Agriculteur évaluant une séance de formation.
Photo: © R. Kaliisa

Banques communautaires : une chance pour les communautés rurales agricoles d’Afrique

L’énorme fossé existant entre les banques commerciales et les besoins des petits exploitants agricoles et l’ignorance dans laquelle se trouvent les populations autochtones africaines relativement aux diverses formes d’épargne et d’emprunt freinent considérablement la réduction de la pauvreté en Afrique subsaharienne. Cet article présente les caractéristiques des banques communautaires et montre comment elles sont passées d’une activité d’épargne consistant à répondre aux situations d’urgence et aux problèmes sociaux à une activité aujourd’hui axée sur les investissements commerciaux.

Le principe de la banque communautaire est le suivant : dix personnes ou plus constituent un groupement d’entraide mutuelle (coopérative d’épargne et de crédit – COOPEC) visant à faciliter l’accès au crédit pour ceux qui veulent créer des coentreprises. Les banques communautaires s’appuient sur l’esprit de groupe qui responsabilise chacun de leurs membres. Dans les COOPEC, contrairement aux banques commerciales, les décisions de prêt et d’emprunt sont prises en fonction des besoins des membres ainsi que de leur contexte familial, commercial et socio-économique.

Actuellement, le fossé entre les communautés et les banques commerciales est énorme. Ces dernières hésitent généralement à prêter de l’argent aux petits exploitants agricoles en raison du caractère imprévisible du secteur agricole. Lorsque des prêts sont accordés, les taux d’intérêt sont trop élevés pour que les petits exploitants atteignent leurs objectifs. Toutefois, les auteurs n’appellent pas à boycotter les services des banques commerciales : de fait, c’est l’inverse. Ils proposent un modèle financier fondé sur le contexte culturel des communautés rurales et susceptible d’inciter les banques commerciales à tirer parti des capacités économiques des communautés rurales.

Une tradition africaine …

Dans le cadre des COOPEC, les services bancaires font partie intégrante des structures sociales et des systèmes de croyance africains mais leur capacité potentielle à générer un développement économique notable a, jusqu’à ce jour, été négligé par les planificateurs du développement et les décideurs politiques. La plupart des modèles de développement ne tiennent pas compte des problèmes qui touchent les communautés rurales africaines, et notamment de la mauvaise répartition des revenus et des biens. Les stéréotypes tels que celui selon lequel les Africains n’ont aucune culture de l’épargne continuent de perdurer. Avant le lancement du programme d’ajustement structurel (PAS) en1987/88, la croissance et le développement agricoles étaient essentiellement le fait d’unions de coopératives agricoles. Leur effondrement, dans les années 1980, et la nouvelle réflexion sur la politique économique institutionnelle dans le cadre du PAS, qui prévoyait la libéralisation du secteur financier, n’ont que peu modifié le point de vue des banques commerciales. Leurs stratégies promotionnelles sont restées léthargiques et elles n’ont pas fait grand-chose pour favoriser la mise en place d’un environnement favorable pour les petits exploitants agricoles. Paradoxalement, l’accent a toujours été mis sur les garanties collatérales alors que des facteurs institutionnels tels que la capital social des COOPEC ont été négligés.

… avec ses propres règles

Contrairement aux vieux clichés et stéréotypes, les Africains peuvent avoir une culture de l’épargne lorsqu’ils sont organisés en groupes d’entraide mutuelle (coopératives d’épargne et de crédit). Toutefois, cette culture de l’épargne s’appuie sur des traditions qui ne sont pas celles du modèle commercial occidental. Dans le sud-ouest de l’Ouganda, où l’Open Distance Learning Network (ODLN) a concentré ses activités, on connaît des cas intéressants de culture de l’épargne évolutive adoptées par des agricultrices et leurs groupes qui sont par exemple passés de l’élevage des poules à celui des chèvres puis celui des vaches («  l’échelle de l’élevage  »). On constate également une évolution évidente des COOPEC qui, de la nécessité de faire face à des urgences (par exemple, le coût des funérailles ou celui de la maladie) sont passées à la nécessité de répondre aux besoins sociaux (par exemple le coût d’une cérémonie de présentation des futurs époux ou celui d’un mariage) et à celle d’épargner et d’emprunter pour faire des investissements commerciaux.

Comment les COOPEC peuvent-elles se transformer en banques communautaires ?

L’évolution d’une COOPEC en banque communautaire se fait essentiellement en trois étapes. Dans la première, la constitution du groupement est principalement dictée par des situations d’urgence (par exemple enterrements, sécheresses, épidémies, autres problèmes sociaux). En cas d’événements constituant des obligations sociales (nouvelles récoltes, mariages ou naissance de jumeaux), les membres du groupement apportent leur contribution et s’entraident mutuellement.

Dans la deuxième étape, les membres prennent conscience de la nécessité de développer leurs ménages en commun. Cela peut prendre différentes formes mais l’accent est essentiellement mis sur les actifs non productifs, par exemple l’épargne aux fins de soutien matériel sous la forme de meubles, de participation à l’achat de tôles, d’ustensiles ménagers, domestiques ou autres. À ce stade, les membres peuvent commencer à prêter de petites sommes d’argent à d’autres membres, notamment pour la création d’entreprises communes ou individuelles, contre le paiement d’un faible taux d’intérêt.   

La troisième étape est la plus importante. Les membres prennent conscience de la nécessité d’épargner et d’emprunter pour étendre leurs activités, mais ils se heurtent à des problèmes de capital financier. Ils doivent alors chercher un financement extérieur, surtout auprès d’une banque commerciale. À ce stade, ils peuvent déjà avoir eu une expérience (positive ou négative) avec une banque commerciale mais un niveau élevé d’habilitation et d’engagement est nécessaire. Ils peuvent également adopter un règlement concernant la présence, les sanctions, la gouvernance, les taux d’intérêt, le remboursement (hebdomadaire ou mensuel) du prêt, l’actionnariat, entre autres. Un niveau élevé d’engagement est alors nécessaire relativement au développement organisationnel, aux capacités de négociation, à la résolution des conflits, à la signature d’un protocole d’accord avec les parties prenantes (négociants ou fournisseurs d’intrants), à l’accès régulier à l’information et à l’acquisition de meilleures compétences comptables.

Exemple typique de banque communautaire en Ouganda
Sarome Kantaki a 75 ans et c’est elle qui, avec deux collègues, a fondé la COOPEC Mumpalo Ngozi (groupement d’entraide aux funérailles) dans le sud-ouest de l’Ouganda, en 1996.  Quinze ans plus tard, c’est aujourd’hui un groupement d’épargne dont bénéficient jusqu’à 30 femmes et 30 hommes et dont le fonds de roulement net est évalué à 10 millions de shillings ougandais, soit l’équivalent de 4 000 dollars US (USD). La COOPEC vient de faire une demande de prêt de 3 200 USD pour financer l’achat d’un moteur de bateau qui permettra à ses membres d’accéder plus facilement aux marchés de villes telles que Kabale et d’offrir aux touristes des sorties sur le lac Bunyonyi.

Aujourd’hui, les innovations/réalisations majeures du modèle de banque communautaire supposent l’intégration des technologies de l’information et des communications (TIC), par exemple pour le transfert d’argent par téléphone portable pour épargner et emprunter, et la production d’états financiers pour les membres. Une banque communautaire ougandaise a engagé un consultant financier chargé de conseiller ses membres sur les possibilités d’investissements commerciaux des bénéfices cumulés. 

En Inde, l’Indian Overseas Bank, une des principales banques du secteur public, a offert des prêts à 320 banques communautaires pour les femmes à hauteur de 112 000 000 roupies (environ 270 000 dollars US). Cet exemple montre comment les banques communautaires peuvent combler le fossé et permettre à la communauté de se rapprocher des banques commerciales.
Actuellement, l’Open Distance Learning Network (ODLN) a mobilisé et renforcé 40 COOPEC représentant jusqu’à 1 000 exploitants agricoles ayant recours à l’épargne et au crédit pour se constituer un capital social, humain, financier et physique. Ce modèle soutient essentiellement les filières de la pomme de terre et du miel et aide des groupes d’entreprises agricoles à gérer collectivement leurs ressources naturelles, à acheter des plants sains de pomme de terre, à produire une valeur ajoutée, à épargner et emprunter, ainsi qu’à vendre collectivement des cultures commercialisables telles que le haricot et le sorgho. Le modèle de banque communautaire utilisé par l’ODLN est présenté à la figure ci-dessous.

Les COOPEC ont également été habilitées dans les domaines suivants : propositions d’entreprises, développement organisationnel, capacités de négociation avec signature de protocoles d’accords, statuts et formulation de règlements, exploration des technologies de l’information et des communications (TIC) telles que l’apprentissage mobile grâce aux téléphones portables. Des visites sur le terrain et des ateliers de renforcement des capacités ont également été organisés.

Une action collective en matière de protection du sol et de l’eau, l’accès collectif aux intrants, la communication d’information sur les marchés et la commercialisation collective sont au nombre des réalisations à ce jour.

Principales leçons tirées des banques communautaires

Le modèle des banques communautaires n’est pas nouveau. Un certain nombre d’approches venant de différents pays tels que l’Inde (modèle Vidiyal) et le Kenya (modèle d’Ugunja dans l’ouest du pays) ont été adoptées (voir encadré à la fin de l’article).  Quelques points communs et recommandations peuvent être tirés de l'expérience : 

  1. Lorsque le crédit rural est associé à un renforcement approprié des capacités, il est bien plus efficace en ce qui concerne la productivité, le rendement et les actifs non productifs.
  2. Le renforcement des capacités des banques communautaires peut élargir le marché du crédit des banques commerciales auprès des petits exploitants agricoles et des pauvres vivant en milieu rural.
  3. Les technologies modernes de l’information et des communications appliquées par l’intermédiaire des bornes Internet en milieu rural, des télé-centres ruraux, des téléphones portables et des radios communautaires peuvent faciliter le processus de renforcement des capacités dans un contexte spatial et temporel financièrement viable, économiquement faisable et socialement acceptable.
  4. Les COOPEC sont créées sur la base de la parenté et du voisinage. Les groupes sont par conséquent caractérisés par un sentiment profond d’appartenance, une responsabilité conjointe et des processus décisionnels participatifs.

Toutefois, la création d’un modèle approprié pour un pays donné ne signifie pas nécessairement qu’il faille adopter le modèle existant dont l’efficacité est prouvée dans un pays ou une communauté car il faudra tenir compte des contraintes et des besoins environnementaux individuels.
Le recours aux banques communautaires est envisagé pour combler l’énorme fossé qui existe entre les communautés et les banques commerciales. Cela n’est toutefois possible qu’en s’appuyant sur les systèmes d’épargne autochtones utilisés depuis longtemps par les exploitant agricoles et non pas en leur en imposant de nouveaux.

 

Pour en savoir plus http ://www.l3fuganda.mak.ac.ug


Auteur: Robert Kaliisa
robertkaliisa@yahoo.com
Zizinga Alex, Kodhandaraman Balasubramanian, Ronald Kasule, James Lukenge, Moses Tenywa
Open Distance Learning Network (ODLN)
Institut de recherche agricole de Kabanyolo
Université Makerere - Kampala, Ouganda