À Tsenan’omby, Madagascar, une agricultrice montre ses parcelles de moutarde d’Abyssinie et d’amarante.
Photo: World Vegetable Center

Faire entrer les « favoris locaux » dans la course pour une alimentation plus saine

Les légumes ‘traditionnels’ sont des produits cultivés dans leur région d’origine ou qui y ont été introduits de nombreuses générations plus tôt. Ils sont généralement plus résistants et plus nutritifs que les légumes commercialisés à l’échelle mondiale, mais ont tendance à être sous-utilisés. Les auteurs montrent comment on peut lutter contre la décroissance rapide de la diversité de ces légumes et comment on peut les intégrer dans les systèmes alimentaires d’aujourd’hui.

Environ une personne sur trois souffre de malnutrition, qu’il s’agisse de faim, de carences en micronutriments ou de surcharge pondérale/d’obésité. Cela est dû à une combinaison de facteurs alimentaires et sanitaires. La consommation accrue d’aliments sains, riches en nutriments, tels que les légumes, et la réduction de l’apport en produits alimentaires malsains et transformés améliorent la nutrition.

Les légumes sont parmi les sources les plus abordables de vitamines, de minéraux et de protéines végétales, autant d’éléments essentiels pour notre bonne santé. La consommation de légumes dans le monde est toutefois très inférieure au minimum recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et par la Commission EAT-Lancet (respectivement 240 grammes et 300 grammes par personne et par jour), exception faite de l’Asie de l’Est.

Le cas particulier des légumes « traditionnels »

Les ‘légumes mondiaux’, tels que la tomate, le poivron, l’oignon, les brassicacées, l’aubergine, la carotte et le haricot, sont cultivés, commercialisés et consommés un peu partout dans le monde. Des centaines de légumes traditionnels sont toutefois produits localement, et sont socialement et culturellement acceptés comme produits alimentaires locaux, par exemple l’amarante feuillue en Afrique de l’Est, l’épinard de Malabar en Inde, et le « chou glissant » dans les îles du Pacifique.

Ces « légumes traditionnels » sont soit des espèces endémiques qui ont été domestiquées et cultivées dans leur lieu d’origine, soit des espèces qui ont été introduites dans un pays et qui sont aujourd’hui reconnues comme légumes traditionnels. La très grande diversité de légumes traditionnels va bien au-delà de particularités locales – ils pourraient potentiellement jouer un rôle bien plus important en assurant des niveaux nutritionnels suffisants, notamment dans les pays à faibles revenus.

Les légumes traditionnels ont une valeur nutritionnelle bien plus élevée que leurs homologues mondiaux tels que le chou et la tomate, et ils constituent une source importante de vitamines et de minéraux (voir le tableau). Ils contribuent également à la résilience au changement climatique en diversifiant les systèmes agricoles et en créant d’importantes possibilités de revenus et d’emplois agricoles et extra-agricoles.

Mais les légumes traditionnels ont tendance à être sous-utilisés, sous-valorisés et peu intégrés dans les marchés et l’alimentation actuels. Les consommateurs peuvent ignorer leur valeur nutritionnelle et même les considérer comme des « aliments démodés » ou des « aliments du pauvre ». Certains légumes traditionnels sont associés à une longue préparation et considérés comme difficilement intégrables aux recettes « modernes ». Cependant, il apparaît que ces légumes font leur retour, comme c’est le cas en Afrique de l’Est pour l’amarante, la mauve du jute, la plante araignée et la morelle d’Afrique, qui sont vendues dans les restaurants, sur les marchés locaux et dans les supermarchés.

Les tendances mondiales, un danger pour la tradition

La grande diversité des légumes traditionnels est un atout considérable car elle offre de nombreuses possibilités de s’adapter aux conditions de culture locales et ajoute de la couleur, du goût, des qualités nutritionnelles et sanitaires à l’alimentation humaine. Il est crucial de préserver la diversité des légumes car différentes variétés traditionnelles et espèces sauvages peuvent avoir des caractéristiques agronomiques, des qualités nutritionnelles et des vertus pour la santé restant à découvrir, par exemple en ce qui concerne la résistance aux nuisibles et aux maladies et la tolérance à la sécheresse. Il est évident que les légumes traditionnels sont plus rustiques, c’est-à-dire mieux adaptés à des conditions climatiques et pédologiques difficiles, et plus résistants aux nuisibles et aux maladies que leurs homologues universels. Ces caractéristiques peuvent être très utiles dans de futurs programmes de sélection.

Dans les systèmes agricoles du monde entier, la diversité des légumes traditionnels diminue en raison de l’homogénéisation de l’alimentation et de la production alimentaire, d’une part, et de la migration urbaine, d’autre part. Pour maintenir cette diversité, il est nécessaire de préserver et documenter les cultivars traditionnels, les variétés sauvages auxquelles ils sont apparentés, et les connaissances traditionnelles de ces légumes avant qu’ils disparaissent. Cela est particulièrement important pour l’Afrique.

Une récente étude portant sur 126 légumes africains traditionnels a montré que quelques-uns seulement (p. ex. le haricot commun) étaient conservés dans des banques de gènes en Afrique. Environ un tiers de ces légumes avaient fait l’objet de moins de dix accessions, voire d’aucune. Pour protéger ces ressources génétiques au profit de l’humanité, il sera nécessaire d’organiser des missions de collecte pour une conservation ex-situ, d’améliorer les banques de semences en Afrique pour protéger ces dernières et de soutenir les programmes nationaux de conservation de manière à améliorer la préservation in-situ de ces légumes et des variétés sauvages qui leur sont apparentées.

Trouver des « favoris locaux » et accroître l’approvisionnement

Le principal obstacle à l’intégration de légumes traditionnels dans les systèmes alimentaires est la disponibilité de semences de qualité. La plupart des légumes traditionnels n’ont pas fait l’objet d’une sélection rigoureuse pour les conditions locales de culture et de commercialisation ou pour les préférences et les besoins alimentaires des consommateurs, et encore moins d’une sélection pour améliorer la productivité et la commerciabilité avec, exceptionnellement, un bon rendement et des produits de qualité uniforme, tout en conservant leurs qualités nutritionnelles et leur bienfait pour la santé.

Parmi la grande diversité de légumes existant dans un pays ou une région donnée, Il faut trouver les « favoris locaux » qui conviennent le mieux pour les écosystèmes agricoles et les régimes alimentaires locaux. Cela peut indirectement profiter aux efforts de conservation dans la mesure où les responsables des orientations politiques et les décideurs commencent à prendre conscience de la valeur des légumes traditionnels lorsqu’on accroît leur consommation.

Le Centre mondial des légumes (WorldVeg) utilise des systèmes de semences formels et informels pour promouvoir les légumes traditionnels. Les entreprises semencières sont d’importants partenaires car elles peuvent atteindre un grand nombre d’agriculteurs. Au-delà de la qualité des semences, et tout comme pour les légumes mondiaux, il faut prêter attention à l’amélioration de la productivité, de la commerciabilité, de la sécurité des aliments et de la production hors saison, en encourageant les bonnes pratiques agricoles, la gestion intégrée des nuisibles, et les méthodes de culture protégée adaptées et abordables. On peut réduire les pertes post-récolte et maintenir les qualités nutritionnelles et les bienfaits pour la santé en améliorant l’infrastructure de transport, la transformation et l’entreposage frigorifique, et en synchronisant la production et la commercialisation.

Initiatives « cultivez vos propres légumes » 

Dans les pays à faibles revenus, les consommateurs peuvent ne pas trouver certains légumes ou bien ils n’ont pas les moyens d’en acheter pendant au moins une bonne partie de l’année. Face à de telles situations, il est logique de promouvoir la production de légumes pour la consommation des ménages. Au cours de la dernière décennie, en Afrique et en Asie, le Centre mondial des légumes (WorldVeg) a aidé près de 100 000 ménages, surtout les femmes, à cultiver leurs propres jardins potagers. Ces interventions associent une formation pratique à la culture de légumes et une communication sur le changement de comportement nutritionnel.

Rien qu’en Afrique de l’Est, WorldVeg et ses partenaires ont distribué plus de 42 000 kits de semences contenant 183 000 échantillons de semences de légumes à des ménages de Tanzanie, du Kenya et d’Ouganda. Ces kits contenaient des semences de légumes africains, de tomate, de poivron et de soja. Au Cambodge, les ménages participant à l’initiative ont augmenté de 43 pour cent leur production de légumes et ont prolongé de quatre mois la période de production. Ils ont également adopté de nouvelles méthodes de production et notamment les mini-sacs de semences.

Au Bangladesh, trois ans après une intervention en faveur des jardins potagers, les participants produisent, en moyenne, par ménage et par an, 43 kg de légumes qui constituent, pour eux, un apport important de micronutriments tels que le fer, le zinc, les folates et la vitamine A. Ces résultats sont une preuve encourageante de l’effet durable de l’initiative. En Afrique, les résultats ont généralement été moins concluants, en raison, notamment, de la nécessité d’accorder plus d’attention aux contraintes hydriques et de mieux s’adapter aux besoins locaux.

Dans les pays à faibles revenus, compte tenu du nombre important de personnes vivant dans les centres urbains et périurbains, les initiatives « cultivez vos propres légumes » axées sur la production de légumes riches en éléments nutritifs tels que l’épinard de Malabar, la mauve du jute et la plante araignée dans de petits espaces grâce à l’utilisation de jardins en sacs et de jardins verticaux, méritent une bien plus grande attention. D’autres études sont nécessaires pour comprendre comment ces kits de semences contribuent à renforcer les systèmes semenciers locaux et comment ils peuvent aider les ménages à évaluer divers légumes traditionnels dans le cadre d’une agriculture intelligente face au climat et de nouvelles méthodes de culture, par exemple l’agriculture urbaine. 

Les catastrophes naturelles perturbent la production alimentaire et les systèmes de distribution. Des légumes traditionnels à croissance rapide peuvent aider à rétablir l’approvisionnement local en denrées alimentaires et assurer un apport nutritionnel aux victimes. Les kits de semences WorldVeg assurent la production de légumes divers et riches en nutriments et aident actuellement des populations à faire face aux effets de la pandémie de COVID-19 aux Philippines, à Taiwan et en Thaïlande. WorldVeg et ses partenaires ont également aidé les victimes du tsunami en Indonésie et au Sri Lanka, d’un typhon à Taiwan, d’un tremblement de terre à Haïti et d’inondations en Inde, en Thaïlande et aux Fidji.

Programmes de jardins potagers et de repas scolaires

Quand les préférences et habitudes alimentaires sont acquises et prises de bonne heure, c’est mieux. À partir de 2014, WorldVeg et ses partenaires ont mis en œuvre des programmes de jardins potagers scolaires au Burkina Faso, au Bhutan, au Népal, en Indonésie et aux Philippines. Grâce à des travaux pratiques de jardinage et à une éducation nutritionnelle, les enfants ont appris à cultiver et apprécier des aliments sains tels que les fruits et les légumes. D’une manière générale, ils ont appris à mieux connaître les légumes et à aimer les manger, mais cette expérience n’a eu une incidence positive sur la consommation de légumes qu’au Bhutan. Les jardins potagers scolaires sont trop petits pour produire des quantités suffisantes de légumes pour les repas scolaires. Ces programmes de jardins potagers scolaires ont ainsi été efficaces pour développer le ‘côté demande’ mais pas pour satisfaire le ‘côté offre’.

 Une étude de suivi menée au Népal a associé un programme de jardins potagers scolaires à un programme intégré de jardins potagers familiaux pour les parents. Cette fois, la consommation de légumes des enfants a augmenté de 15 à 26 pour cent (selon la saison). Pour encourager les enfants à faire des choix alimentaires plus sains, il est évident qu’il faut aussi cibler les personnes qui s’occupent d’eux.

Un autre moyen de résoudre le problème de l’offre consiste à plus inciter les parents et les agriculteurs locaux à participer au programme de repas scolaires et à s’approvisionner localement en légumes. Au Népal, les enfants ayant bénéficié de cette approche ont pu prendre considérablement plus de repas de midi à l’école (+19 %) ; ces repas étaient qualitativement meilleurs en termes de diversité alimentaire (+44 %) et de contenu nutritionnel (p. ex. 21 % de fruits et légumes riches en vitamine A en plus). Pour maintenir les gains constatés au même niveau, il faudrait augmenter de 20 à 33 pour cent le budget actuellement consacré à chaque repas scolaire, en plus du coût du renforcement des capacités.

Inciter les gens à acheter des légumes traditionnels

Dans les pays à faibles revenus, de nombreux consommateurs ruraux et urbains achètent des légumes au bord des routes, sur les marchés traditionnels de produits frais, dans des supermarchés ou dans des restaurants. Les consommateurs de toutes les classes sociales doivent pouvoir accéder à des légumes traditionnels, avoir les moyens d’en acheter et être sûrs que leur consommation est sans risque.

Il faut que les légumes soient tentants, qu’ils soient faciles à préparer et qu’ils puissent entrer dans les recettes locales. WorldVeg participe à des activités promotionnelles et de création de la demande de légumes africains en Afrique de l’Est. Ces activités incluent des rencontres, des démonstrations culinaires, des programmes de sensibilisation nutritionnelle dans les hôpitaux, les écoles, les marchés et les villages pour améliorer la consommation, créer une demande et inciter les producteurs à vendre leurs produits.

Le secteur privé gère les nombreux problèmes liés aux pertes et à la sécurité des aliments vendus dans les supermarchés. Toutefois, dans les pays à faibles revenus, la majorité des consommateurs ruraux et urbains achètent leurs aliments sur des marchés informels de produits frais. Cela exige de réduire les pertes post-récolte et d’améliorer l’hygiène et la sécurité des aliments.

Un des principaux facteurs de réussite consiste à créer des liens durables entre les producteurs et les marchés ou des liens directs entre les producteurs et les consommateurs (p. ex. grâce à des applications de téléphonie mobile) de manière à établir un climat de confiance, à assurer la traçabilité des produits et à réduire les incertitudes.

Ce qu’il faut faire

Le potentiel des légumes traditionnels pour la nutrition et la santé est énorme, mais l’alimentation des gens va actuellement dans la mauvaise direction. L’exemple de l’Asie de l’Est montre qu’il est possible d’inclure des légumes traditionnels dans l’alimentation et est riche d’enseignements pour d’autres régions. Des campagnes d’information sont nécessaires pour faire connaître les légumes traditionnels – elles doivent insister sur leur goût, leur valeur culturelle et leur facilité de préparation, et ne doivent pas se limiter à faire valoir leurs avantages nutritionnels, ainsi que leurs bienfaits pour la santé et l’environnement. Elles pourraient s’accompagner de campagnes de promotion auxquelles participeraient des chefs et des défenseurs des consommateurs pour mettre en avant les valeurs nutritionnelles, gustatives et culturelles de ces légumes.

Les agriculteurs auront besoin d’aide en matière de fourniture des semences et de bonnes pratiques agricoles, de manière à garantir la sécurité des aliments, améliorer la productivité et prolonger les saisons de production. L’établissement d’un climat de confiance, de règles de traçabilité et de relations de proximité entre les producteurs et les consommateurs répondra aux questions de sécurité des aliments, améliorera la production et la consommation et réduira les pertes post-récolte. Il importe d’investir dans les environnements alimentaires, en particulier dans les marchés de produits frais des pays à faibles revenus, pour améliorer la sécurité des aliments et l’hygiène, et réduire le gaspillage.

Il faut veiller à préserver la diversité des légumes traditionnels à l’échelle mondiale et à créer des activités visant à encourager leur production et leur consommation. Pour garantir la diversité des légumes traditionnels, il sera nécessaire d’organiser des missions de collecte pour la préservation ex situ, d’améliorer la protection assurée par les banques de semences et de soutenir les programmes nationaux de conservation de ces légumes et des espèces sauvages apparentées dans leurs habitats naturels.  

Enfin et surtout, la promotion des légumes traditionnels doit être intégrée dans des initiatives locales, nationales et régionales de réduction de la malnutrition et obtenir l’adhésion des responsables des orientations politiques et des décideurs. Il est utile de souligner qu’en plus du potentiel nutritionnel des légumes traditionnels, ces derniers offrent également un énorme potentiel économique en générant des revenus et en créant des emplois le long de la chaîne de valeur allant des semences à la vente au détail, avec d’évidentes opportunités pour les femmes et les jeunes.

Marco C.S. Wopereis est directeur général du Centre mondial des légumes (World Vegetable Center – WorldVeg), basé à Tainan, Taiwan.
C. George Kuo travaille au Centre mondial des légumes comme consultant.
Contact: marco.wopereis@worldveg.org

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