Olivier De Schutter est membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies et il a été le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation de 2008 à 2014.
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Pourquoi nous avons besoin d’une révolution agroécologique

Les gouvernements et les organisations internationales ne s’intéressent guère à l’agroécologie que depuis quelques années, en raison des avantages de ce système pour l’environnement. Mais l’auteur considère qu’il y a d’autres bonnes raisons de soutenir la révolution agroécologique. Elle redonne un rôle de premier plan aux agriculteurs, opte pour des solutions locales et est un facteur clé de la réalisation de la démocratie alimentaire.

L’agroécologie contribue aux sciences agronomiques en ceci qu’elle vise à réduire l’utilisation des intrants externes fossiles, à recycler les déchets et à associer, dans le processus de production, différents éléments de la nature afin d’optimiser leurs synergies. Mais l’agroécologie, ce n’est pas seulement une panoplie de techniques agronomiques présentant certaines de ces caractéristiques. C’est à la fois un moyen de réfléchir à la relation que nous entretenons avec la Nature et un mouvement social qui prend de l’ampleur.

Un regard nouveau sur la nature

L’agroécologie nous invite à comprendre la complexité de la nature, une complexité qu’elle ne perçoit pas comme un handicap mais comme un atout. De ce point de vue, l’agriculteur est un découvreur : il procède par expérimentations, par tâtonnements, en notant quelles conséquences sont consécutives à quelles combinaisons, et en tirant les leçons de ce qui marche le mieux – même sans véritables explications « scientifiques ». Cela est valorisant pour l’agriculteur car c’est lui qui est aux commandes : il accumule les connaissances qui fonctionnent le mieux dans le contexte local dans lequel il opère.

Par contre, ce qu’on appelle l’agriculture « moderne », qui est en fait l’agriculture du vingtième siècle, a fait exactement le contraire : elle a cherché à simplifier la nature. Ce qu’il fallait faire dans les champs était déterminé par ce qu’avait prescrit la « science » tout droit sortie des laboratoires. De la recherche à la pratique, la voie était unidirectionnelle et ignorait les problèmes : les solutions étant basées sur la science, elles étaient considérées comme universellement applicables. Dans le meilleur des cas, les connaissances expérimentales des agriculteurs étaient sans importance ; dans le pire des cas elles étaient considérées comme « préjudiciables », comme des obstacles à la mise en œuvre « de haut en bas » des prescriptions scientifiques solides des « experts ». Selon ce point de vue de la science du vingtième siècle, la complexité de la nature pose problème : il faut la simplifier si on peut – qu’importe si cela signifie empêcher l’agriculteur de développer sa technique et transformer cette technique en aptitude à lire le mode d’emploi figurant sur les pulvérisateurs et les sacs de semences.

Si l’agroécologie découle d’une nouvelle connaissance de la nature et de notre relation avec elle, il s’ensuit naturellement que c’est également un mouvement social. Ce mouvement encourage les échanges d’informations entre les agriculteurs. Il privilégie les solutions locales s’appuyant sur des ressources locales. Et il transforme la relation entre l’agriculteur et « l’expert » du ministère de l’agriculture ou de l’agence internationale, non pas pour l’inverser et pour remplacer une hiérarchie par une autre, mais pour aller vers la co-élaboration de connaissances, comme l’illustre très justement la sélection végétale participative.

Plus qu’un recueil de techniques agronomiques

Ce n’est qu’en percevant l’agroécologie comme autre chose qu’un recueil particulier de techniques agronomiques qu’on peut comprendre l’opposition à laquelle elle est confrontée. De fait, en tant que branche de l’agronomie empruntant à l’écologie pour remplacer le mode d’agriculture dans les écosystèmes dans lesquels il se situe, l’agroécologie est particulièrement appropriée pour relever les défis du moment. Dans le système d’agriculture industrielle qui reste prédominant, il faut environ dix calories d’énergie fossile pour produire une calorie alimentaire, une situation clairement non durable alors que nous atteignons le plafonnement de la production gazière et pétrolière. Ce système contribue énormément à la production de gaz à effet de serre : au moins 13,5 pour cent des émissions anthropiques totales de gaz à effet de serre proviennent de l’agriculture, et cette proportion atteint un tiers si on tient compte, dans ce calcul, de la déforestation pratiquée pour créer des pâturages et étendre les zones cultivées, ainsi que des diverses étapes de transformation, de conditionnement, de transport et de distribution des aliments. Les petites unités de production sont systématiquement désavantagées car elles manquent de moyens pour se mécaniser et pour bénéficier d’économies d’échelle, et parce qu’elles sont moins compétitives dans un monde dans lequel il est demandé aux agriculteurs de devenir des fournisseurs de gros volumes de produits bruts uniformes à l’industrie agroalimentaire. Les conséquences sur le développement rural sont considérables et les petites exploitations agricoles familiales disparaissent en grand nombre. De plus, tels qu’ils ont été façonnés dans le passé, les systèmes alimentaires industriels ont encouragé le passage aux aliments très transformés, y compris aux plats préparés « prêts à consommer » et aux aliments de « malbouffe » ultra-transformés. Les conséquences de ces types de consommation modernes sont bien connues. À l’échelle mondiale, la prévalence de l’obésité a doublé de 1980 à 2008. Plus d’un milliard d’adultes sont actuellement en surpoids et 400 millions de plus sont obèses. Ajoutée à des modes de vie plus sédentaires et à la consommation de tabac et d’alcool, une alimentation inappropriée entraîne une augmentation rapide du nombre des maladies non transmissibles (diabète de type 2, cardiopathie ou cancers gastro-intestinaux), toutes directement liées à l’alimentation, dans toutes les régions, et pas seulement dans les pays riches, comme c’était le cas dans le passé.

L’agroécologie propose un certain nombre de solutions. Elle favorise un abandon progressif des modes d’agriculture basés sur l’énergie fossile utilisés par les générations précédentes et elle cherche à préserver la santé et à réduire l’érosion des sols. De fait, c’est essentiellement en raison de ses avantages environnementaux que les gouvernements et les agences internationales s’intéressent à l’agroécologie. Cette dernière peut être pratiquée à grande échelle mais son recours aux techniques de culture intercalaire et à diverses combinaisons de plantes, d’arbres et d’animaux – afin de rétablir les complémentarités agro-sylvo- pastorales auxquelles l’agriculture moderne a tourné le dos – en fait une méthode particulièrement bien adaptée aux exploitations agricoles relativement petites. En accordant un soutien accru à l’agroécologie, on contribuerait à rééquilibrer la concurrence entre les grandes exploitations industrielles et les petites exploitations agricoles, équilibre qui à l’heure actuelle est considérablement faussé en faveur des premières nommées.

Plus grande diversité, meilleure santé

Sans compter que l’agroécologie favorise une meilleure nutrition, d’abord parce que la plus grande diversité de production entraîne une plus grande diversité de consommation dans les communautés qui assurent leur propre alimentation, et ensuite en raison des avantages prouvés pour la santé. Selon de récentes études, le nombre d’antioxydants clés contenus dans les cultures biologiques est jusqu’à 60 pour cent supérieur à celui des cultures conventionnelles, sans compter que les cultures biologiques contiennent des niveaux nettement plus bas de résidus de pesticides et de métaux lourds toxiques (cadmium, par exemple) que les cultures produites de manière industrielle. Surtout, l’agroécologie représente une rupture par rapport à l’objectif quasi exclusif de la monoculture de céréales à grande échelle qui, au cours des 30 dernières années, a réduit la diversité des végétaux sur lesquels nos régimes alimentaires sont basés et a favorisé une dépendance croissante à des produits alimentaires transformés, qui sont plus riches en graisses saturées et auxquels on a ajouté des sucres et du sel. La révolution agroécologique aurait des avantages considérables pour la santé.

Surmonter les obstacles de l’économie politique

Comment se fait-il donc que malgré tous les avantages qu’elle peut offrir, l’agroécologie reste marginalisée ? Quatre points de blocage majeurs constituent encore des obstacles considérables à la révolution agroécologique. Premièrement, les technologies et les infrastructures penchent en faveur des économies d’échelle offertes par les grandes monocultures qu’il est plus facile de mécaniser. Deuxièmement, les principaux acteurs agroalimentaires – les gros acheteurs de produits agricoles de base et les grosses entreprises de transformation d’aliments – sont mieux positionnés pour approvisionner les marchés en produits alimentaires peu coûteux, contre lesquels d’autres acteurs, utilisant d’autres modes de production plus durable, n’ont pas les moyens de lutter : tant que l’agriculture industrielle ne sera pas obligée d’internaliser les coûts sociaux et environnementaux qu’elle impose à la collectivité, cette situation ne changera pas. Troisièmement, nos modes de vie ont évolué avec l’industrialisation de la production alimentaire que nous avons encouragée : les gens disposent de moins de temps pour cuisiner, l’alimentation passe au second rang dans leur vie, et de nombreuses familles ont même perdu les compétences culinaires de base qui sont nécessaires pour réduire la dépendance aux aliments très transformés, notamment aux plats préparés auxquels nous nous sommes tant habitués. Quatrièmement, et pour finir, les obstacles politiques sont toujours là. Les gros acteurs de l’agroalimentaire mettent leur veto à toute transformation importante susceptible de menacer leur position dans le système et susceptible de chercher à savoir pourquoi, notamment, les agriculteurs sont relégués au rôle d’acheteurs captifs d’intrants et de fournisseurs de matière première à l’industrie agroalimentaire.

Ces obstacles sont quasi insurmontables. C’est pourquoi la démocratie alimentaire – la capacité des populations à faire des choix réels sur la façon de produire des aliments, sur quels aliments produire et sur la façon de les manger – est la clé qui permettrait de déverrouiller le système. La révolution agroécologique est plus que nécessaire. Mais elle ne réussira que si nous arrivons à franchir les obstacles politico-économiques qui s’opposent au changement. Ce numéro de Rural 21 est une importante contribution à la réalisation de cette entreprise ambitieuse et urgente.

Olivier De Schutter est membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies et il a été le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation de 2008 à 2014.
Contact : olivier.deschutter@uclouvain.be