Un langage sensible au genre et aux tranches d’âge est essentiel pour donner de la visibilité aux gens dans le S&E.
Photo : Joao Costa/Zwela/InovAgro Mozambique

Donner de la visibilité aux gens

Les offices nationaux de statistique ainsi que les systèmes de suivi des agences de développement ont tendance à informer au niveau du ménage, de l’exploitant agricole ou de la famille, mais vont rarement au-delà. Pour attribuer des ressources aux femmes, aux hommes, aux filles et aux garçons, de manière significative, il est essentiel de donner de la visibilité aux gens en utilisant un langage sensible au genre et à la tranche d’âge et en décrivant les conditions et le contexte dans lesquels ces différents groupes de personnes vivent.

La réduction de la pauvreté est au cœur du développement durable. Près de la moitié de la population mondiale – soit plus de trois milliards de personnes – vivent encore de la pauvreté. Pour progresser vers plus de justice, de sécurité et de durabilité au niveau mondial, il faut créer des revenus et des emplois décents pour 1,3 milliard de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, et assurer la sécurité alimentaire à 800 millions de personnes souffrant encore de la faim.

On avait déjà connu une situation analogue en 2000, lorsque le processus des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) de 2000 à 2015 faisait de l’éradication de l’extrême pauvreté son premier objectif. Les efforts visant à atteindre l’OMD 1 sont relativement couronnés de succès, en raison de résultats solides de pays tels que la Chine, le Vietnam et le Brésil. Enfin, en septembre 2015, avec l’Agenda du développement durable 2030, les États membres des Nations unies se sont mis d’accord pour réaliser l’OMD 1  « Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes » et l’OMD 2 « Éliminer la faim (et toutes les formes de malnutrition) » d’ici à 2030.

Les agences de développement multilatérales et bilatérales, ainsi que des organisations de la société civile, continuent de mettre l’accent sur l’amélioration de la situation économique et sociale des femmes, des hommes et des enfants vivant dans la pauvreté. Mais que savons-nous réellement de ces gens ? Dans quelle mesure les agences de développement connaissent-elles les conditions de vie de leurs groupes cibles ? Et quelle est la qualité des données sensibles au genre et à l’âge produites par les agences de développement ?

Pourquoi la visibilité est importante

Les informations produites par les offices nationaux de statistique mettent souvent l’accent sur le ménage et estiment le nombre moyen de personnes constituant un ménage ou le revenu global du ménage. Ces informations génériques ignorent les questions les plus critiques telles que :

  • Économie politique : à quelle couche socio-économique le ménage appartient-il ?
  • Données sociales : qui, exactement, vit dans un ménage ?
  • Économie du ménage : comment les flux de revenu sont-ils répartis pendant l’année ?
  • Rapports de force et égalité des genres dans le ménage : comment (processus) et par qui (hommes, femmes) les revenus du ménage sont-ils produits, affectés et utilisés ?

Il est difficile de trouver des données fiables (statistiques, études à grande échelle) sur ces questions malgré le fait qu’elles se situent au cœur du développement humain, économique et social. Souvent, les données sont éparpillées, portent sur de petits échantillons d’hommes et de femmes et n’ont pas été triangulées.

L’agrégation de données aussi vitales et sensibles n’est guère possible, ce qui explique pourquoi les débats sur la politique de développement sont souvent pauvres, faute d’informations. Toutefois, tant que les vrais gens cachés par les nombres de bénéficiaires ou les ménages resteront invisibles, le changement développemental sera faible et les femmes, les hommes, les garçons et les filles resteront à la traîne.

Examen de la pratique

Dans la coopération au développement, la qualité des données de suivi et d’évaluation (S&E) détermine la mesure dans laquelle les gens ont été rendus visibles en tant que femmes, hommes, garçons et filles vivant dans des contextes sociaux, économiques et écologiques spéciaux ou la mesure dans laquelle ces mêmes personnes sont cachées dans des ménages indéterminés. Mais qu’en est-il exactement en pratique ?

C’est précisément pour examiner ce point que la Direction suisse du développement et de la coopération (SDC) a effectué des recherches appliquées sur le S&E dans les programmes nationaux et régionaux en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Le langage et la formulation des résultats et des indicateurs ont été analysés et comparés avec les rapports de résultats annuels. L’étude avait notamment pour objectif d’identifier les domaines à améliorer afin de produire des rapports intéressants à communiquer au public suisse et au gouvernement. Un autre objectif consistait à tirer des enseignements et des bonnes pratiques du processus de suivi et à faciliter ainsi l’apprentissage interne. Mais alors que le S&E couvre de nombreux aspects, l’étude s’est concentrée sur la mesure dans laquelle les gens et les groupes cibles ont été rendus visibles et distincts.

21 stratégies nationales et régionales mettant tout particulièrement l’accent sur l’agriculture et la sécurité alimentaire, ainsi que sur les rapports annuels correspondants, ont été analysées pour la période 2013 à 2016. Le tableau ci-dessous présente les domaines d’observation. Il montre que dans seulement un tiers des cas les résultats étaient formulés dans un langage sensible au genre. Un cinquième seulement de chaque indicateur était formulé de manière explicitement sensible au genre ou en mettant clairement l’accent sur la pauvreté/ l’inclusion. 

Invisibilité, visibilité … ça veut dire quoi, dans la pratique ?

Au niveau national, les statistiques estiment souvent les indicateurs au niveau du ménage. Les mots « personne », famille », « éleveur », agriculteur », « entrepreneur », etc. sont souvent utilisés. Ces mots sont également souvent relevés dans les rapports de projets de développement. Toutefois, ils sont trop peu précis pour réellement faire des évaluations qualifiées concernant les résultats pour les bénéficiaires. Le tableau ci-dessous montre les termes avec lesquels différents degrés de visibilité peuvent être atteints.

Difficultés propres au S&E

Dans de nombreuses discussions avec les praticiens dans le contexte des études, un certain nombre de difficultés étroitement liées au problème ci-dessus ont été identifiées pour le S&E. Les plus fréquentes concernaient les domaines suivants :

Complexité : les processus de développement sont en effet complexes, et c’est encore plus vrai dans des contextes que des étrangers connaissent mal. Il faut du courage pour faire face à des incertitudes et réduire la complexité en interventions réalisables et pratiques. En principe, il n’y a pas d’alternative à la réduction de la complexité et au traitement de ces questions qui offrent les plus grands avantages de développement (effet de levier). Pour les acteurs de la coopération au développement – étrangers au contexte de l’intervention – assurer une vaste participation des différents groupes d’une population locale est le meilleur moyen d’intégrer des dynamiques sociales auparavant invisibles et a plus de chances de produire des améliorations durables.

Chaînes de résultats (niveau des réalisations) : les discussions les plus intenses dans les équipes interculturelles ont lieu lors de débats sur les réalisations et les indicateurs. Pour donner de la visibilité aux gens, il faut intégrer la différenciation de genre et les déterminants contextuels dans toute la chaîne de résultats, par ex. dans :

  1. la théorie du changement,
  2. l’hypothèse d’impact,
  3. les réalisations,
  4. les indicateurs.

L’étude approfondie des 21 stratégies nationales/ régionales de la SDC a révélé un grand potentiel et une forte volonté des équipes à rapidement s’améliorer dans le domaine du suivi et de la communication.  

Système de suivi : les interventions dans le cadre de projets sont souvent planifiées sans qu’il existe de système de suivi adéquat pour observer le changement. Pour être certain de disposer d’observations fiables, les systèmes de suivi doivent être relativement simples et doivent être testés avant d’être utilisés.

L’intégration d’un langage de visibilité et de déterminants (voir tableau) a été testée dans un certain nombre de programmes, et elle fonctionne. Des observations ont montré que des paramètres convenus, par exemple indicateurs ou références, sont soit utilisés plus longtemps (séries chronologiques), pas utilisés du tout ou partiellement utilisés seulement.  Cette dernière formule est assez courante. Nous sommes ainsi confrontés au paradoxe consistant, d’un côté, à vouloir maîtriser la complexité, et de l’autre, à être exposés aux limites pratiques des méthodes de suivi.

Références : il est difficile d’observer un changement sans avoir de références (contrefactuel). Les changements quantitatifs, en particulier, ont besoin de points de référence ou de groupes témoin. Toutefois, les projets de développement sont conçus avec une ambition de développement et se conforment rarement à des conceptions scientifiques rigoureuses. D’un autre côté, il est légitime que les contribuables et les décideurs reçoivent des rapports de qualité sur l’état d’avancement. En l’absence de références et de groupes témoins, des entretiens avec des échantillons qualitatifs ou des discussions avec des groupes de réflexion – s’ils sont bien faits – produisent également des preuves fiables des résultats des activités. Mais pour analyser rigoureusement la cause et l’effet de l’intervention, une conception scientifique avec groupes témoins est nécessaire. Pour constater une tendance – souvent nécessaire dans la coopération au développement – les références conviennent parfaitement. Cependant, dans les situations avec de fortes externalités potentielles, revenus et rendements agricoles, par exemple, les références sont très limitées. Des discussions de groupe avec des femmes, des hommes, des filles et des garçons sur les aspirations et les changements complètent le tableau  et apportent un plus à la qualité des observations de résultats et des rapports.  

Enfin, pour donner de la visibilité aux gens dans les quatre difficultés mentionnées plus haut, il faut intégrer un langage sensible au genre ainsi que des déterminants contextuels dans les quatre domaines –interventions de développement, chaînes de résultats, systèmes de suivi et contrefactuel/références.

QUATRE ÉTAPES PRATIQUES POUR DONNER DE LA VISIBILITÉ AUX GENS

1. Donner un rôle de leaders aux hommes et aux femmes qui profitent de l’intervention. Concevoir et mettre en œuvre une intervention de développement adaptée au contexte des gens vivant dans un environnement donné et leur donner un rôle est l’investissement le plus responsabilisant à forte visibilité.

2. Appliquer les quatre éléments :
   1. Théorie du changement pour un thème choisi,
   2. hypothèse d’impact,
   3. résultats,
   4. indicateurs ; contrefactuel/références pour des indicateurs quantitatifs.

3. Utiliser les « mots magiques » : « langage de visibilité » et « déterminants contextuels ». C’est un must dans toute conception de projet et tout système de suivi (voir le tableau en haut de page).

4. Faire participer les femmes et les hommes aux activités de suivi et en faire un processus de responsabilisation et d’apprentissage. Mettre en place un système de suivi qui soit adapté au contexte, qui utilise les quatre éléments ainsi que les « mots magiques » et qui soit en lien avec les réalités des hommes et des femmes souhaitant améliorer leur situation de vie.

Felix Fellmann est en charge du programme de la SDC sur le climat à l’Ambassade de la Suisse, à Beijing, Chine. Il est agronome de formation, compte plusieurs décennies d’expérience en coopération dans des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, et il se passionne pour l’amélioration des preuves de l’impact des travaux de développement. Jusqu’en 2017, il a dirigé le réseau Agriculture et Sécurité alimentaire de la Direction suisse du développement et de la coopération (SDC) et de ses partenaires.
Contact: Felix.Fellmann@eda.admin.ch

Sophie Hirsig est coordonnatrice de programme dans la division Asie-Europe de la Croix Rouge suisse. Elle est titulaire d’un master scientifique (MSc) en géographie et se consacre à l’amélioration des données sur l’égalité et la pauvreté, facteurs clés d’un impact de tous les programmes de coopération au développement et d’action humanitaire. Elle a co-animé le réseau Agriculture et Sécurité alimentaire de la SDC jusqu’en juillet 2017.
Contact: Sophie.Hirsig@redcross.ch

Ueli Mauderli est le nouveau point focal du réseau Agriculture et Sécurité alimentaire de la SDC depuis août 2017. En tant qu’expert en gestion des ressources naturelles de retour de sa dernière mission en Tanzanie, il a été témoin du fait que pour atteindre les objectifs d’équilibrage de la durabilité économique, sociale et écologique, il est important que les activités de développement profitent aux plus pauvres.
Contact: ueli.mauderli@eda.admin.ch