À Oungbèga, il n’existe qu’un seul puits pour les huit villages de l’arrondissement.
Photo: © G. Godwill Gbogbohoundada

L’eau potable – un bien précieux

Au Bénin, en milieu rural, plus de la moitié de la population n’a pas accès à des sources d’eau salubres. La plus grande partie de la population utilise les puits traditionnels, l’eau des rivières ou des mares ou cherche à se procurer de l’eau par d’autres moyens. L’arrondissement d’Oungbèga, qui se trouve dans le département du Zou et plus précisément dans la commune de Djidja, n’échappe pas à cette réalité. Oungbèga est l’un des 12 arrondissements qui composent la commune. Située à 136 kilomètres de Cotonou, cet arrondissement compte près de 16.000 âmes se répartissant sur huit villages

À Oungbèga, on ne dispose que d’un seul puits pour les huit villages de l’arrondissement. Si ce puits existe bel et bien, s’y approvisionner est une toute autre affaire. Et pour cause ! Pour être sûr d’avoir de l’eau pour pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il faut impérativement se lever aux environs de cinq heures du matin. C’est dire que l’affluence au niveau du puits est forte. Une fois rendu, la deuxième difficulté à affronter est le prix de l’eau, qui est exorbitant. En effet, la bassine de 25 litres d’eau est vendue 150 francs CFA (0,25 euros). Pour une population qui vit avec un revenu de moins de 500 francs CFA (moins d’un euro) par jour et par personne, on peut aisément comprendre le sacrifice que constitue l’approvisionnement en eau dans cet arrondissement.

Le traitement de l’eau – un Luxe

Le puits fonctionnant tous les jours à plein régime, il n’est pas rare de le voir tarir. Dans ce cas, les habitants de la localité doivent attendre des heures avant que la source ne regorge d’eau à nouveau. Les femmes qui veulent éviter la foule se pressant autour du puits doivent, pour avoir de l’eau, se rendre plus loin à pied, à Mougnon, une localité voisine située à environ deux kilomètres. Ici, il ne s’agit pas d’eau de puits, mais de l’eau de pluie tombée dans la région et que certains habitants ont pu recueillir et stocker à l’aide de gouttières et de citernes et qu’ils n’ont pas utilisée parce qu’ils ne vivent pas en permanence sur les lieux. Une fois qu’elles ont puisé cette eau, les femmes doivent ensuite traiter la quantité destinée à la consommation avec une pilule du nom d’« Aquatab » afin de la rendre potable. Le produit est composé de 67 mg de dichloroisocyanurate de sodium. L’unité de cette solution permet de traiter 20 litres d’eau. La plaquette de 10 comprimés est vendue 150 francs CFA (0,25 Euro). Faute de moyens, les ménages n’arrivent pas tous à s’en procurer.

Un investissement pour rien

Interrogées sur les problèmes d’approvisionnement en eau que rencontrent les populations, les autorités municipales évoquent l’absence de moyens. Face à cette situation plus que critique, les populations d’Oungbèga ont décidé de prendre leur destin en main. Ainsi, pour juguler le problème de l’accès à l’eau, chacun des huit villages de l’arrondissement a cotisé trois cent mille francs CFA (300 000) pour construire un système d’adduction d’eau. Malheureusement, la société adjudicataire du marché a mal exécuté les travaux, ce qui fait que des robinets sont aujourd’hui installés un peu partout dans l’arrondissement sans que n’en sorte la moindre goutte d’eau.

Des explications du chef village de Kingbé, Léonard Ahotonhou, il ressort qu’Oungbèga étant géographiquement situé en hauteur par rapport aux autres arrondissements de Djidja, il aurait fallu installer les conduites d’approvisionnement à une certaine profondeur dans le sol de manière à permettre à l’eau d’y pénétrer et d’y circuler facilement. « Face à ce problème, seul un refouleur de bonne qualité pourrait nous aider à profiter de ces installations. » a-t-il conclu. La seule période de l’année au cours de laquelle les populations d’Oungbèga voient leur peine réduite est la saison des pluies où elles ont l’opportunité de recueillir l’eau de pluie et de la stocker pour leurs besoins quotidiens. Une saison qui dure six mois au sud du Bénin (une grande saison pluvieuse du début avril à la mi-juillet et une petite saison pluvieuse de la mi-septembre à la mi-novembre). Ce qui offre six mois de répit sur les douze mois que compte l’année.

Le problème de l’hygiène
 
L’autre aspect qui frappe dans cette localité, c’est l’apparent manque d’hygiène des populations. Cela se remarque à travers la qualité de l’eau réservée à la consommation, la saleté des tenues vestimentaires des populations rencontrées, le manque d’hygiène corporel observé au niveau des jeunes. Avec la rareté de l’eau, certains avouent qu’il leur faut bien souvent attendre plus d’un mois avant de faire la lessive. Ici, se laver chaque jour est un signe extérieur d’aisance. Un habitant d’Oungbèga, Elias Aho-Glèlè dit : « À cause du manque d’eau, nous végétons dans une insalubrité indescriptible. Ma femme lave notre nouveau-né une fois par jour parce qu’il faut économiser l’eau. » Hormis tous ces problèmes, il y a lieu de constater que boire de l’eau potable à Oungbèga relève du luxe. Le chef d’une famille du village de Kingbé raconte qu’un jour il a demandé à son épouse de servir de l’eau à boire à des hôtes. Après un moment passé dans sa chambre, elle en est ressortie avec une eau de couleur rouge, visiblement impropre à la consommation qu’elle tendit aux étrangers qui ne nous firent même pas la politesse de l’accepter tellement cela paraissait infecte. Dans ces conditions, les maladies liées à la qualité de l’eau et à la malpropreté sont en territoire conquis. Le choléra, la tuberculose et la diphtérie sont des cas de maladie qu’on rencontre fréquemment dans cette localité. Les populations d’Oungbèga ont déploré « trois morts l’année dernière pour cause de choléra », selon les explications du chef d’arrondissement, Marcellin Padonou. Dans la même logique, le médecin du centre de santé d’Oungbéga, Hougnakpa Arnaud, explique que l’hôpital enregistre très souvent des patients souffrant de maladies diarrhéiques. « À titre d’exemple, nous avons, pour la seule année 2009, enregistré 87 cas de diarrhée fébrile, 101 de diarrhée avec déshydratation et 208 cas d’affections gastro-intestinales au niveau du centre de santé d’Oungbèga. » Il a également fait savoir que les populations ne venaient pas consulter suffisamment tôt, ce qui fait qu’on déplore des cas de décès au sein des populations.

La déscolarisation des filles et la difficulté des femmes

Le problème du manque d’eau à Oungbèga n’est pas sans impact sur la scolarisation des filles. En effet, dans les familles, les filles sont pour la plupart chargées d’assurer l’approvisionnement en eau de la maisonnée. Et comme cet approvisionnement n’est pas aisé puisqu’elles doivent parcourir des kilomètres à pied, puis faire la queue avant d’avoir assez d’eau pour couvrir les besoins de la maison, elles arrivent souvent en retard en classe. Un frein à l’accès des filles à l’école dans un pays où déjà, le taux de scolarisation des filles par rapport à celui des garçons est faible. Abordant la question de la déscolarisation des filles, le chef du village de Kingbé, Léonard Ahotonhou, fait le même constat très fataliste et déclare : « C’est la situation des élèves qui me préoccupe le plus parce qu’elles arrivent tous les jours aux cours en retard. Plus grave, il y en a qui finissent par arrêter les études. Face à cela, nous les parents, sommes impuissants parce qu’on ne peut pas vivre sans eau et qu’il faut bien que quelqu’un en puise pour couvrir les besoins de la maison. »

Pour Josiane Atchossou, ancienne élève de la classe de 3ème, les raisons de sa déscolarisation sont conformes au constat dressé. Elle déclare à cet effet : « Si j’ai arrêté mes études, c’est pour la simple raison que les travaux domestiques, et principalement la recherche d’eau, me prenaient beaucoup de temps, ce qui fait que j’allais tous les jours en retard aux cours. Une fois en classe, je ne faisais que dormir et n’arrivais pas à suivre ce que disaient les professeurs. Je passais tout mon temps à recopier les leçons que j’avais ratées afin de me mettre au pas. Malgré les nombreux efforts que je fournissais, j’avais du mal à m’en sortir. C’est alors que j’ai décidé d’arrêter les études pour m’adonner à autre chose. Aujourd’hui, je regrette beaucoup, car la plupart de mes camarades des autres arrondissements de Djidja ont eu leur baccalauréat l’année passée. »

Pour les ménages qui n’ont pas de fille en âge d’aller puiser l’eau, ce sont les femmes qui se chargent de la corvée qui s’ajoute alors aux autres activités qu’elles mènent quotidiennement, ce qui n’est probablement pas étranger à cette apparente vieillesse précoce qui frappe la gent féminine de la localité.

Les villages se vident de leurs bras valides 

Le manque d’eau à Oungbèga rend la vie difficile à ses habitants et cela amène certains, en particulier les jeunes, à quitter le village et à se rendre en ville à la recherche d’une vie meilleure. Pour Houéhou Djidjoho, un sage septuagénaire rencontré dans le village de Sozou dans l’arrondissement d’Oungbèga, le manque d’eau est la cause de tous ses malheurs. « Le manque d’eau ici et la rareté des pluies ont fait que mes trois enfants ont abandonné mes champs pour aller s’installer à Cotonou. Je survis grâce aux ouvriers que je paie pour qu’ils labourent mes champs. » Cette fuite des bras valides vers d’autres horizons a un impact négatif sur la production agricole de cette localité qui, avec les autres arrondissements de Djidja, constitue potentiellement le grenier du sud du Bénin. Ainsi, la population perd-elle progressivement ses jeunes faisant des vieillards la tranche de population numériquement la plus forte. Ces facteurs hypothèquent à coup sûr le développement de la localité. L’accès à l’eau potable et la scolarisation des enfants figurent en bonne place parmi les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) à atteindre au plus tard en 2015. Puisqu’à Oungbèga l’eau n’est pas disponible et que chaque jour qui passe voit les élèves se déscolariser, il semble évident que le Bénin atteindra difficilement ces objectifs fixés aux pays du Tiers-monde par les Nations unies. Le rendez-vous de 2015 étant quasiment incertain, on peut donc, sans risque de se tromper, dire que le Bénin a du chemin à parcourir sur la longue et difficile voie du développement. Comme l’illustre assez bien le cas d’Oungbèga, l’eau n’est pas que source de vie. Elle est aussi source de développement et quand elle manque quelque part, c’est le développement qui est compromis à cet endroit.

Georges Godwill Gbogbohoundada, journaliste, Cotonou, Bénin