L’Afrique est-elle « prête » pour une approche de la bioéconomie intégrée ?

Avec son abondance de ressources naturelles, l’Afrique semble prédestinée à l’instauration d’une économie axée sur l’utilisation de ressources biologiques. Adebayo Abass estime cependant que de nombreuses politiques et conditions-cadre devront être modifiées avant qu’une approche généralisée puisse être appliquée.

Malgré l’existence de terres arables en quantité et de conditions agroclimatiques favorables à la production de biomasse, l’Afrique est confrontée à une pénurie sévère de denrées alimentaires, d’aliments pour animaux et d’énergie. Le développement de la bioéconomie (dans le cadre d’une économie verte) constitue donc une approche utile pour favoriser la croissance durable des économies des pays africains, réduire les dépenses liées aux importations de pétrole en améliorant l’approvisionnement énergétique, diversifier les marchés des produits agricoles et améliorer les revenus ruraux.

Le développement d’une bioéconomie intégrée se heurte toutefois à un certain nombre d’enjeux sensibles, tels que les infrastructures, la répartition des ressources, l’accaparement des terres (imaginaire ou réelle), l’insécurité alimentaire, la capacité de recherche, l’accès aux technologies, l’absence d’objectifs politiques clairs et les problèmes de gestion sectorielle. La communauté scientifique africaine s’accorde néanmoins sur la nécessité d’un développement des capacités scientifiques africaines qui permettront à l’Afrique de participer au développement de la bioéconomie mondiale et d’en tirer des bénéfices. Les concepts fondés sur la biomasse doivent ainsi être adaptés à l’Afrique grâce à l’adoption d’une nouvelle approche plus globale visant à améliorer l’efficacité des systèmes d’offre et de demande de biomasse. Pour y parvenir, l’Afrique doit prendre les mesures suivantes :

Améliorer le système d’attribution des terres : l’existence de terres arables en quantité suffisante et l’afflux d’investissements étrangers dans l’agriculture à grande échelle sont autant d’opportunités de production de la biomasse dont l’Afrique a besoin pour satisfaire à ses besoins alimentaires et entamer la transition vers une bioéconomie. Mais les problèmes liés aux régimes fonciers et la réalité ou la crainte de l’ l’accaparement des terres en vue de son utilisation pour la production de biocarburants font peser une sérieuse menace sur les avancées réalisées dans cette direction. La production de biocarburants se développe en Afrique malgré la crainte que cette évolution se fasse au détriment des propres besoins énergétiques de l’Afrique et que les vastes plantations destinées à la production de biocarburants aient des répercussions négatives en termes de confiscation des terres, de déforestation et de diminution des économies de carbone. S’ils se concrétisaient, tous ces problèmes auraient des répercussions négatives sur les communautés rurales et sur l’environnement. On estime qu’une cinquantaine d’entreprises étrangères de production de biocarburants détiennent déjà plus de 5 millions d’hectares de terre, avec des plantations dans plus de 25 pays africains. L’appropriation croissante de grandes exploitations pour la culture des biocarburants est perçue comme venant concurrencer les terres destinées à la culture alimentaire et au pâturage des animaux, avec comme conséquences potentielles une réduction de l’accès à l’alimentation et une hausse des prix locaux des aliments. Des règles d’attribution des terres novatrices doivent donc être élaborées et mises en œuvre afin de stimuler la production de biomasse à grande échelle ainsi que la transformation des aliments et des bioproduits en vue de leur utilisation en Afrique.

Vaincre la crainte pour la sécurité alimentaire : l’Afrique cultive actuellement un certain nombre de plantes et d’huiles végétales qui sont autant de candidates à la production de bioéthanol ou de biodiesel, notamment le manioc, le sorgho, le maïs, la canne à sucre, l’huile de palme, le ricin, le jatropha curcas et le tournesol. La plupart de ces cultures jouent pourtant aussi un rôle essentiel pour la sécurité alimentaire. Les pertes importantes et constantes d’aliments constatées après la récolte aggravent l’insécurité alimentaire et renforcent la crainte d’un détournement des maigres ressources alimentaires disponibles vers des usages non alimentaires (voir Abass et al. 2014). De nombreux gouvernements africains sont ainsi confrontés à un dilemme politique : continuer à utiliser ces plantes pour favoriser la sécurité alimentaire ou promouvoir leur culture à des fins de production d’énergie renouvelable. L’idée qui prévaut est que la production de bioproduits renouvelables à partir de plantes alimentaires (p. ex., maïs, sorgho et manioc) aura un impact négatif sur la sécurité alimentaire et sur la nutrition des populations pauvres en ressources. D’un autre côté, certains gouvernements africains rétorquent que la commercialisation accrue de l’agriculture, associée à la transformation industrielle de ces plantes en bioproduits, pourrait créer de nouveaux débouchés pour les Africains. La hausse de la demande qui en résulterait pourrait stimuler l’adoption de technologies agricoles améliorées capables, à leur tour, de favoriser la productivité et de renforcer la sécurité alimentaire. Au vu des préoccupations auxquelles le continent est confronté en matière de sécurité alimentaire, aucun consensus ne semble pour l’instant se dégager quant à l’utilisation de cultures alimentaires pour le développement de la bioéconomie africaine et aucune action concertée n’a encore vu le jour. La majorité des pays africains n’ont pas encore élaboré de stratégie en vue du développement d’une bioéconomie intégrée. Certains pays comme le Nigéria, le Ghana, la Namibie, l’Ouganda, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Mozambique, la République démocratique du Congo, le Mali, le Congo, la Tanzanie et le Zimbabwe ont mis en place quelques activités de développement de la bioéconomie basées sur différentes plantes et huiles végétales, mais aucun signe d’impact positif significatif sur l’économie n’a été enregistré.

Améliorer les compétences en recherche et développement : le développement d’une bioéconomie intégrée nécessite un bon niveau de capital humain et d’expertise en matière de recherche qui, seul, permettra à la production de biomasse de gagner en productivité et en efficacité. Les pays devront donc se doter de processus de transformation novateurs, respecter les priorités d’utilisation industrielle et mettre en place des systèmes de commercialisation et de marketing efficaces. Ces différents éléments sont dorénavant au cœur des travaux de recherche africains. Les chercheurs africains ont produit des connaissances scientifiques sur la culture et la transformation de plantes, telles que le manioc, destinées à la production de bioproduits. En collaboration avec des centres de recherche avancés en Europe et en Amérique, certains scientifiques africains expérimentent actuellement une nouvelle approche, connue sous le nom de « réseau de valeur » (voir article), conçue pour accroître l’utilisation de la biomasse via l’introduction d’un flux de technologies et le renforcement des capacités scientifiques. Ce nouveau réseau a pour but de remplacer la « chaîne de valeur » dont le champ d’application est plus réduit. Des partenariats destinés à l’acquisition de technologies sur les biocarburants sont ainsi en cours d’élaboration avec le Brésil, l’Inde et l’Union européenne. L’amélioration du transfert de technologies et des capacités de recherche scientifique dans ce domaine devrait également renforcer la capacité de l’Afrique à se lancer dans le développement d’une bioéconomie intégrée.

Analyser les tendances en matière de dépendance aux carburants fossiles : de nombreux pays africains sont des importateurs nets de carburants fossiles. Les dépenses liées à l’achat de pétrole peuvent représenter jusqu’à 20 % ou même 40 % du total des importations. Certains pays, par contre, se sont dotés d’infrastructures de raffinage du pétrole, tandis que d’autres ont récemment mis au jour de vastes réserves de pétrole. Sachant que l’Afrique ne contribue pas, pour l’instant, de manière significative aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, la pression exercée sur le continent pour qu’il réduise ses émissions de carbone n’est pas encore trop forte. La dépendance à l’utilisation de carburants fossiles risque donc de perdurer. Pour les pays producteurs de pétrole, l’extraction des carburants fossiles coûte moins cher que la production de biocarburants. Quant aux technologies de raffinage du pétrole, elles existent déjà et la logistique de distribution est plus facile à mettre en place que celle des produits énergétiques à base de biomasse tels que le biodiesel, le biogaz, les biocombustibles ou l’éthanol. La dépendance aux carburants fossiles des pays africains producteurs de pétrole risque donc de s’accroître.

Améliorer les politiques, consolider les marchés et renforcer les capacités de gestion : le développement des sciences et des technologies liées à la production et à la transformation de la biomasse doit être soutenu par des politiques adéquates. La stratégie d’énergie durable élaborée par l’Union africaine pour le continent encourage ainsi les États membres à promulguer des politiques, des directives et des cadres réglementaires favorisant l’utilisation des biocarburants. Certains pays africains (notamment le Nigéria, l’Afrique du Sud, la Tanzanie et le Malawi) disposent déjà de politiques et de directives législatives relatives à l’utilisation des biocarburants dans les véhicules à moteur, mais la plupart de ces politiques n’ont jamais été intégrées dans la législation. Pour fonctionner, elles devront être assorties d’autres politiques, mécanismes et infrastructures (notamment des raffineries), afin de s’assurer que les bioproduits issus des plantes sont utilisés pour satisfaire aux besoins énergétiques nationaux.

En conclusion : phénomène multisectoriel émergent, la bioéconomie exige l’adoption d’approches de gestion interconnectées et à multiples facettes qui feront de la production et de la transformation de la biomasse une activité compétitive. Celle-ci devra être utilisée de manière judicieuse pour l’alimentation humaine, l’alimentation animale et l’énergie renouvelable dans le cadre d’une croissance économique équilibrée et durable de l’Afrique. Il reste cependant beaucoup à faire. En effet, le développement d’une bioéconomie intégrée requiert des financements adéquats, des objectifs clairs et un leadership solide pour garantir la mise en place d’un environnement politique favorable. Le continent va devoir acquérir de multiples expertises et technologies liés à la production d’énergies renouvelables et de bioproduits, tout en garantissant la sécurité alimentaire, en créant des emplois, en générant des revenus et en réduisant à la fois la dépendance aux carburants fossiles et les émissions de gaz à effet de serre.

Il lui faudra également rechercher un mélange d’investissements locaux et d’investissements étrangers afin de réduire ses importations de carburant et d’augmenter ses exportations de bioproduits. L’investissement dans la recherche devra également être approfondi, et mettre l’accent sur la création d’un système complet et intégré de gestion des énergies renouvelables en Afrique. Pour parvenir à un développement large, durable et équitable de la bioéconomie (en évitant les répercussions négatives sur les écosystèmes et sur la sécurité alimentaire), les décideurs politiques africains vont devoir trouver le moyen de mettre en œuvre leurs programmes de bioéconomie de manière à améliorer l’économie des communautés rurales.

Adebayo Abass, PhD
Spécialiste post-récolte
Institut international d’agriculture tropicale (IITA), East Africa Hub
Dar es Salaam, Tanzanie
A.Abass@cgiar.org