Christine Chemnitz est directrice du département Politiques agricoles internationales à la Fondation Heinrich Böll, Berlin, Allemagne.

Un sain scepticisme s’impose

Le potentiel des technologies numériques pour entraîner un changement dans l’agriculture africaine est sans aucun doute considérable. Mais l’euphorie régnant autour du passage au numérique ne doit pas éclipser la question de savoir qui profite réellement des nouveaux développements et si ces derniers n’exercent pas une pression supplémentaire sur ceux qui sont déjà marginalisés au lieu de soutenir une juste participation.

D’une manière générale, les représentants des instances gouvernementales, des fédérations et du milieu des affaires donnent une image idyllique de ce à quoi pourrait ressembler l’agriculture africaine grâce à l’apport des technologies numériques. De tels espoirs sont bien compréhensibles. Après tout, au cours des 40 dernières années, le numérique a transformé de nombreuses sociétés et de nombreux secteurs d’activité du monde entier, dans des proportions que bien peu de personnes auraient pu prévoir – même si cette évolution ne s’est pas nécessairement effectuée dans le sens d’une plus grande justice ou d’une plus grande durabilité.

Compte tenu des problèmes majeurs auxquels de nombreuses régions rurales africaines sont confrontées, des changements fondamentaux sont vraiment nécessaires. À cet égard, les efforts visant à réduire la pauvreté et la faim ont moins été couronnés de succès qu’ailleurs et les impacts du changement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles vont encore aggraver la situation des petits exploitants agricoles. Par ailleurs, plus de 60 pour cent de la population africaine a moins de 25 ans. D’ici à 2035, quelques 350 millions de jeunes vont entrer sur le marché du travail. Seulement environ un tiers d’entre eux auront un revenu suffisant dans des secteurs autres que le secteur agricole. C’est pourquoi il est absolument primordial de renforcer le rôle plurifonctionnel du secteur agricole.

Les technologies numériques renforcent-elles la participation et l’appropriation ? 

Il est donc certain que des changements se produiront. Et quoi qu’en soit leur nature, les technologies numériques auront leur rôle à jouer. Mais seulement un rôle dans un assortiment de mesures et d’innovations politiques, sociales, juridiques et techniques nécessaires pour atteindre les objectifs définis dans le contexte des Objectifs de développement durable (ODD). 

L’efficacité d’une technologie est indissociable du contexte social et politique dans lequel elle s’inscrit. Les technologies façonnent notre environnement, modifient ou consolident les structures du pouvoir et ont par conséquent une influence primordiale sur les développements futurs, tout cela valant également pour les technologies numériques. C’est pourquoi il est important de disposer de bons outils pour évaluer d’un œil critique l’impact sur différents groupes de la population. Est-ce que les technologies numériques renforcent la participation et l’appropriation et offrent-elles de nouvelles opportunités à ceux qui, à ce jour, n’ont pas pleinement été intégrés dans les processus sociaux et économiques ? Ou exacerbent-elles les structures existantes du pouvoir et accroissent-elles les pressions sur ceux qui sont déjà marginalisés ?

Les deux versions semblent possibles. Mais compte tenu des structures du pouvoir actuelles dans le secteur agricole, je ne vois pas pourquoi les technologies numériques devraient être appliquées de manière à bénéficier plus particulièrement aux petits producteurs plutôt qu’aux grandes sociétés agro-industrielles disposant de ressources considérables en capitaux.    

Dans l’optique de la Fondation Gates, les technologies numériques offrent un remède pour ce dont souffre l’agriculture africaine. Elles établissent un lien entre les producteurs, dont beaucoup sont isolés, et les niveaux amont et aval de la chaîne de valeur ou l’utilisateur final, et elles optimisent les systèmes de connaissance ruraux. Par exemple, les téléphones portables doivent optimiser ou remplacer l’insuffisance des systèmes de vulgarisation agricole au moyen de tutoriels en ligne ou de brefs bulletins d’information réguliers, tout en améliorant, simultanément, la qualité des conseils dans la mesure où ils facilitent l’échange d’informations dans les deux sens, c’est-à-dire, également de l’agriculteur au consultant (ou le chercheur). De plus, les services numériques peuvent communiquer aux agriculteurs des informations sur le prix des engrais, des semences ou des pesticides. Enfin, et surtout, ils fournissent des informations sur les marchés de vente, contribuant ainsi à améliorer les opportunités de commercialisation et révolutionnant l’attribution de crédits et de subventions.

Jusqu’ici, tout va bien ! Il ne fait aucun doute que les nouvelles technologies de communication offrent un potentiel considérable aux producteurs africains – à condition qu’ils disposent d’un téléphone portable. Actuellement, un nombre extrêmement important de téléphones portables sont mis en service dans les zones rurales d’Afrique. Mais le simple fait d’être une agricultrice et non pas un agriculteur réduit de 50 pour cent les chances de posséder un tel appareil – situation d’autant plus navrante qu’en Afrique, une très forte proportion de petites exploitations agricoles sont gérées par des femmes. Mais la téléphonie mobile, qui facilite le travail en réseau et l’intégration des femmes dans les programmes de formation complémentaire, offre des possibilités considérables, ne serait-ce que pour réduire l’écart entre les hommes et les femmes dans ce qui tend à être des sociétés patriarcales. 

Nouvelles technologies et nouveaux marchés pour des acteurs bien connus

Jetons un coup d’œil à un autre point faible. Que se passera-t-il s’il s’avère en plus que ces technologies renforcent la productivité des grandes exploitations agricoles alors que les petites et moyennes exploitations sont éliminées du marché ? L’évolution du secteur du génie agricole et du secteur des semences indique qu’il ne faut pas négliger cette possibilité.

Quelques grandes sociétés seulement se partagent déjà une part importante du marché. Par exemple, avec CNH Industrial, les grandes compagnies américaines Deere & Company et AGCO détiennent plus de 50 pour cent du marché des équipements agricoles. Avec un chiffre d’affaires de 29 milliards de dollars, même Deere, pourtant ralentie par une crise des ventes qui a duré deux ans, a fait mieux que les 25 milliards de dollars de ventes cumulées de semences et de pesticides par Monsanto et Bayer en 2015.

Depuis 2013, année record du secteur des machines agricoles avec ses 137 milliards de dollars de chiffre d’affaires, les ventes de tracteurs, botteleuses, trayeuses et de tous les autres équipements techniques utilisés dans le secteur agricole reculent. Le marché le plus important et vraiment celui qui est le plus prometteur est celui du passage au numérique dans le secteur agricole. Quelques prises de contrôle et joint ventures témoignent de cette tendance depuis quelques années. En 2014, les entreprises AGCO, d’une part, et DuPont, fabricant de pesticides, d’autre part, ont annoncé qu’elles collaboraient dans le domaine du transfert de données numériques. La même année, CNH et la filiale Climate Corporation de Monsanto ont signé un accord d’élaboration d’une technologie de plantation de précision. L’année suivante, Deere a accepté de mettre au point du matériel avec la Climate Corporation, initiative permettant au système de gestion agricole Deere d’avoir accès aux bases de données géantes de Climate Corporation en ligne.

Ce sont là des programmes de collaboration prometteurs entre les géants à leurs niveaux respectifs de la chaîne de valeur. Et comme il s’agit de gestion, d’analyse, de stockage et d’administration de volumes gigantesques de données, ces nouveaux marchés sont bien entendu intéressants pour les grandes entreprises agricoles traditionnelles, mais aussi pour des entreprises telles que Google, IBM ou Microsoft.

« Passer au numérique ou périr » ?

Contrairement à l’Inde, à l’Amérique du Sud et à la Chine, l’Afrique n’entre pas dans le cadre de ces évolutions. Du moins, pas encore, car le bilan économique 2015 du VDMA (Verband Deutscher Maschinen- und Anlagenbau – Association des industries mécaniques allemande) montre que l’Afrique prend de plus en plus d’importance comme marché de ventes. Selon le VDMA, la collaboration avec le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement fonctionne très bien et est un véritable sésame pour les marchés africains. Il fait explicitement allusion à l’initiative « Un monde sans faim ». Les projets de collaboration mettent actuellement l’accent sur les technologies à l’intention des petites exploitations, mais à long terme cela ne sera certainement pas intéressant pour ce secteur d’activité. En tout état de cause, le VDMA prévoit d’importants changements structurels et voit ses opportunités de marché dans les nouveaux services numériques à l’intention des entreprises à grande échelle.

Si on réfléchit bien au pouvoir des grandes sociétés et des déséquilibres importants constatés dans l’agriculture africaine, le tableau idyllique d’un futur agricole numérique s’assombrit et le slogan « croître ou périr » pourrait bien se transformer en « passer au numérique ou périr ». Car, quelle que soit l’importance des avantages qu’elles peuvent tirer des nouveaux outils de communication offerts par le monde numérique, les petites exploitations agricoles ne disposent tout simplement pas des ressources nécessaires pour utiliser les nouvelles technologies agricoles exigeantes en capitaux.

Au contraire, une nouvelle vision de l’avenir apparaît qui pérenniserait une agriculture plus industrialisée pratiquée sur de plus vastes étendues et dans laquelle les questions d’environnement et de justice resteraient non résolues. Les changements structuraux seraient encouragés et sur les millions de jeunes cherchant un emploi sur le continent, ce ne sont pas plus mais moins d’entre eux qui seraient en mesure de tirer un revenu de l’agriculture. 

La situation est plus ou moins la même dans le secteur des semences. Les technologies de la première génération « transgénique » paraissent plutôt sommaires comparativement aux options actuelles consistant à modifier directement les éléments constitutifs de l’ADN. Les semenciers ont rapidement élaboré des plans d’urgence pour tirer parti des nouvelles technologies. Aujourd’hui, plus de 1 000 centres de recherche produisent les données des séquences des génomes. D’ici à 2025, on disposera de plus de données sur les génomes que sur l’astronomie. Les volumes inconcevables de données qui en résultent sont souvent stockés dans des bases de données accessibles au public. Mais seules les entreprises ayant des capacités considérables en bioinformatique peuvent exploiter leur potentiel.

En génétique, ce qu’il y a de véritablement nouveau c’est moins la capacité de lire les génomes que celle d’écrire et de transcrire l’ADN. Autrement dit, il est aujourd’hui facile de modifier les codes ADN des végétaux cultivés, des animaux et des microbes en s’appuyant sur des outils numériques et des instruments de laboratoire. La synthèse de l’ADN, c’est-à-dire la capacité « d’imprimer » de nouveaux brins d’ADN artificielle est déjà très utilisée. Et les luttes de pouvoir pour obtenir des variétés et des processus et pour acquérir les brevets qui protègeront les profits des géants de la semence pendant des décennies battent leur plein.

Ainsi, les technologies numériques n’entraînent pas non plus une démocratisation de notre système alimentaire ou le démantèlement des structures de pouvoir dans le secteur des semences. Bien au contraire. Ces structures sont consolidées et élargies.

Il y a d’autres solutions

Les technologies numériques peuvent toutefois favoriser la mise en place de structures équitables et durables dans l’agriculture africaine. Je pourrais, par exemple, imaginer l’utilisation d’outils numériques permettant de mettre des personnes dont les droits à la terre ont été violés plus efficacement en liaison avec des avocats leurs offrant un soutien juridique. Le débat concernant l’open source est également très intéressant. C’est là une expression que tous ceux qui œuvrent pour l’accès à des logiciels gratuits connaissent bien. Aujourd’hui, des précurseurs ont adapté ce débat au domaine des semences et ont lancé les premières tomates « open source » sur le marché.  C’est clairement là une étape contre le pouvoir des grandes entreprises et on aimerait que d’autres suivent dans de nombreux autres domaines de l’agriculture numérique.