En Amérique centrale, les agriculteurs ayant fait construire des silos métalliques ont évité des pertes post-récolte évaluées à plus de 75 millions de dollars US de 1984 à 2009, et l’impact des silos s’est poursuivi après la fin du soutien externe.
Photo: © DDC

Une technologie simple, un impact considérable

Il y a plus de 30 ans, la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC) lançait un programme post-récolte baptisé « Postcosecha » en Amérique centrale. L’impact considérable de ce programme, encore évident bien après la fin du projet, reste une réalité malgré la fin du soutien externe. La priorité actuelle de la contribution de la DDC à la gestion post-récolte (GPR) est d’utiliser les connaissances et l’expérience existantes pour créer les conditions d’adaptation des technologies GPR les plus appropriées à l’Afrique subsaharienne.

Le projet « Postcosecha » lancé par la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC) en 1983 avait pour objectif de protéger les petits exploitants agricoles contre les pertes post-récolte et d’améliorer la sécurité alimentaire des familles. « Postcosecha » est un mot espagnol qui veut dire post-récolte. Le projet s’articule autour d’un « menu » de quatre technologies différentes de réduction des pertes post-récolte. La technologie la plus populaire s’est révélée être un simple silo à grain hermétique en métal fabriqué par des artisans locaux, qui protège le maïs et les haricots secs contre les insectes, les souris et les rats, et la décomposition – de manière rentable, grâce à la fumigation ou à l’appauvrissement en oxygène sans utilisation de sous-produits chimiques. Les silos et trois autres technologies ont été sélectionnés pour être commercialisés après plusieurs années d’évaluation de la demande des petits exploitants agricoles des régions rurales du Honduras. Les silos ont véritablement poussé comme des champignons au Honduras, puis au Guatemala (pays le plus peuplé de la région) et enfin au Nicaragua et au Salvador, et leur nombre total était de 670 000 en 2009. Dans l’hypothèse d’une durée de vie d’au moins 15 ans, on peut s’attendre à trouver un minimum de 600 000 silos encore en service dans 415 000 familles agricoles (à raison d’environ 1,4 silo par famille). Chaque exploitation agricole peut donc stocker en toute sécurité environ une tonne de maïs ou de haricots, denrées alimentaires de base les plus importantes d’Amérique centrale.

Surtout, ce type de technologie décentralisée améliore considérablement la sécurité alimentaire de l’agriculteur et de sa famille. Une étude réalisée en 2011 a montré que 70 pour cent des grains stockés dans un silo servaient à l’alimentation de la famille, 27 pour cent seulement étant vendus sur le marché et 3 pour cent soigneusement mis de côté pour être utilisés comme semences. D’autres études ont démontré que la consommation moyenne annuelle d’une famille est de 600 à 800 kilogrammes de maïs et de 100 à 300 kilogrammes de haricots. L’espace de stockage disponible dans un silo est donc suffisant pour répondre aux besoins annuels d’une famille d’agriculteur. Les petits exploitants qui produisent uniquement pour leur propre consommation disposent généralement du volume de stockage nécessaire, alors que ceux qui produisent également pour le marché ont besoin d’une capacité de stockage supplémentaire.

De la valeur ajoutée pour les petits exploitants agricoles…

L’étude a mis en évidence deux conséquences particulièrement bienvenues pour les ménages agricoles d’Amérique centrale :

  • Il est possible d’éviter dans une grande mesure les pertes post-récolte. Une enquête réalisée auprès d’agriculteurs a montré que pour 44 pour cent des personnes interrogées, la prévention des pertes de grain a été le changement le plus positif apporté par l’introduction des silos. L’utilisation de ce moyen de stockage a contribué à augmenter la sécurité alimentaire de 30 à 35 jours par an.
  • Le propriétaire d’un silo peut faire des économies ou gagner plus. Immédiatement après la récolte, lorsque l’offre est la plus forte sur les marchés locaux et dans les villes, le prix du maïs est à son plus bas. Par conséquent, celui qui peut stocker le maïs en toute sécurité pendant quelques mois avant de le vendre peut bénéficier d’un prix de vente plus élevé ou inversement faire des économies en n’étant pas contraint d’en acheter lorsque le prix du marché est élevé. Au moment de la récolte, entre novembre et février, environ 80 pour cent des agriculteurs vendent leur maïs au lieu de le stocker dans un silo. Dans la période critique qui précède la prochaine récolte, entre mars et juillet, la situation est pratiquement inversée puisque 73 pour cent d’entre eux ne vendent que du maïs stocké dans leurs silos.

… et pour les artisans locaux

Les agriculteurs ne sont pas les seuls pour lesquels le silo représente une valeur ajoutée. Les artisans qui les fabriquent améliorent également leurs revenus. De fait, la fabrication artisanale des silos en tôle galvanisée est un aspect important de la stratégie Postcosecha. Dans la plupart des cas, ceux qui fabriquent les silos sont eux-mêmes des agriculteurs qui peuvent ainsi compter sur une activité lucrative supplémentaire.

Depuis le début du programme, 2 000 personnes ont été formées à la fabrication de silos. Mais toutes ne sont pas restées dans le cadre du programme : certaines sont allées vivre ailleurs, d’autres ont trouvé d’autres possibilités de gagner leur vie, et d’autres encore n’ont trouvé personne pour reprendre leur activité. On estime que 800 à 900 personnes fabriquent encore des silos. L’importance de leur activité peut considérablement varier. En 2009, un bon tiers des chaudronniers ont produit 20 silos de différentes tailles. Un peu moins des deux tiers ont vendu de 100 à 300 silos, et cinq pour cent étaient des fabricants à grande échelle produisant en moyenne 670 silos chacun. La fabrication de silos est un travail d’homme alors que ce sont surtout les femmes qui sont chargées de vendre le maïs.
De nombreux artisans, surtout au Guatemala et au Salvador, ont déclaré que leur situation générale s’était améliorée au cours des cinq dernières années grâce à la fabrication de silos. Ils disposent de plus de réserves alimentaires et gagnent plus d’argent, leurs enfants bénéficient d’une meilleure éducation et les conditions se sont améliorées à la maison. Deux tiers des personnes interrogées ont également constaté que leur situation au sein de la communauté s’était améliorée depuis qu’elles avaient commencé à fabriquer des silos.

Un rapport coûts/bénéfices favorable

Une des principales questions de l’étude d’impact ex post du programme concernait les avantages macro-économiques des 600 000 silos actuellement utilisés dans les quatre pays d’Amérique centrale. La capacité de stockage des silos a régulièrement augmenté tous les ans et atteint aujourd’hui 380 000 tonnes. Cela correspond à 13 pour cent de la production de maïs annuelle de la région, ce pourcentage atteignant même 30 pour cent au Honduras.  Une « masse critique » a peut-être déjà été atteinte sur le marché du maïs en Amérique centrale. L’étude a montré que le stockage post-récolte à grande échelle dans des silos à grains a eu un effet stabilisateur sur le prix du marché du maïs, notamment au niveau local.

Rien qu’en 2009, les silos métalliques ont évité la perte de 38 000 tonnes de maïs et de haricots, soit l’équivalent de la consommation de 50 000 familles et une économie d’environ 12 millions de dollars US (USD). Si on tient compte des revenus supplémentaires que les agriculteurs réalisent en vendant plus tard le maïs de bonne qualité stocké dans leurs silos, les résultats sont encore plus encourageants. Une extrapolation à l’ensemble de la région montre que l’économie s’élève à 21 millions de dollars US supplémentaires. Les auteurs estiment que pour l’ensemble du programme Postcosecha entre 1984 et 2009, le résultat s’élève à 75 millions de dollars US de cultures qu’on a ainsi empêché de s’abimer, auxquels il faut ajouter 90 à 100 millions de dollars US de revenus supplémentaires pour les agriculteurs et 12 millions de dollars US pour les fabricants de silos. Comparativement, les 20 millions de dollars US fournis par la DDC et la contribution supplémentaire de 13 millions de dollars US de la part d’organisations non gouvernementales et des gouvernements d’Amérique centrale constituent un excellent investissement, surtout si on considère qu’il s’agit d’un investissement de démarrage.



Aujourd’hui, les silos à grains métalliques se vendent pratiquement d’eux-mêmes dans la région. Des années encore après la fin du soutien suisse en 2009 et après le départ des conseillers étrangers, le nombre de silos utilisés continue d’augmenter. Actuellement, 20 pour cent de la totalité du maïs et des haricots produits en Amérique centrale sont stockés dans des silos métalliques hermétiques d’un type totalement nouveau pour la région. Ce résultat tient avant tout au fait qu’au cours des cinq premières années qui ont suivi la fin du programme, les mesures prises par les diverses administrations, notamment au niveau national, ont garanti la diffusion continue des silos à grains. De plus, le programme Postcosecha est devenu un modèle pour les agriculteurs et les organisations de développement dans d’autres parties du monde et tout d’abord dans d’autres pays d’Amérique latine tels que Cuba, la République dominicaine et le Paraguay qui ont emboîté le pas de leurs voisins d’Amérique centrale.

Aide Sud-Sud : transfert de connaissances vers l’Afrique

Compte tenu des résultats remarquables obtenus en Amérique centrale, la DDC a décidé de mettre les connaissances et l’expérience qu’elle a accumulées dans le domaine de la mise en œuvre de programmes de gestion post-récolte (GPR) au service des petits exploitants agricoles victimes de pertes post-récolte dans d’autres parties du monde, notamment en Afrique subsaharienne. C’est ainsi que d’autres programmes GPR soutenus par la DDC ont récemment vu le jour en Tanzanie et dans dix autres pays d’Afrique subsaharienne. Des techniciens africains ont commencé par se familiariser avec la nouvelle méthode, grâce à l’aide d’anciens partenaires Postcosecha venus du Salvador. Les premiers essais ont été réalisés au Kenya et au Malawi entre 2008 et 2011, en partenariat avec le Centre international d’amélioration du maïs et du blé (Centro internacional de mejoramiento de maiz y trigo – CIMMYT). Une évaluation a montré que plusieurs technologies nouvelles (silos métalliques, sacs hermétiques, fûts métalliques ou en plastique, structures traditionnelles améliorées) sont adaptées aux conditions africaines et que, dans certaines circonstances, elles sont favorablement accueillies par les familles agricoles.

Les perspectives de diffusion à grande échelle de la technologie du silo sont particulièrement bonnes au Malawi où le gouvernement a reconnu l’importance des petits exploitants agricoles pour l’économie et est très préoccupé par les questions de sécurité alimentaire. Toutefois, le prix des silos métalliques conçus en Amérique centrale reste un obstacle considérable pour les agriculteurs africains les plus pauvres. C’est pourquoi les programmes soutenus par la DDC s’efforcent non seulement d’aider les petits exploitants agricoles à surmonter l’obstacle du prix initial (en collaborant à l’élaboration de politiques d’accès aux services financiers, de réglementation des tarifs, etc.) mais aussi de soutenir diverses autres solutions de stockage (énumérées plus haut). Par exemple, dans un nouveau type d’unité de stockage testée avec succès en Afrique, des fruits et légumes séchés seront placés dans différents types de sacs pouvant être hermétiquement fermés. Cette approche sera particulièrement utile pour les agricultrices qui constituent de 45 à 60 pour cent de la population active féminine des pays ciblés. Les sacs hermétiques sont considérablement moins chers qu’un silo métallique, mais ils ont une durée de vie bien plus courte et résistent difficilement aux rongeurs. Les silos représentent un meilleur investissement à long terme mais ils nécessitent une mise de fonds initiale bien plus importante.

Les nouvelles méthodes de stockage de grain vont être introduites dans les régions où il y a traditionnellement assez de maïs pour assurer l’autosuffisance et constituer un excédent pouvant être vendu sur le marché, mais qui sont confrontées à des problèmes de parasites et de maladies. Cette initiative sera soutenue par une formation des conseillers agricoles et des artisans appelés à fabriquer les silos. Du personnel du gouvernement, d’organisations non gouvernementales et du secteur privé sera chargé de la commercialisation des silos et des sacs en plastique. Pour garantir un environnement favorable à cette politique économique et à ces mesures en faveur des agriculteurs, les autorités et les entreprises doivent être convaincues de leur nécessité et promouvoir une politique agricole appropriée.

Nécessité d’agir

L’introduction de nouvelles technologies en Afrique subsaharienne est d’autant plus urgente que les pertes de grains post-récolte estimées vont de 10 à 20 pour cent (FAO, Banque mondiale : « Aliments perdus », 2011). La répartition chiffrée des pertes montre que certains agriculteurs perdent la quasi-totalité de leur récolte. Dans les pays africains où le parasite appelé « gros perceur de céréales » est très répandu, les pertes post-récolte sont considérablement plus importantes qu’ailleurs. Dans les pays producteurs de maïs des régions australe et orientale, les dégâts s’élèvent à 100 millions de dollars US chaque année. Les agriculteurs et les agricultrices redoutent tellement les pertes auxquels ils s’attendent pendant le stockage qu’ils essaient souvent de vendre leur produit immédiatement après la récolte. Pour assurer leur propre subsistance, ils doivent fréquemment racheter du maïs à des prix bien plus élevés quelques mois plus tard. La disponibilité de cette denrée alimentaire quelques mois après la récolte contribuerait à lutter contre la faim et la pauvreté. Parallèlement, les revenus des agriculteurs augmenteraient et stimuleraient la croissance économique dans les zones rurales. De plus, il ne s’agit pas uniquement de réduire les pertes quantitatives ; les mauvaises conditions de stockage entraînent également la perte d’éléments nutritifs indispensables, perte qui à son tour a une incidence sur la santé de groupes de population touchés par le VIH/SIDA.

L’engagement de la DDC en faveur de la sécurité alimentaire

Le programme mondial de la DDC pour la sécurité alimentaire (SDC Global Program Food Security) tire parti de l’expérience acquise en Amérique centrale, ainsi qu’en Afrique orientale et en Afrique australe. Il s’appuie sur la coopération avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Fonds international de développement agricole (FIDA), le Programme alimentaire mondial (PAM), l’organisation non gouvernementale Helvetas Swiss Intercooperation et divers centres africains d’expertise. Il met l’accent sur la transformation et le stockage des céréales et des légumineuses par des exploitants agricoles individuels, par des groupes d’agriculteurs et par des coopératives. L’expérience acquise à ce jour et les résultats des tests connexes doivent être échangés et mis à disposition partout en Afrique.

Le réseau Agriculture et sécurité alimentaire de la DDC (Agriculture and Food Security Network), et plus particulièrement son sous-groupe sur les pertes post-récolte, assurera la liaison et encouragera le partage des connaissances à l’échelle mondial pour tous les différents projets « post-récolte » soutenus par la DDC.

Pour plus d’informations sur le programme de la DDC pour la sécurité alimentaire et pour des descriptions de projets, voir : www.postharvest.ch


Max Streit
Richard Bauer
Direction suisse du développement et de la coopération (DDC)
Berne, Suisse
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