Dans la lutte contre la faim et la malnutrition, l’Initiative « One World – No Hunger » (un seul monde sans faim) met l’accent sur les groupes les plus vulnérables : les femmes enceintes, les femmes qui allaitent et les jeunes enfants.
Photo: J. Boethling

« Un seul monde sans faim » – Regard sur l’Initiative du ministère allemand du Développement

Faisant allusion à l’Initiative « Un seul monde sans faim », Stefan Schmitz montre comment les politiques alimentaires peuvent contribuer à atteindre les objectifs de développement durable et souligne les interdépendances entre les objectifs et les cibles individuels.

En 2014, le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) a lancé son Initiative « Un seul monde sans faim » visant à lutter contre certains des problèmes les plus importants auxquels l’humanité est confrontée. À l’échelle mondiale, 795 millions de personnes souffrent encore de la faim de manière chronique. Au moins un milliard de plus souffrent de la faim cachée – malnutrition causée par un régime alimentaire pauvre en éléments nutritifs vitaux. Autrement dit, près de deux milliards de personnes ne disposent pas de l’alimentation dont elles ont besoin pour mener dignement une vie saine et productive.

La faim et une mauvaise alimentation tuent environ 8 000 enfants par jour et sont par conséquent la cause d’environ 50 pour cent de la totalité des décès d’enfants dans le monde. La faim est le risque le plus important pour la santé ; elle entraîne, chaque année, plus de décès que le SIDA, le paludisme et la tuberculose réunis. C’est également un obstacle majeur au développement. Elle est la cause de migrations et d’expulsions, de conflits et de violences, de manques de perspectives économiques et de désespoirs.

Aucun autre droit de l’homme n’est aussi souvent bafoué que le droit à l’alimentation. Cette violation de droits de l’homme et cette atteinte à la dignité humaine comptent parmi les plus gros scandales de notre monde moderne. Ce problème touche essentiellement les zones rurales où vivent les trois quarts de ceux qui, dans le monde entier, souffrent de la faim, où on constate un manque d’emplois et de revenus, et où la pauvreté est la plus grande. Très souvent, une des causes principales de la faim et la malnutrition n’est pas le manque de nourriture, mais la pauvreté : les gens n’ont pas les moyens d’acheter des produits alimentaires sains en quantités suffisantes.
Si l’insécurité alimentaire est essentiellement un problème structurel touchant les régions rurales, elle est exacerbée par les catastrophes naturelles, les épidémies, ainsi que les crises et les conflits politiques. Au moins 40 pays sont classés comme fragiles et plus de la moitié se trouvent en Afrique. Alors que de plus en plus de pays échappent aujourd’hui à la faim grâce à une bonne gouvernance et à la stabilité de l’État, le nombre d’États fragiles et de conflits violents augmente. Le pourcentage de personnes souffrant de la faim en raison de cette fragilité et des conflits augmente par conséquent lui aussi.

Un secteur agricole moderne et professionnel a un rôle clé à jouer pour combattre la pauvreté et la faim en milieu rural et pour mieux permettre aux populations de faire face à des crises de courte durée. C’est d’autant plus vrai que la population de la planète augmente. Il est tout à fait possible de stimuler la productivité agricole dans de nombreuses parties du monde et, fait encourageant, la volonté d’investir dans l’agriculture a augmenté ces dernières années. Il est toutefois indispensable que ces investissements créent des emplois et des revenus pour ceux qui en ont le plus besoin.
Parallèlement, la croissance de la production agricole et des investissements risque d’aggraver la dégradation à grande échelle de l’environnement déjà imputable à l’agriculture. Dans de nombreuses parties du monde, l’agriculture dans sa forme actuelle constitue la menace la plus grande pour l’environnement. Elle gagne régulièrement du terrain sur les zones naturelles qui restent, pousse à la déforestation, entraîne une perte de biodiversité, l’épuisement des ressources en eau douce et l’appauvrissement des sols en raison de techniques inappropriées de gestion et d’irrigation des terres.

L’Initiative « Un seul monde sans faim  » : principaux objectifs
Compte tenu de ce qui précède, l’Initiative a deux objectifs principaux :

  1. Éliminer la faim et la malnutrition : ceux qui, aujourd’hui, souffrent de la faim ou sont sous-alimentés, doivent avoir accès à des quantités suffisantes de denrées alimentaires abordables et saines aussi tôt que possible. À ce sujet, l’Initiative vise les groupes les plus vulnérables : les femmes enceintes, les femmes qui allaitent et les jeunes enfants.
  2. Créer et maintenir les conditions qui permettent aux futures générations, compte tenu de la croissance démographique, d’avoir accès à des quantités suffisantes de denrées alimentaires abordables et saines. Partout, l’agriculture doit assurer une production durable basée sur des investissements écologiquement sains et socialement équitables.

Ces objectifs sont à notre portée mais toutes les parties prenantes doivent jouer leur rôle. Un engagement politique, une bonne gouvernance, des investissements publics suffisants et un environnement favorable à l’investissement privé dans les pays concernés sont les conditions nécessaires à cette réussite. Les donateurs doivent apporter leur contribution en soutenant ces efforts nationaux et la communauté internationale doit veiller à ce que des normes mondiales, des règles et des stratégies de développement soutiennent l’action d’élimination de la faim et de la malnutrition au lieu de faire obstacle à la réalisation de ces objectifs.

L’Initiative et les objectifs de développement durable

Le principal objectif de l’Initiative « Un seul monde sans faim » est de soutenir la réalisation des objectifs de développement durable (ODD) proposés par le groupe de travail ouvert (GTO) intergouvernemental. L’ODD 2 concerne directement l’Initiative : éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir une agriculture durable. Cependant, grâce à son approche globale, l’Initiative tient également compte du lien entre les divers ODD. De bonnes mesures peuvent faciliter la réalisation d’un bon nombre d’ODD grâce à diverses chaînes d’impact.

Des efforts de promotion de la santé (ODD 3) sont souvent nécessaires pour éradiquer la malnutrition, car il est essentiel de lutter contre des maladies telles que la diarrhée, notamment chez les enfants, pour améliorer leur situation nutritionnelle. De même, l’éducation (ODD 4), l’égalité des sexes (ODD 5), la disponibilité et la gestion durable de services d’approvisionnement en eau et d’assainissement (ODD 6) et l’accès aux énergies modernes (ODD 7) ont tous un impact positif sur l’alimentation et la nutrition. L’accès aux énergies et la disponibilité d’une infrastructure résiliente (ODD 9) sont une condition préalable à l’élaboration d’un système moderne d’agriculture constituant la base de la sécurité alimentaire. La sécurité d’accès à la terre (partie de l’Objectif 1) et la réduction des pertes de récoltes et du gaspillage alimentaire (partie de l’ODD 12) peuvent également faire beaucoup pour améliorer les problèmes d’accès et de disponibilité.

La sécurité alimentaire des générations actuelles est une question fondamentale, mais il ne faut pas l’assurer aux dépens des futures générations. La mise en place des conditions nécessaires à la garantie de sécurité alimentaire dans le futur est par conséquent un des deux principaux objectifs de l’Initiative. Il est également conforme avec deux des ODD : conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines (ODD 14) comme condition de base pour assurer un approvisionnement durable de produits alimentaires issus de la mer, et préserver, restaurer et promouvoir l’utilisation durable des écosystèmes terrestres (ODD 15). Dans ce dernier cas, l’ODD 15 fait spécifiquement référence à la nécessité de lutter contre la désertification, d’enrayer et d’inverser le processus de dégradation des terres et de mettre fin à l’appauvrissement de la biodiversité. Mais en fin de compte, la future sécurité alimentaire dépendra en grande partie de la capacité de l’agriculture à s’adapter au changement climatique. Le maintien de l’augmentation de la température mondiale dans des limites gérables améliorera considérablement la capacité du secteur agricole à relever ce défi et par conséquent à réduire le risque d’insécurité alimentaire pour les générations à venir. Pour éliminer de manière permanente la faim et la malnutrition, il est donc primordial de prendre d’urgence des mesures pour lutter contre le changement climatique (ODD 13).

L’approche multisectorielle de l’Initiative relève ce défi. De nombreuses mesures sont nécessaires dans divers domaines pour garantir la sécurité alimentaire des générations actuelles et futures. Parallèlement, l’élimination de la faim et de la malnutrition – qui est le principal objectif de l’Initiative – facilitera la réalisation de nombreux autres objectifs. Ceux qui n’ont plus faim sont mieux à même de se sortir de la pauvreté (ODD 1), de vivre en meilleure santé (ODD 3), d’accéder à l’apprentissage et l’éducation (ODD 4) et de construire des sociétés pacifiques et inclusives (ODD 16).

Les six domaines d’action de l’Initiative

1)    Sécurité alimentaire
L’insécurité alimentaire est un problème complexe à résoudre qui touche plus particulièrement les femmes, les mères et les nourrissons. Les quatre piliers de la sécurité alimentaire – accès, disponibilité, utilisation et stabilité – doivent être garantis. Les causes de l’insécurité alimentaire varient d’une région à l’autre, mais des facteurs culturels, le manque de connaissances nutritionnelles, le manque d’hygiène et l’absence de services de santé jouent souvent un rôle déterminant.

Les mesures à prendre sont par conséquent également complexes et doivent non seulement mettre l’accent sur les produits alimentaires mais aussi sur l’eau, l’hygiène et l’assainissement, les soins de santé, la sensibilisation aux questions de nutrition et la sécurité sociale. Les mesures de sécurité alimentaire intégrée de l’Initiative visent par conséquent à améliorer la situation nutritionnelle des femmes enceintes, des mères et des jeunes enfants qui auront dorénavant accès non seulement à un apport suffisant de calories mais également aux produits alimentaires sains et nutritifs indispensables à leur bien-être physique et mental. Ce type d’action visant à éradiquer la faim et la malnutrition structurelle des mères et des nourrissons est une des formes les plus efficaces d’investissement dans l’avenir.

2)    Résilience et sécurité alimentaire en périodes de crises et de conflits
L’insécurité alimentaire est une des conséquences les plus graves des crises économiques, catastrophes naturelles et conflits. Nous offrons une aide transitoire visant à améliorer la sécurité alimentaire dans les situations de crise et pendant la reconstruction. En intervenant à l’interface de l’aide humanitaire et du développement, l’aide transitoire établit un lien entre les mesures à court, moyen et long terme dans le but de renforcer les capacités des individus, des communautés, de la société civile et du secteur public, et leur résilience aux crises et aux chocs à venir, en lançant et appuyant des processus de changement, et par conséquent, en ouvrant des perspectives pour l’avenir.

3)    L’innovation dans l’agriculture et la production alimentaire
Dans ce domaine d’action, notre priorité principale est de mettre en place des « centres de promotion des innovations agricoles et agroalimentaires ». Un secteur agricole moderne et professionnel a un rôle crucial à jouer pour lutter contre la pauvreté et la faim en milieu rural. L’innovation, plutôt que l’utilisation accrue d’intrants, est aujourd’hui le principal facteur d’amélioration de la productivité agricole, même dans les pays en développement, et cette tendance positive doit se poursuivre. Il faut par conséquent promouvoir l’innovation technique et institutionnelle de sorte qu’elle devienne un moteur du développement durable. Pour stimuler la productivité agricole, il faut développer et étendre les secteurs situés en amont et en aval tout au long de la filière (méthodes de récolte, stockage, transport, transformation). Il faudra pour cela intensifier la recherche, multiplier les activités de formation et de vulgarisation agricole, favoriser l’accès aux capitaux, utiliser des technologies appropriées et réaliser une réforme institutionnelle. Les centres d’innovation verte soutiennent par conséquent le développement à chaque stade de la production agricole et alimentaire – du champ à l’assiette.

Nous ne plaidons pas pour une agriculture industrielle. Au contraire, nous soutenons le développement d’un secteur agricole moderne et professionnel, guidés en cela par la vision d’une agriculture durable fermement ancrée dans les communautés agricoles rurales. Nous offrons aux petits exploitants agricoles pauvres la possibilité de passer à une production marchande en leur donnant les moyens d’aller au-delà de l’agriculture de subsistance et du risque élevé de pauvreté et de faim qu’elle comporte. Un secteur alimentaire et agricole productif crée des emplois et des revenus dans les régions rurales, réduit la vulnérabilité des pays en développement aux fluctuations des prix du marché mondial et garantit que les produits alimentaires restent abordables pour les groupes à faible revenu vivant en milieu rural comme en milieu urbain.

4)    Vers une transition dynamique des régions rurales
Il ne sera possible d’éradiquer la pauvreté et la faim en milieu rural que si les régions concernées peuvent avoir accès aux marchés urbains en expansion. Parallèlement, il faut créer autant de richesse que possible et la garder dans les régions rurales. Toutefois, celles-ci ne peuvent tirer parti des possibilités offertes par l’urbanisation que si les efforts de promotion de l’agriculture et de la production alimentaire s’inscrivent dans une stratégie globale de développement rural. Il faut que s’opère une transition rurale basée sur des principes sociaux et environnementaux, afin de mettre un terme à la prédominance de l’agriculture et d’appuyer la diversification du marché du travail. Il est important de développer des marchés agricoles et non agricoles qui facilitent la création de revenus, l’épargne et des niveaux plus élevés de sécurité sociale et d’investissement.
Toutefois, pour que le bon fonctionnement des marchés et des investissements privés améliore la qualité de vie et crée une économie plus saine dans les régions rurales, il faut que les conditions nécessaires soient en place : des écoles et des établissements de formation professionnelle, des centres de santé, un approvisionnement en énergie et en eau, un service d’assainissement, et un bon réseau routier. Si certains de ces services peuvent être fournis par le secteur privé sous contrôle de l’État, ce sont, en substance, des services publics que nous favorisons par l’intermédiaire de nos programmes de développement.

Les organisations bénévoles et l’entraide jouent également un rôle important dans la stimulation de l’économie rurale. Nous renforçons les capacités de la société civile, par exemple grâce à des organisations de producteurs, de consommateurs et de travailleurs qui garantissent un accès équitable aux marchés, des conditions de travail décentes et la participation aux décisions locales. Les organisations bénévoles donnent la possibilité de s’exprimer aux parties prenantes et veillent à ce que les connaissances locales soient utilisées pour résoudre les problèmes. Ainsi, grâce à notre approche globale du développement rural, nous soutenons également les groupes marginalisés.

5)    La gestion des ressources durables dans les régions rurales
Dans de nombreuses parties du monde, l’agriculture est à l’origine de problèmes de déforestation et d’appauvrissement de la biodiversité ; elle épuise les ressources en eau et réduit considérablement la fertilité du sol. Avec nos programmes, nous soutenons le développement agricole durable et l’utilisation responsable des ressources rurales.
La terre est la base de toutes formes d’agriculture et est globalement le plus important facteur de production. Elle est toutefois menacée partout dans le monde. Dans ce domaine d’action, nous mettons par conséquent l’accent sur la protection des sols et la régénération des terres dégradées, autant d’aspects qui ont été négligés dans la politique de développement. Les efforts visant à améliorer la production agricole ne porteront leurs fruits à long terme que si la dégradation des terres et la perte rapide de fertilité du sol sont enrayées et inversées.

6)    Des droits fonciers responsables
Mais il ne suffit pas de protéger les ressources naturelles et de les gérer de manière durable. Faut-il encore que les individus aient un accès équitable, durable et sûr à ces ressources. Dans de nombreuses régions, la précarité du régime foncier est une cause majeure de l’incapacité des communautés rurales à assurer leur propre nourriture ou à investir dans la terre. La sécurité de l’accès à la terre et à d’autres ressources naturelles est indispensable pour donner à de nombreux petits exploitants agricoles la possibilité de se sortir de la pauvreté et de se nourrir. Dans de nombreux pays, la législation concernant la propriété foncière et les droits de succession est discriminante pour les femmes. Nous nous efforçons d’améliorer le régime foncier à l’échelle mondiale, notamment au profit des femmes, des petits exploitants agricoles et des groupes marginalisés. Notre action inclut la promotion d’investissements fonciers responsables dans le respect des droits des petits exploitants et  leurs familles et des communautés autochtones.

Une optique régionale

L’Afrique sub-saharienne est la région où la prévalence de la faim et de la malnutrition est la plus élevée et où les problèmes de sécurité alimentaires sont les plus importants. Contrairement à la tendance mondiale, le nombre de personnes souffrant de la faim augmente en Afrique. C’est pourquoi l’Initiative met essentiellement l’accent sur ce continent. Dans un souci d’efficacité maximale, nous avons identifié les principaux pays exposés à l’insécurité alimentaire et sur lesquels la plupart des actions et ressources de l’Initiative seront ciblées. Nous n’excluons pas pour autant tout engagement dans d’autres pays.

Les priorités associées aux divers domaines d’action diffèrent d’un pays à l’autre. Les facteurs clés déterminant le choix de mesures spécifiques à un pays sont les intérêts du pays partenaire, la possibilité de tirer parti de programmes de développement allemands existants et les perspectives de réussite. Sur cette base, une décision a été prise d’engager les mesures suivantes :
 

  • mise en œuvre de programmes de sécurité alimentaire intégrés (domaines d’action 1 et 2) dans 12 pays (Bénin, Burkina Faso, Cambodge, Éthiopie, Inde, Kenya, Malawi, Mali, Somalie/Somaliland, Togo, Yémen et Zambie) ;
     
  • promotion de l’innovation dans l’agriculture et la production alimentaire grâce à la mise en place de « centres de promotion des innovations agricoles et agroalimentaires » (domaine d’action 3) dans 13 pays (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Éthiopie, Ghana, Inde, Kenya, Malawi, Mali, Nigeria, Togo, Tunisie et Zambie) ;
       
  • mise en œuvre de programmes de restauration des sols dégradés (domaine d’action 5) dans cinq pays (Bénin, Burkina Faso, Éthiopie, Inde et Kenya).


Stefan Schmitz
Commissaire de l’Initiative « Un seul monde sans faim »
Ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ)
Bonn, Allemagne
Stefan.Schmitz@bmz.bund.de