Agricultrices évaluant des variétés de blé dans la région du Tigray, Éthiopie.
Photo: J. Van De Gevel/Bioversity International

À la base de la résilience des exploitations agricoles familiales : la biodiversité agricole

Dans un monde où tout évolue rapidement, il est primordial d’améliorer l’adaptabilité (et par conséquent la résilience) des exploitations agricoles familiales pour assurer leur viabilité. Dans ce domaine, la diversité joue un rôle important, comme le montre le présent article.

Les agriculteurs du monde entier sont confrontés à des conditions météorologiques extrêmes, à de nouvelles menaces de nuisibles et de maladies, à l’évolution de la gestion des terres et à un accroissement de la population à nourrir. Pouvons-nous trouver des solutions garantissant non seulement que les agriculteurs peuvent faire face à cette nouvelle réalité mais aussi qui leur permettent, ainsi qu’aux communautés, de poursuivre leur développement ? Telles sont les questions clés que les chercheurs – y compris ceux de Bioversity International – examinent de toute urgence.

Selon le Centre de résilience de Stockholm, la résilience désigne la capacité d’un système, qu’il s’agisse d’un individu, d’une forêt, d’une ville ou d’une économie, à faire face au changement et à poursuivre son développement. Dans ce domaine, la biodiversité agricole a un rôle primordial à jouer car elle aide les agriculteurs à rebondir après des périodes difficiles. Les petits agriculteurs s’en remettent depuis des siècles aux bienfaits de la biodiversité, en permettant aux cultures d’évoluer et de s’adapter au changement des conditions environnementales et en les diversifiant pour réduire leur vulnérabilité.

La majeure partie de la population mondiale exposée à l’insécurité alimentaire vit dans les zones rurales des pays en développement et beaucoup des personnes concernées pratiquent une culture de subsistance et peuvent ne pas produire suffisamment pour répondre aux besoins de leurs familles. Les petits agriculteurs ne disposent que rarement d’institutions et de structures capables de gérer leurs ressources naturelles qui se dégradent de plus en plus et qui, étant donné que la plupart des cultures relèvent de l’agriculture pluviale, sont particulièrement vulnérables aux chocs externes, y compris à ceux qui sont dus au changement climatique.

La gestion de la diversité des systèmes, des cultures, des variétés et des arbres peut offrir la possibilité d’améliorer la résilience des ménages et des communautés et leur permettre de produire, même dans les périodes difficiles. Premièrement, la biodiversité agricole est liée à la sécurité nutritionnelle et alimentaire. Deuxièmement, elle peut aider les agriculteurs à gérer les risques que constituent de nouveaux nuisibles et de nouvelles maladies. Troisièmement, elle peut atténuer les effets de catastrophes naturelles soudaines. Quatrièmement, la diversité permet de s’adapter naturellement à l’environnement, ce qui est vital face au changement climatique. Cinquièmement, la diversité réduit les risques de perte de récoltes et contribue à la productivité et la rentabilité des exploitations agricoles. Des études montrent que l’utilisation et la préservation de la biodiversité agricole sont indispensables à la résilience des exploitations agricoles et des paysages naturels et aident les agriculteurs à se remettre plus rapidement de périodes difficiles.

Diversité et nutrition

Actuellement, quelques cultures seulement constituent la base de l’approvisionnement alimentaire mondial. Sur plus de 7 000 variétés de cultures vivrières dans le monde, nous nous en remettons seulement à trois – riz, blé et maïs – pour fournir plus de la moitié de nos calories d’origine végétale. Et, pour chacune de ces cultures, nous dépendons que de quelques variétés seulement. Au total, seulement douze variétés végétales et cinq espèces animales représentent 75 pour cent des apports caloriques mondiaux. C’est particulièrement vrai dans les pays en développement où la population tire jusqu’à 80 pour cent de ses apports énergétiques des céréales de base et ont moins accès à des sources d’aliments riches en nutriments.

Cette situation n’est pas le fruit du hasard ; elle a été voulue. Pendant des années, nous avons considéré qu’il suffisait de produire plus de calories pour réduire la faim. Nous avons donc investi dans de nouvelles variétés de riz, de blé et de maïs à hauts rendements. Toutefois, le problème est plus complexe que cela : il ne suffit pas de produire plus d’aliments pour réduire la faim. Dans ce contexte, Bioversity International coordonne l’Initiative sur la diversité biologique pour l’alimentation et la nutrition qui examine actuellement de multiples études de cas. À titre d’exemple, citons le projet Sols, aliments et collectivités en bonne santé dans le nord du Malawi. Dans le cadre de ce projet, de petits exploitants agricoles du village d’Ekwendeni ont sélectionné et testé des mélanges d’espèces variées de légumineuses à cultiver en association avec du maïs selon la technologie préconisée par le projet. Les résultats montrent que la culture du maïs en association avec des légumineuses a permis d’améliorer la nutrition des enfants des communautés dans lesquelles le projet est mis en œuvre. Par ailleurs, les agriculteurs et les membres des collectivités sont devenus des agents du changement en adoptant des pratiques fondées sur les résultats de leurs propres recherches. À ce jour, plus de 9 000 agriculteurs du Malawi ont adopté cette technologie. Grâce à ce projet, les collectivités sont mieux à même de faire face aux difficultés, notamment à l’accroissement de la population, à l’importante dégradation des sols responsable de la baisse des rendements, à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition. C’est-là un exemple de résilience obtenue grâce à la biodiversité.

Gestion des nuisibles et des maladies

Les proliférations inattendues de nuisibles et de maladies qui s’attaquent aux exploitations agricoles et aux jardins sont à l’origine d’importantes pertes de récoltes. Des études montrent que la diversité est une forme d’assurance contre les dégâts causés par ces nuisibles et maladies. Un plus grand nombre de variétés entraîne une réduction de la gravité des maladies, ce qui, en fin de compte, se traduit par une diminution des pertes de récoltes/un accroissement des rendements. Les exploitations diversifiées résistent mieux aux proliférations inattendues de nuisibles et de maladies car cette diversification diminue le risque de dévastation complète.

Bioversity International et ses partenaires collaborent avec des agriculteurs du monde entier pour planter différentes variétés d’une même culture à côté les unes des autres dans leurs champs, pour voir quelles associations constituent le moyen de lutte le plus efficace contre quels nuisibles et quelles maladies. Les premiers résultats qui nous sont parvenus du monde entier indiquent que des changements ont été constatés. Par exemple, les agriculteurs ougandais ont constaté qu’en plantant différentes variétés de bananiers ensemble, la présence de charançons qui attaquent les plants de bananiers diminue de 75 pour cent. Par ailleurs, en Équateur, malgré une vague de chaleur, de petits agriculteurs ayant planté différentes variétés de haricot commun résistant à la sécheresse/chaleur ont pu faire une récolte alors que ceux qui avaient investi dans une seule variété commerciale ont tout perdu.

Retour à la normale après des catastrophes naturelles

La biodiversité constitue également une formidable protection contre les catastrophes naturelles, une « sécurité des terres agricoles » en quelque sorte. Dans les communautés côtières, par exemple, une combinaison de mangroves, de coraux et d’arbres, et la maîtrise de l’érosion du sol/sable sont au nombre des outils qui contribuent à atténuer les effets des catastrophes naturelles tout en offrant des services écosystémiques à la faune et la population. L’appel à la remise en état et à l’amélioration des zones côtières protégées après le passage de l’ouragan Katrina et à la suite du tsunami de 2004 a également mis l’accent sur le rôle important de la diversité comme « défense naturelle ». Sans ces défenses, les communautés côtières sont plus vulnérables face à la fréquence et l’intensité accrues des phénomènes météorologiques extrêmes.

La logique est la même pour les exploitations agricoles. Par exemple, il y a un lien entre une utilisation plus diversifiée des terres et la réduction des dégâts causés par les glissements de terrain. Une étude portant sur les flancs de collines d’Amérique centrale après le passage de l’ouragan Mitch a montré que les agriculteurs pratiquant la diversification (par exemple cultures de couverture, cultures associées et agroforesterie) avaient subi moins de dégâts que leurs voisins pratiquant la monoculture traditionnelle. Dans ces exploitations agricoles, l’épaisseur de terre arable était de 20 à 40 pour cent supérieure, l’humidité du sol était plus forte et l’érosion était moindre, ce qui explique sans aucun doute que les pertes économiques ont été inférieures à celles d’exploitations voisines pratiquant une agriculture traditionnelle (Holt Giménez 2000).

Dans un autre exemple, 40 jours après le passage de l’ouragan Ike à Cuba, en 2008, des chercheurs ont réalisé une enquête sur les exploitations agricoles des provinces de Holguin et Las Tunas. Ils ont constaté que dans les exploitations diversifiées, les pertes ont été de 50 pour cent, contre 90 ou 100 pour cent dans les exploitations voisines pratiquant la monoculture. De même, dans les exploitations gérées selon des principes agro-écologiques on a constaté une reprise plus rapide de la production (80 – 90 %, 40 jours après le passage de l’ouragan) que dans les exploitations pratiquant la monoculture (Rosset et al. 2011). Cette capacité à se relever plus vite et à subir moins de dégâts face aux catastrophes naturelles montre à quel point la diversité peut accroître la résilience des paysages agricoles (ou de l’agriculture au niveau du paysage).

Adaptation au changement climatique

Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) renforce l’idée selon laquelle personne n’échappera aux effets du changement climatique qui est déjà une réalité aujourd’hui. En plus de la pauvreté et la faim, nous sommes confrontés à une triple menace de phénomènes météorologiques extrêmes.  

La biodiversité agricole est un puissant outil d’adaptation au changement climatique et de réduction des risques climatiques. L’initiative Seeds for Needs de Bioversity International fait partie intégrante du Programme de recherche du CGIAR sur le changement climatique, l’agriculture et la sécurité alimentaire. Bioversity International  collabore avec des agriculteurs de l’Inde, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, du Kenya, de la Tanzanie, de l’Éthiopie et du Honduras pour identifier les variétés végétales les mieux adaptées aux conditions actuelles ou prévues, en leur fournissant des semences à tester dans leurs champs puis en s’efforçant d’améliorer les systèmes de semences locaux pour que les agriculteurs aient toujours accès aux semences les mieux adaptées à l’évolution de leurs besoins. L’initiative Seeds for Needs (semences adaptées aux besoins) utilise la technologie moderne des SIG (systèmes d’information géographique) pour identifier les matériels des banques de gènes offrant le meilleur potentiel d’adaptation aux conditions climatiques actuelles et futures. Les matériels sélectionnés sont testés dans les champs pour mieux les caractériser en fonction des conditions actuelles.

Il a été demandé à des agriculteurs (hommes et femmes) d’évaluer les matériels génétiques pour pouvoir sélectionner ceux qui répondent le mieux à leurs besoins. Des chercheurs en biodiversité ont mis au point un mécanisme basé sur les banques de gènes communautaires  pour garantir la disponibilité des meilleures semences aux agriculteurs. Ils ont également sensibilisé les agriculteurs et les décideurs locaux aux risques liés au changement climatique en leur communiquant des informations leur montrant comment l’utilisation de variétés mieux adaptées peut aider les agriculteurs vulnérables à protéger leurs moyens de subsistance et à assurer leur sécurité alimentaire. L’accès à la diversité et à une meilleure connaissance des variétés permet aux agriculteurs de choisir ce qui convient le mieux pour leurs champs et leur donne les moyens de mieux résister à l’instabilité des conditions météorologiques et au changement du climat. 

Des exploitations agricoles saines et productives

La biodiversité atténue la vulnérabilité aux pertes et facilite la gestion des risques. Elle contribue également à la productivité et la bonne santé des systèmes agricoles. Les chercheurs et les partenaires de Bioversity International ont mis au point et testé un ensemble d’indicateurs permettant de déterminer la résilience des paysages agricoles. Leurs travaux ont montré qu’au Népal, les paysages Rupa et Begnas ont de bonnes capacités d’absorption des contraintes qu’ils doivent à des systèmes de production diversifiés et à une solide organisation sociale. Par exemple, le reboisement et la gestion durable des ressources forestières jouent un rôle important dans la disponibilité d’importants services écosystémiques, par exemple la lutte contre l’érosion du sol, l’alimentation et le bois de chauffage. La diversité d’utilisation des terres et des moyens de subsistance a permis aux membres des communautés d’étaler les risques et de s’adapter aux changements, notamment au changement climatique. Au sein des communautés, des actions collectives et déterminées et les échanges de connaissances ont entraîné l’utilisation de pratiques agricoles durables dans tout le paysage et la mise en place de réseaux de semences efficaces a permis aux agriculteurs d’avoir accès à une large diversité agricole. Une bonne partie de la capacité d’adaptation du paysage Begnas est également attribuable à de fortes institutions locales et à des ONG telles que LI-BIRD qui soutiennent la gestion communautaire de la biodiversité depuis longtemps. Il importe de développer ces stratégies pour renforcer la résilience grâce à l’utilisation durable de la biodiversité agricole.

La biodiversité, garante des futures capacités de résilience

Le problème qui se pose à nous est complexe. Dans le monde entier, 842 millions de personnes souffrent actuellement d’insécurité alimentaire et ce nombre est appelé à augmenter dans la mesure où la variabilité des conditions météorologiques due au changement climatique a des conséquences néfastes. Parallèlement, nous devons également améliorer la production alimentaire de 60 pour cent d’ici à 2050 pour nourrir 9 milliards de personnes, dans le respect des principes de nutrition et sans plus empiéter sur nos ressources naturelles.

La stratégie actualisée de Bioversity International vise à s’assurer que la biodiversité agricole contribue à la réalisation de quatre objectifs stratégiques :

  1. Les consommateurs à faible revenu ont un accès accru et concret à des régimes alimentaires nutritifs.
  2. Les communautés rurales ont amélioré la productivité, les services écosystémiques et la résilience des systèmes agricoles, des forêts et des paysages.
  3. Les ménages agricoles et les communautés rurales ont un accès accru à une diversité de semences et plants de qualité.
  4. Les responsables des orientations politiques, les chercheurs et les communautés rurales ont préservé et évalué la biodiversité agricole prioritaire et assurent son suivi.

Nous savons que la biodiversité est liée à toutes ces questions et que les mêmes principes de biodiversité peuvent être utiles partout dans le monde. La biodiversité est un outil de durabilité et de résilience et les travaux des chercheurs peuvent nous apporter les réponses dont nous avons tant besoin.

Bioversity International est une organisation mondiale de recherche pour le développement qui étudie la préservation et l’utilisation de la biodiversité agricole et forestière dans le but « d’améliorer la nutrition et les moyens de subsistance des populations, la durabilité, la productivité et la résilience des écosystèmes ». Bioversity International est membre du Consortium du CGIAR (groupe consultatif pour la recherche agricole internationale).
www.bioversityinternational.org