Le grand succès des institutions de microfinance a remis les coopératives et leur potentiel en matière de réduction de la pauvreté sous le feu des projecteurs.
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Les coopératives, clé magique dans la lutte contre la pauvreté ?

Bien qu’elles soient véritablement prédestinées à lutter contre la pauvreté en raison des valeurs et des principes qu’elles défendent, les coopératives sont pendant de nombreuses années restées dans l’ombre. Cela tient certainement à des attentes exagérées, d’une part, mais aussi, de l’autre, à des interprétations erronées. L’article donne un aperçu de l’idée de la genèse des coopératives et aborde la question du principe de « l’entraide pure et simple » en se demandant combien celui-ci est important et réaliste.

La coopération internationale au développement considère les coopératives d'un œil plutôt critique depuis les années 1980. Cela peut tenir, d’une part, à ce que l’on se soit laissé emporter par l’euphorie initiale suscitée par l’idée que les coopératives étaient la solution de tous les problèmes, du dépassement de l’économie de subsistance jusqu’à la démocratisation en passant par la promotion d'entrepreneurs autonomes, de sorte que la déception qui s’en est obligatoirement suivie a provoqué une réaction contraire. D’autre part, la « touche socialiste » dont les coopératives ont souvent été affublées a fortement nui à leur image dans la mesure où elles ont souvent été associées, voire même assimilées, à l’idée de dirigisme d’État, de mauvaise gestion des affaires publiques, de corruption et de népotisme. Cela a conduit à un certain « aveuglement coopératif » (Birchall) des organisations donatrices internationales, qui ont certes propagé et même appliqué les principes d’auto-assistance qui en soi sont des principes coopératifs qu’elles jugeaient utiles, tels que la participation libre et sur un pied d’égalité, l’auto-administration autonome démocratique et la solidarité, sans toutefois faire le lien avec la notion de coopérative afin de ne pas éveiller des réminiscences négatives.

Ce n’est que dans les années 1990 que l’on a prudemment commencé à reconsidérer la situation dans le cadre des efforts déployés afin d’aider les coopératives existantes, par le biais de programmes de dé-officialisation, à se dégager de l’emprise de l’État et à se soustraire de l'instrumentalisation par l’État. Tout récemment, c’est avant tout le grand succès des institutions de microfinance qui, en liaison avec l’Objectif du Millénaire pour le développement visant à réduire de moitié l’extrême pauvreté, a à nouveau dirigé l’attention sur le microniveau et ainsi également sur l’importance du rôle que les coopératives pouvaient jouer dans la lutte contre la pauvreté, et ce d’autant plus, que celles-ci avaient dans l’histoire largement prouvé leur aptitude à assumer cette fonction, en Europe occidentale au-moins. L’Année internationale des coopératives pourrait (et devrait) être l’occasion de s'en souvenir.

Naissance de l’idée coopérative en Europe

La naissance des coopératives modernes est en effet indissociablement liée à l'émergence de la « question sociale » pendant la révolution industrielle qui a eu lieu au cours de la première moitié du 19ème siècle et, dans son sillage, à l’appauvrissement de larges couches de la population. L’idée coopérative est la réponse humaniste à l’individualisme engendré par le libéralisme économique, mais celle-ci s’est cependant développée en gardant ses distances du collectivisme d’obédience socialiste et communiste. En plus des réformateurs sociaux et des philanthropes idéalistes, le mouvement coopératif compte également des partisans pragmatiques qui, au-delà de tous les préjugés idéologiques, voyaient dans les coopératives un moyen pur et simple de soulager la situation de misère largement répandue parmi ceux qui se trouvaient du côté des perdants de la transformation structurelle déclenchée par les processus d’industrialisation.

Angleterre : les premières coopératives de consommation. La classe ouvrière a certes pu, dans un premier temps, profiter des opportunités d’emploi créées par l’industrialisation ; cependant, l’afflux permanent de travailleurs agricoles et d’artisans tombés dans le chômage, associé à la forte croissance démographique, a rapidement conduit à une offre de main d’œuvre excédentaire et à une baisse conséquente des salaires. La misère des masses prolétaires travaillant dans les conditions d’exploitation si bien décrites par Karl Marx, l’approvisionnement déficient en denrées alimentaires de qualité inférieure de même que des conditions de logement misérables ont (entre autres) été à l’origine de la tentative de ces travailleurs industriels anglais qui, en 1826 à Brighton, ont effectué des achats groupés afin d’offrir des denrées alimentaires de meilleure qualité à des prix plus avantageux, ce qui a donné naissance aux premières coopératives de consommation. Si cette tentative s'est soldée par un échec après quelques années, la Rochdale Society of Equitable Pioneers (société Rochdale des équitables pionniers), qui a été fondée en 1844 par 28 tisseurs de Rochdale s’inspirant des idées et principes opérationnels du fabricant gallois Robert Owen (1771–1858), a été un modèle coopératif qui a connu le succès dans toute l’Angleterre et qui était en outre reproductible.

Allemagne : les débuts des coopératives de crédit. Les artisans traditionnels dont les entreprises n’étaient plus compétitives face à la production industrielle de masse dans les usines, mais qui, faute de capitaux propres, ne pouvaient pas non plus se reconvertir aux méthodes de production nouvelles, subissaient un fort préjudice du fait de l’intensification de la concurrence. De même l’agriculture, et plus particulièrement les petits agriculteurs, se trouvaient confrontés au double problème de l’exode de main d’œuvre et de l’impossibilité de pouvoir obtenir les gains de productivité nécessaires par l’emploi de semences améliorées, d’engrais et de machines agricoles parce qu'ils ne disposaient pas de capitaux suffisants, et cela d’autant plus qu’ils ne pouvaient souvent pas offrir de garanties suffisantes pour obtenir des crédits personnels ou hypothécaires des banques commerciales régulières. S’ils voulaient conserver leur exploitation, ils devaient de ce fait recourir à des prêteurs d’argent privés dont les taux usuriers les tenaient pieds et poings liés : le produit de la récolte suivante était déjà hypothéqué et suffisait tout juste à payer les intérêts et non pas à rembourser le principal. Ce phénomène se retrouve d’ailleurs aujourd’hui encore, et de façon comparable, dans de nombreuses sociétés en développement. Le manque de capitaux et l’accès insuffisant au crédit étaient ainsi des problèmes centraux dans toute l’Europe, et étaient communs à la fois aux artisans et à d’autres petits exploitants de même qu’aux petits agriculteurs. C'est pour eux que les pionniers des coopératives allemandes, Hermann Schulze-Delitzsch (1808–1883) et Friedrich Wilhelm Raiffeisen (1818–1888), ont respectivement à partir de 1850 et 1864 développé des solutions sous forme de caisses de prêt et d'avances, celles-ci ayant précédé les coopératives de crédit qui sont aujourd’hui connues sous l’appellation de banques populaires et banques Raiffeisen (Volks- und Raiffeisenbanken).

Le principe de base était relativement simple : en s’engageant solidairement à se porter caution, des agriculteurs et/ou des commerçants  et petits industriels pouvaient regrouper leur épargne à des fins de prêt et obtenir ainsi les garanties exigées pour un préfinancement au travers de crédits octroyés par des banques régulières. S’il est vrai que des coopératives agricoles d’achat et de vente ont également vu le jour, les coopératives de crédit initiées par Raiffeisen pour les agriculteurs et par Schulze-Delitzsch pour le secteur de la petite et moyenne industrie restent l’élément caractéristique véritable et l’héritage de dimension internationale du mouvement coopératif allemand. Cependant, bien que partageant de nombreuses convictions fondamentales, les deux pionniers avaient des avis divergents sur certaines questions de fond. Alors que Raiffeisen, en raison de sa vision de l’homme marquée par l’éthique et la religion et en tant que maire, voulait remédier à la misère de la population locale au moyen d’associations de bienfaisance collectives s’appuyant sur l’idéologie chrétienne de l’amour du prochain et était prêt de ce fait à accepter le soutien de donateurs privés et de l’État, le député libéral Schulze-Delitzsch tenait (tout du moins aussi) à préserver l’entrepreneuriat autonome dans la petite et moyenne industrie et, pour cette raison, insistait sur la nécessité de respecter les principes d’auto-assistance et d’auto-responsabilité et refusait strictement toute intervention de l’État. Ces divergences d’opinion se sont perpétuées jusqu’à nos jours et affectent le rôle que les coopératives peuvent être appelées à jouer dans la lutte contre la pauvreté. Avant d’approfondir plus avant cet aspect, il convient de brièvement passer en revue les coopératives dans les sociétés en développement.

Traditions coopératives dans les pays en développement et dans les pays émergents

On trouve sur presque tous les continents et dans presque toutes les sociétés en développement des formes autochtones précoces d'entraide de type coopératif ayant une longue tradition et se fondant sur des usages et sur la religion, sur des coutumes de même que  sur des formes de domination. Toutes ces formes de coopération se caractérisent cependant par des différences considérables, spécifiques à la culture, entre l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. Dans les cultures asiatiques, la vie collective reste marquée jusqu’à nos jours par l’obédience religieuse (bouddhisme, hindouisme, islam) ainsi que par l’appartenance à des castes, clans et tribus, qui attribuent à chacun sa place dans la communauté. De façon analogue à la situation en Europe au Moyen Âge, l’Asie a cependant également connu les corporations, les guildes et d'autres formes de coopération s’appuyant sur l’entraide, qui concernaient (par exemple) l’exploitation collective des terres, le soutien financier réciproque et l’aide d’urgence. En revanche, dans les sociétés africaines de l’époque précoloniale, c’est moins l’appartenance à une religion que l’intégration de l’individu à un système patriarcal de clan et de tribu qui a déterminé les formes de coopération prédominantes. L’obligation de travail communautaire dans l’agriculture, l’élevage, la pêche, jusqu’à l’exercice collectif de la justice, avait pour objectif de satisfaire les besoins de la communauté dans un système orienté vers la subsistance grâce à l’entraide collective. Dans les sociétés précoloniales d’Amérique latine, on retrouve également des obligations de travaux communautaires à structure hiérarchique comparable (par exemple, la « mita » chez les Incas), souvent en liaison avec des oligarchies indigènes, mais aussi des formes de coopération autochtones encore plus anciennes (par exemple, la « minka » dans les pays des Andes). Contrairement à la situation en Afrique et en Asie, les puissances coloniales espagnole et portugaise n’ont pas, en Amérique latine, remplacé ces formes de coopération ancestrales par des modèles coopératifs modernes, mais les dirigeants coloniaux se sont efforcés de s'approprier les formes de domination existantes, par exemple en appliquant le système espagnol de l’Encomienda aux structures communautaires indigènes, notamment les Comunidades.

L’homme au premier plan. Cependant, au 20ème siècle au plus tard, les puissances coloniales ont, de manière générale, remplacé la plupart des formes de coopération précoloniales ou encore antérieures par des modèles coopératifs modernes de type occidental ou leur ont tout au moins superposé de tels modèles. C’est ainsi qu’en 1904, la première loi coopérative promulguée hors d’Europe a été édictée en Inde. La différence fondamentale résidait dans le fait que ces modèles n’étaient plus centrés sur la collectivité, mais sur l’individu et sur les droits inaliénables liés à sa personnalité. Le principe même de l’entraide, qui exige de l’individu qu’il assume des responsabilités et s’autogère, place l’homme au centre de la coopération ; des principes complémentaires sous-tendant les procédures coopératives, tels que l’adhésion volontaire et ouverte, l’égalité de droits et l’exercice démocratique des droits (« un membre, une voix ») de même que le respect de l’autonomie interne et externe viennent renforcer ces droits personnels : l’individu coopère dans la mesure et de la façon dont il l’entend, et ce aussi longtemps qu’il le veut, sans contrainte extérieure et sans autre ingérence de quelque nature que ce soit.

Faits et mythes

Ce tableau quelque peu idéalisé mérite cependant quelques retouches car il faut admettre que la plupart des coopératives nouvellement créées n’ont pas vu le jour de cette manière et que la plupart des principes cités n’ont été concrétisés que de façon limitée. En considérant une nouvelle fois l’époque pionnière des coopératives dans l’Europe du 19ème siècle, on constate de toute évidence qu’aucun de ces pionniers n’appartenait à la population concernée par la misère et la pauvreté : Robert Owen était entrepreneur, Raiffeisen était maire, Schulze-Delitzsch était juriste et politicien et celui qui a, plus tard, fondé la coopérative de production à succès Mondragon, dans le pays basque, était Pater Arizmendiarrieta. La situation n’est guère différente en Asie : les deux organisations d’auto-assistance de type coopératif couronnées de succès sont celle fondée par la juriste et députée indienne Ela Ramesh Bhatt (1972 : Self Employed Women's Association – SEWA – Association des femmes entrepreneurs) et celle créée par Muhammad Yunus, professeur d’université à Chittagong Bangladesh, (1983 : Grameen Bank). Pour être honnête, il faudrait parler sinon d’aide extérieure tout au moins « d’auto-assistance initiée ». Des travailleurs dans le secteur industriel, des petits paysans pauvres, des artisans, des petits industriels ou commerçants, et en particulier des femmes discriminées, n’auraient pu par eux-mêmes fonder une organisation coopérative d’entraide en raison de leur manque de savoir-faire administratif et de possibilités économiques et ils ont eu besoin, à cet effet, d’être guidés et soutenus matériellement. S’il est vrai que de nombreuses coopératives ont été vouées à l’échec en raison des interventions de l’État et d’une aide au développement démesurée, faut-il pour cette raison penser que la conclusion contraire est juste et qu’elles auraient réussi, voire même auraient vu le jour  sans ces interventions ? S’il en était ainsi, il n’y aurait pas lieu de réfléchir au « rôle » possible des coopératives dans la lutte contre la pauvreté, mais il suffirait d’attendre que des personnalités pionnières appropriées prennent l’initiative de créer de telles coopératives.

Un compromis pragmatique

Une approche susceptible de recueillir un consensus dans le débat de fond sur le « principe de l’entraide pure » pourrait résider dans une distinction entre deux formes de coopération de type coopératif, dont l’une serait axée sur la création d’une entreprise commerciale viable dans une économie de marché. Cette forme s’orienterait pour ainsi dire au modèle de Schulze-Delitzsch et, dans ce cas, une intervention externe allant au-delà de conseils à la création et d'une éventuelle aide au démarrage pourrait effectivement avoir des effets préjudiciables. Les membres potentiels d’une forme de coopérative répondant à ce modèle pourraient être des petits paysans, des artisans et des petits industriels qui opèrent juste au-dessus du seuil de pauvreté (presque pauvres) et dont les capacités d’auto-assistance productive pourrait être durablement renforcées grâce à une coopération de type coopératif.

La seconde forme, répondant pour ainsi dire au modèle Raiffeisen, met en revanche l’accent sur la lutte contre la pauvreté. Une coopérative « pour les pauvres » ne doit pas nécessairement être un succès du point de vue économique, il suffit qu’elle contribue à réduire la pauvreté en donnant à des personnes qui en raison de leur sexe, de leur appartenance ethnique et de leur manque de formation n’auraient aucune chance de se procurer un revenu, les moyens de s’adonner à une activité d’auto-assistance productive. Alors que dans le premier modèle il suffit, par des conseils (limités), de faire en sorte que ce potentiel d’auto-assistance puisse pleinement se déployer, dans le second modèle il faudrait commencer par créer ce potentiel. Il est évident que le soutien nécessaire devrait ici être plus intensif et s’inscrire dans une optique de plus long terme, tout en sachant que les principes coopératifs peuvent là aussi être utiles dans la mesure où des ressources rares sont regroupées et que les risques sont assumés en commun. Pour les populations pauvres, la véritable valeur de la coopération réside peut-être en premier lieu dans le fait qu’elle leur permet de prendre conscience de leurs propres possibilités.

Auteur: Hans Jürgen Rösner
Professeur en matière de systèmes coopératifs
Université de Cologne, Allemagne
roesner@wiso.uni-koeln.de