), même si, localement, l’impact peut être positif. Les impacts prévus varient entre les cultures, les régions et les scénarios d’adaptation.

Après avoir fait la synthèse de plus de 1 000 études de modélisation, le GIEC RE5 a estimé qu’environ 10 pour cent des prévisions pour la période 2030–2049 font état d’augmentations de rendement de plus de 10 pour cent alors que 10 pour cent des prévisions font état de pertes de rendement de plus de 25 pour cent, comparativement à la fin du 20ème siècle. Sont prises en compte des prévisions pour différents scénarios d’émissions, des régions tropicales et tempérées, avec et sans adaptation. Relativement peu d’études ont pris en compte les impacts, sur les systèmes de cultures, de scénarios prévoyant une augmentation des températures moyennes mondiales de 4° C ou plus. Le graphique GIEC  fournit des données pour cinq périodes à brève et longue échéance, ces données provenant de 1 090 modélisations sur 20 ans. Les changements de rendements agricoles sont par rapport aux niveaux de la fin du vingtième siècle, et pour chaque période, le total des données est de 100 pour cent. Le diagramme montre qu’à court terme (2030) les modèles prévoient une réduction et une augmentation égale des rendements, alors qu’à long terme, les impacts négatifs sont prédominants.



En 2007, le quatrième rapport d’évaluation du GIEC avait conclu que les impacts du changement climatique seraient particulièrement complexes pour les groupes disposant de moins de capacité d’adaptation, et notamment pour les petits exploitants et les agriculteurs de subsistance, les éleveurs pastoraux et les pêcheurs artisanaux vivant généralement dans l’hémisphère sud. Les pays en développement sont par conséquent, on le comprend bien, très inquiets pour leur sécurité alimentaire et leurs capacités d’adaptation.

Les émissions produites par l’agriculture sont bien plus élevées dans les pays en développement et elles continuent d’augmenter, alors qu’elles diminuent dans les pays développés. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), sur la période 2001–2011, les émissions annuelles dans les pays en développement ont augmenté de 14 pour cent alors que les émissions d’origine agricole dans les pays développés ont diminué de 3 pour cent. Sur la période plus longue de 1990 à 2011, les émissions d’origine agricole ont augmenté de 37 pour cent dans les pays en développement et diminué de 20 pour cent dans les pays développés. Les pays d’Asie représentent 44 pour cent de la totalité des émissions d’origine agricole (ibid).

L’agriculture et la  sylviculture peuvent convertir le CO2 en hydrates de carbone et en oxygène grâce à la photosynthèse. La présence accrue de matières organiques dans le sol peut être un puits de carbone considérable mais il existe des incertitudes non négligeables sur le potentiel de captage du carbone de différents sols et sur sa permanence (voir également l’article « Rôle du carbone du sol dans l’atténuation du changement climatique – cause perdue ou triple avantage ? »
). Néanmoins, selon la CCNUCC, le potentiel mondial d’atténuation technique de l’agriculture (à l’exclusion des compensations de carburant fossile tirées de la biomasse) est estimé de 5,5 – 6 Gt CO2e (équivalent dioxyde de carbone) par an d’ici à 2030. Environ 30 pour cent de ce potentiel peut être réalisé dans les pays développés et 70 pour cent dans les pays en développement.

Incidence de l’accord de Paris

Après l’échec des négociations sur le climat à Copenhague, Danemark, en 2009, où les pays ont considéré que les décisions avaient été prises de manière non transparente et autoritaire, un effort concerté a permis de revoir l’architecture de l’accord de la CCNUCC. L’Accord de Paris, en 2015, renonce aux objectifs d’atténuation définis au niveau mondial pour les pays et adopte la formule non imposée des contributions décidées au niveau national (NDC) pour un objectif de réduction des émissions au niveau mondial. Chaque pays est censé indiquer sa propre contribution à la réalisation de l’objectif mondial consistant à maintenir l’augmentation de la température mondiale moyenne « très en dessous de 2 degrés Celsius » d’ici à 2100.

L’agriculture figure désormais dans les NDC et les plans nationaux d’adaptation de plusieurs pays, alors que l’Accord de Paris faisait peu référence à l’agriculture. Environ 90 pour cent des NDC incluent l’adaptation au changement climatique et font de l’agriculture un secteur prioritaire, et environ  80 pour cent indiquent leur engagement pour l’atténuation du changement climatique dans le secteur agricole. Même si cela constitue un important changement de cap, de nombreux problèmes persistent – les NDC donnent peu de détails sur les actions d’atténuation dans le secteur agricole. La mesure et la permanence du piégeage du carbone dans le sol sont une difficulté. La plupart des NDC ont mis l’accent sur les aspects de production et non pas sur le système alimentaire entier où les potentialités d’atténuation sont considérables. Par exemple, seul le Rwanda a inclus, dans ses NDC, la réduction des déchets alimentaires qui représentent environ huit pour cent des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Certaines mesures d’atténuation les plus efficaces, par exemple laisser les terres en jachère pour qu’elles se régénèrent, ne sont pas abordables pour les agriculteurs dans la plupart des pays, notamment dans les pays en développement où il n’existe pas de subventions ou d’autre système d’investissement public dans l’agriculture.

Les inquiétudes quant aux risques liés au climat pour l’agriculture motivent des actions collectives mondiales. L’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (OSCST) de la CCNUCC a identifié quatre domaines prioritaires dans lesquels poursuivre les travaux :

  1. élaborer des systèmes d’alerte précoce relativement aux phénomènes météorologiques extrêmes ;
  2. évaluer les risques et la vulnérabilité des systèmes agricoles pour différents scénarios de ehangement climatique ;
  3. identifier des mesures d’adaptation de l’agriculture ; et
  4. identifier et évaluer les pratiques et technologies agricoles permettant d’améliorer la durabilité de la production.

Des avancées rapides sur ces thèmes sont attendues dans les mois à venir, avant la prochaine réunion de l’OSCST, en mai 2018.

La marche à suivre

Le Partenariat de Marrakech pour l’action climatique mondiale est une initiative lancée lors de la COP 22, l’an dernier. Il veut catalyser et soutenir l’action climatique menée par des pays et d’autres parties prenantes pendant la période importante de 2017 à 2020, lorsque des actions climatiques en profondeur seront nécessaires. Les priorités du partenariat sont la coopération entre les organisations, les initiatives et les coalitions, entre autres, sur l’interaction entre l’action climatique et les objectifs de développement durable (ODD). Il a encouragé un engagement de haut niveau visant à contribuer à faire progresser les ODD 2 (éliminer la faim) et 11 (villes et communautés durables) lors de la récente COP 23 à Bonn, Allemagne, et en fera de même pour les ODD 12 (production et consommation responsables), 8 (travail décent et croissance économique) et 9 (industrie, innovation et infrastructure) lors de la COP 24.

Diverses actions de parties prenantes visant à répondre aux besoins d’atténuation et d’adaptation dans le secteur agricole sont actuellement mises en œuvre. Y participent notamment des acteurs du secteur privé ayant de gros intérêts dans la durabilité de l’agriculture et des systèmes alimentaires. Alors que les négociations de règlements internationaux formellement contraignants ont été lentes et pénibles, le passage aux engagements volontaires et aux normes carbone est important et peut être un moteur majeur de changement, à condition que les consommateurs récompensent les premiers à les adopter.

Rupa Mukerji est codirectrice des services consultatifs de HELVETAS Swiss Intercooperation et co-auteure du 5ème rapport d’évaluation du GIEC, groupe de travail II axé sur la vulnérabilité, les impacts et l’adaptation. Elle compte environ 25 ans d’expérience pratique du développement et a suivi une formation en sciences naturelles et en gestion.
Contact: rupa.mukerji@helvetas.org
 

References and further reading

Fischer, G., H. van Velthuizen, M. Shah, and FO Nachergaele (2002): Global Agro-ecological Assessment for Agriculture in the 21st Century: Methodology and Results. Research Report RR-02-02.

Nelson, G., A. Palazzo, C. Ringler, T. Sulser and M. Batka (2009): The Role of International Trade in Climate Change Adaptation. ICTSD-IPC Platform on Climate Change, Agriculture and Trade, Issue Brief No. 4. Geneva: International Center for Trade and Sustainable Development and Washington DC: International Food & Agricultural Trade Policy Council.

World Resources Institute (2014): Greenhouse Gas Protocol Agricultural Guidance. Available at: www.ghgprotocol.org/agriculture-guidance