Marché rural de bovins, près d’Acha, Cameroun.
Photo : Tobias Feldt

Une occasion ratée pour le marché des produits laitiers et de la viande – étude de cas au Cameroun

La croissance démographique et l’urbanisation rapide sont associées à un accroissement de la demande de légumes frais et de produits d’origine animale qui, théoriquement, devrait être satisfaite par les agriculteurs locaux des régions environnantes. Or, le commerce mondial et transrégional, ainsi que les initiatives de développement, vont souvent dans le mauvais sens et entravent, plutôt qu’ils ne renforcent, les liens ruraux-urbains. C’est ainsi qu’au Cameroun, le marché des produits laitiers et de la viande a été faussé et nécessite une amélioration systématique.

Avec une population de près de 400 000 habitants recensés en 2018, Bamenda est la capitale en pleine expansion de la région du Nord-Ouest du Cameroun – cette zone suscitant aujourd’hui l’intérêt de la communauté internationale en raison des violences constatées dans le contexte des tentatives d’indépendance des deux régions anglophones du pays. Indépendamment du conflit actuel, la région qui entoure Bamenda est une des plus densément peuplées du Cameroun et elle est devenue une des régions les plus importantes du pays pour la production agricole et la production de bétail, grâce à la fertilité de son sol volcanique, à ses températures plus tempérées et à la longueur et l’étendue de sa saison des pluies qui assure une végétation luxuriante presque toute l’année. Toutefois, l’expansion de la production agricole stimulée par des initiatives nationales et internationales n’a pas nécessairement entraîné une amélioration de la sécurité alimentaire des populations locales, et notamment des producteurs.

Les agriculteurs ruraux et périurbains exploitent progressivement de plus grandes superficies pour cultiver des cultures commerciales telles que le maïs, la pomme de terre et d’autres légumes. Alors que la majeure partie de la récolte est destinée à l’approvisionnement des marchés urbains à l’intérieur ou à l’extérieur de la région, voire du pays, une infime partie, dans le meilleur des cas, est utilisée pour la consommation locale. De nombreux agriculteurs se contentent encore d’une alimentation traditionnelle pauvre en nutriments plutôt que de renoncer aux recettes tirées de la vente de leurs productions. Parallèlement, une part considérable de la production destinée aux marchés urbains et suprarégionaux est perdue en route en raison de l’état particulièrement critique de l’infrastructure routière et d’un manque d’installations de stockage. L’insécurité alimentaire reste ainsi endémique. Les marchés des produits laitiers et de la viande bovine connaissent également un développement contradictoire relativement à la sécurité alimentaire.

Un système de production laitière traditionnel et moderne

La production laitière à Bamenda et dans ses environs se décline aujourd’hui en deux systèmes très distincts s’appuyant, d’une part, sur la tradition, et d’autre part, sur des initiatives de développement qui, depuis un certain temps, essaient de créer un marché laitier local afin d’approvisionner la population urbaine croissante en produits laitiers frais et sains et de créer des opportunités de revenus dans ce domaine. Le premier système concerne des populations pastorales rurales, les Mbororos, qui vivent avec – et de – leurs gros troupeaux de bovins d’origine essentiellement locale produisant un minimum de lait (en moyenne 2 litres/vache/jour) surtout destiné à la consommation des ménages. Le deuxième système de production concerne des habitants urbains qui ne sont pas d’origine mbororoe (et que nous appellerons les « autochtones »). Traditionnellement, ces agropasteurs élevaient des porcs, de la volaille et des chèvres pour la viande et n’avaient historiquement aucune affinité avec l’élevage de gros troupeaux et la consommation de produits laitiers ; aujourd’hui, ils possèdent quelques vaches importées de race améliorée fournissant plus de lait (en moyenne 12 litres/vache/jour).

Le recours à des races exotiques européennes telles que les vaches Holstein Frison ou les Jersey, est un phénomène relativement nouveau à Bamenda. Jusqu’à récemment, l’ONG Heifer International a été active dans la région depuis les années 1990. Elle a importé des centaines de génisses Holstein pure race et les a données à des agriculteurs « autochtones » (une vache par ménage) après les avoir soumis à une formation complète et détaillée à l’élevage en enclos, à l’alimentation en stabulation et à la manipulation du lait. Cette initiative a entraîné la multiplication de coopératives laitières et de ménages producteurs de lait et, par conséquent, l’amélioration de l’approvisionnement de la région en lait. Aujourd’hui, des ménages urbains et périurbains élèvent des vaches Holstein pure races. Toutefois, sans doute en raison de leur éloignement dans le milieu rural, les communautés mbororoes n’ont pas bénéficié de cette initiative.

Les Mbororos
Pendant de nombreuses décennies, l’élevage de bétail a été l’activité traditionnelle des Mbororos, une peuplade semi-nomade qui est un sous-groupe de l’ethnie fulani musulmane entré à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème dans ce qu’on appelle les « prairies », dans le Nord-Ouest du Cameroun. Ils y ont trouvé un environnement idéal pour leurs troupeaux de bovins fulanis rouge et blanc, avec suffisamment de pâturages et d’eau pour la majeure partie de l’année, et un environnement exempt de mouches tsé-tsé (responsables de la transmission de la trypanosomiase également appelée maladie du sommeil). Aujourd’hui, ils occupent essentiellement les zones rurales des environs de Bamenda. La région connaît un problème de ségrégation ethnique, essentiellement entre les Mbororos et les « autochtones » (terme général désignant un large éventail de groupes bantous majoritairement chrétiens). Ces deux groupes ethniques sont organisés en groupes d’intérêt et en associations qui, la plupart du temps, s’ignorent et ne coopèrent pas entre eux. En conséquence, entre les pasteurs et les cultivateurs ou les éleveurs traditionnels et les « nouveaux » éleveurs de bovins, c’est souvent l’attitude préjudiciable du « nous contre eux » qui prévaut.

Aujourd’hui encore, des Mbororos ont de gros troupeaux d’environ 90 têtes (il n’est pas rare qu’un propriétaire possède plusieurs troupeaux) dans lesquels le pourcentage de vaches laitières varie considérablement. De plus en plus souvent, de riches « autochtones » font l’acquisition de gros troupeaux de bovins qu’ils donnent à « gérer » à des Mbororos – dans ce cas, l’accent est clairement mis sur des races à viande.

Lait frais contre lait en poudre

Les Mbororos élèvent du bétail surtout pour sa viande et sa valeur culturelle. Pendant la saison des pluies (d’avril à novembre), les vaches sont traites une fois par jour, le matin, et le lait est confié aux femmes. Généralement, il n’est pas pasteurisé et est utilisé pour la consommation du ménage sous forme de thé au lait, de beurre ou de « pendi » (lait caillé similaire au yogourt). Toutefois, quelques femmes décident de vendre leur excédent de lait dans leurs communautés ou en allant de temps en temps sur les marchés les plus proches. Elles sont autorisées à garder l’argent tiré de la vente du lait sans en parler à leurs maris. Selon une étude réalisée en 2017, un tiers des vendeurs de lait dans la région sont des Mbororos.

Étonnamment, malgré les deux chaînes d’approvisionnement en lait (c’est-à-dire les Mbororos et les « autochtones »), on ne trouve pas de lait frais dans les supermarchés ou sur les marchés en plein air de la ville (à moins de rencontrer une femme mbororoe passant par là !). Tous les yogourts et les glaces vendus dans la rue et dans les épiceries sont fabriqués avec du lait en poudre. Les boulangeries, cafés et restaurants utilisent tous du lait en poudre importé. Aucune laiterie, aucune unité de transformation du lait et aucun centre de collecte du lait n’existe plus dans Bamenda ou ses environs depuis la mi-2016, date à laquelle la dernière des deux usines de transformation du lait de la région a fermé ses portes parce qu’elle n’était pas rentable. Depuis lors, il n’existe plus de structures « professionnelles » dans la ville ou ses environs immédiats (périurbains) auxquelles les propriétaires de bétail pourraient vendre leur lait cru. Le marché « informel » qui reste se limite à des particuliers et de petites sociétés et associations qui ne disposent pas des ressources financières, de l’équipement, du savoir-faire commercial et des relations d’affaires nécessaires pour transformer et distribuer de grands volumes de produits. Le marché informel est le seul débouché pour le lait frais ou les produits laitiers et il est très difficile pour les producteurs de lait déjà très occupés de s’y faire une place. Pour les consommateurs, ce marché informel présente également des risques sanitaires et nécessite souvent l’établissement de liens de confiance durables avec les producteurs.

Par définition, le marché informel concerne des activités qui ne sont pas reconnues, enregistrées, protégées et réglementées par les pouvoirs publics.

Bureau international du travail, 1972

Cette situation peut en partie s’expliquer par des perceptions culturelles du lait comme aliment. On suppose souvent que l’accroissement de l’urbanisation et des revenus va de pair avec l’accroissement de la demande de denrées telles que les produits laitiers et la viande. Heifer Project International avait certes de bonnes intentions en lançant la production de lait commercialisé à Bamenda, mais elle partait du principe qu’il y avait déjà une demande de lait pour commencer. Dans la réalité, le lait frais n’est vraiment pas connu et apprécié par les « autochtones », si bien que le marché informel est trop peu important pour satisfaire les centaines de producteurs de lait de la ville. Pour les autochtones, le lait est un aliment pour les « habitants de la brousse », en référence aux Mbororos qui vivent essentiellement en milieu rural, et qui sont peu intégrés dans les communautés autochtones d’agropasteurs et d’habitants de la ville. Le lait frais est considéré comme un aliment « qui sent mauvais », qui est « sale » et « destiné aux pauvres ». Malgré le faible prix du lait, l’excédent se gâte régulièrement, est jeté ou donné à manger aux cochons et aux chiens. En désespoir de cause, certains producteurs de lait transforment leurs excédents de lait en yogourt qui est vendu dans des bouteilles en plastiques lavées et réutilisées, mais la demande reste faible, instable et saisonnière. Contrairement au lait frais, le lait en poudre est considéré comme un produit raffiné, propre, qui s’adresse aux gens « civilisés ». Malheureusement, ce lait en poudre de qualité variable est essentiellement importé d’Europe, d’Asie et du Moyen-Orient.

La demande de lait frais se limite aux grands centres urbains tels que Douala et Yaoundé, où les classes moyennes et supérieures aisées du pays ont pris goût à des produits laitiers particuliers tels que le fromage et le yogourt aromatisé. Compte tenu de ses avantages environnementaux, la région de Bamenda pourrait facilement devenir le « pot-à-lait » du pays. Toutefois, le réseau routier qui la relie aux grandes villes est négligé et peu pratique : il faut environ huit heures pour parcourir moins de 400 kilomètres. Par ailleurs, aucun équipement coûteux de la chaîne du froid ne pourrait résister au mauvais état des routes et aux risques de sécurité. Comme les produits laitiers sont très sensibles et périssables, Bamenda doit se limiter à approvisionner ses environnements immédiats, où la demande reste faible, presque inexistante.

Interface entre marchés aux bestiaux, production bovine et traditions

Contrairement à la production laitière, la production bovine est essentiellement aux mains des Mbororos, qui continuent de gérer leurs troupeaux de manière traditionnelle et non intensive – bien qu’on constate, dans une certaine mesure, des changements tels que le mélange du cheptel avec des races améliorées autres que le zébu. Grâce à des intermédiaires, ils approvisionnent une chaîne de marchés aux bestiaux allant de petits villages ruraux et périurbains au gros marché aux bestiaux hebdomadaire de Bamenda. Une partie des animaux vendus va directement dans un des deux abattoirs officiels de la ville, dans lesquels 30 à 35 bovins sont abattus quotidiennement.

Au même moment, d’autres sont transportés vivants, en camion ou même à patte, vers Douala, la plus grande ville et le plus grand centre économique du Cameroun. Vues sous cet angle, on pourrait penser que la production et la commercialisation de bovins dans Bamenda et ses environs constituent un bon exemple d’une interrelation rurale-urbaine réussie : alors que la population croissante demande de plus en plus de viande – qui, malgré les réserves sanitaires et écologiques actuelles – est aujourd’hui perçue comme un élément essentiel de presque tout repas africain, cette demande est en grande partie assurée par l’offre des producteurs régionaux qui peuvent bien en vivre.

La réalité paraît toutefois légèrement différente. Bien que les résultats d’une étude que nous avons réalisée entre 2017 et 2018 montrent qu’environ 40 pour cent des pasteurs mbororos considèrent que la vente d’animaux vivants est le principal objet de l’élevage de bétail, une petite partie seulement de leurs troupeaux est vendue sur les marchés. Au contraire, de nombreux éleveurs de bovins suivent la vieille coutume consistant à accumuler les troupeaux les plus gros possibles pour des raisons culturelles et de prestige (comme en témoignent 36 pour cent des personnes interrogées) et ne vendent des animaux que lorsque c’est nécessaire.

Ils risquent par conséquent d’investir dans la quantité plutôt que dans la qualité, tout en créant un excédent d’animaux qui, en réalité, ne sont pas destinés et ne servent pas à satisfaire la demande de viande des consommateurs. Ce faisant, ils entrent inévitablement en concurrence avec les agriculteurs ruraux pour l’accès à la terre, cette concurrence étant de plus en plus sévère dans cette région compte tenu de la croissance de la population humaine et bovine et du changement progressif de l’utilisation des terres dont le statut passe de zones de pâturage naturelles et traditionnelles à celui de terres agricoles.
Parallèlement, le marché d’animaux et de bovins vivants de Bamenda doit faire face à la pression exercée par l’afflux croissant de bétail venant du Nigeria voisin. Pénétrant souvent dans la région sans certificats de traçabilité vétérinaire ou de l’origine en raison de l’insuffisance des contrôles à la frontière, ces animaux importés contribuent au déclin des prix du marché du bétail camerounais depuis quelques années et augmentent pas ailleurs le risque de prolifération de maladies bovines. Ainsi, malgré les conditions idéales des liens ruraux-urbains pour la production bovine, le processus reste inapproprié et faible en raison de la forte signification culturelle du bétail et des afflux transrégionaux non contrôlés de bovins qui inondent le marché intérieur.

L’exemple du marché des produits laitiers et de la viande bovine à Bamenda montre la nécessité d’améliorer les stratégies et les approches régionales des politiques de commercialisation du bétail et des produits de base, de manière à les adapter aux besoins réels des producteurs et des consommateurs dans un contexte rural-urbain.

Améliorations suggérées
1. Des initiatives commerciales et entrepreneuriales au profit des éleveurs de bétail doivent être appuyées et financées dans la région.
2. Les éleveurs de bovins locaux doivent mettre l’accent sur la haute qualité et la valeur particulière de leurs produits laitiers et à base de viande bovine pour concurrencer l’offre mondiale et transrégionale.
3. Les efforts nationaux et internationaux visant à intensifier la production agricole et animale doivent s’appuyer sur une bonne connaissance des acteurs ruraux, périurbains et urbains, ainsi que de leurs préférences.
4. Les pratiques traditionnelles locales d’élevage du bétail, ainsi que celles des Mbororos, doivent être prises en compte et non pas remplacées par des approches d’importation.
5. Le problème des traditions de prestige et des normes sociales qui freinent encore la commercialisation du bétail doit être résolue.
6. En encourageant un dialogue multiculturel, on réduirait les préjugés à l’égard des produits laitiers et les conséquences de la mentalité « nous d’abord » (voir encadré).
7. La sensibilisation aux avantages nutritionnels du lait pourrait accroître la demande sur le marché informel.
8. Bamenda a un besoin urgent d’une unité formelle de transformation du lait pour réduire le gaspillage du lait frais et pour que les producteurs laitiers restent en activité.
9. Les contrôles aux frontières nationales doivent inclure la réglementation des afflux de bovins étrangers en ce qui concerne leur santé et leur nombre, afin de protéger les marchés de bovins camerounais.

Tobias Feldt et Jennifer Provost sont respectivement boursier postdoctoral et doctorante à la section Élevage dans les régions tropicales et subtropicales à l’université de Kassel et l’université Georg-August de Göttingen, Allemagne. Ils participent actuellement au projet de recherche multidisciplinaire UrbanFoodPlus sur l’agriculture urbaine et périurbaine en Afrique de l’Ouest et en Afrique occidentale.
Contact : tropanimals@uni-kassel.de 

Références :

Bertrand Njoh D., T. Feldt, C. Seeger, N. Dittrich, H. Karg, E. Gawum, A. Witte, R. van Veenhuizen (2018). Urban and Peri-Urban Agriculture in Bamenda: A Policy Narrative. Bamenda, Cameroon.

INS (2017). Statistical Yearbook for the North West Region 2015. Republic of Cameroon, National Institute of Statistics, Regional Agency for the North West. Yaoundé, Cameroon