Sols après une forte pluie, en gestion biologique (à gauche) et en gestion conventionnelle (à droite). Grâce à la meilleure structure du sol, l’agriculture biologique est mieux à même de faire face à des épisodes climatiques extremes.
Photo : FiBL

Que peut apporter l'agriculture biologique ?

Les systèmes d’agriculture biologique sont-ils plus respectueux du climat et résilients au changement climatique que les systèmes conventionnelles ? Et sont-ils pour autant aptes à assurer la sécurité alimentaire mondiale dans le cadre du changement climatique ? Les auteurs pensent que c’est le cas. Ils disent toutefois qu’en évaluant le potentiel d’atténuation et d’adaptation, il ne faut pas uniquement voir l’aspect production. Il plaident pour un point de vue « systèmes alimentaires ».

L’agriculture biologique offre plusieurs moyens d’atténuer le changement climatique comparativement à l’agriculture conventionnelle.

Premièrement, l’agriculture biologique, grâce à ses pratiques clés d’utilisation d’engrais organique et de rotation des cultures avec des légumineuses fourragères, a tendance à accroître les niveaux de carbone organique dans le sol et par conséquent le piégeage du carbone. Elle contribue ainsi à atténuer le changement climatique en absorbant le CO2 atmosphérique et en stockant le carbone supplémentaire dans le sol. Toutefois, en fonction du type de sol et des conditions climatiques, ce processus s’arrête généralement au bout de quelques décennies, lorsque les niveaux de carbone organique dans le sol ont atteint un nouvel équilibre et lorsque les sols en sont saturés. Par ailleurs, ce stockage de carbone organique est réversible et le carbone peut à nouveau être libéré dans l’atmosphère sous la forme de dioxyde de carbone lorsqu’on passe à des pratiques non durables.

Deuxièmement, l’agriculture biologique n’utilise pas d’engrais minéraux. Les émissions dues à la production d’engrais industriels sont ainsi évitées. Contrairement au piégeage du carbone, il s’agit-là d’un avantage d’atténuation permanent pouvant être réalisé tous les ans.

Troisièmement, l’agriculture biologique a généralement un niveau élevé d’efficacité d’utilisation de l’azote et un moindre niveau d’utilisation de l’azote que l’agriculture conventionnelle. Cela se traduit par de faibles émissions d’oxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre, depuis les sols fertilisés, ce qui constitue un autre avantage d’atténuation simple et permanent.

Quatrièmement, l’agriculture biologique a tendance à s’accompagner de plus faibles densités de parcage des animaux, relativement à la superficie de terre disponible pour le pâturage et la production d’aliments pour animaux. Ce moindre nombre d’animaux s’accompagne d’une réduction directe des émissions de gaz à effet de serre d’origine animale par exploitation agricole, de moindres quantités de fumier et d’une diminution correspondante des émissions de méthane et d’oxyde d’azote provenant de la gestion du fumier.

De ce point de vue, l’agriculture biologique offre clairement un avantage d’atténuation. Toutefois, toutes ces stratégies sont étroitement liées à des systèmes de production extensifs moins productifs. Dans ces systèmes, cette réduction de la production peut entraîner une « fuite » d’émissions lorsqu’il faut se procurer le produit manquant ailleurs, là où des émissions correspondantes peuvent se produire. Dans ce cas, on se trouve face à une relocalisation et non pas à une réduction nette des émissions. D’où le danger que, dans ces systèmes, la réduction des émissions se fasse au prix de « fuites », sauf si des changements complémentaires, au niveau consommation, ont également lieu. Cet aspect est reflété par le fait que de nombreuses études montrent que l’agriculture biologique produit plus d’émissions que l’agriculture conventionnelle lorsqu’on tient compte de la production plutôt que de la superficie cultivée. Formulé différemment, la différence de rendement entre l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle est essentielle et met en perspective le potentiel d’atténuation global de l’agriculture biologique.

L’atténuation est importante, mais le potentiel d’adaptation l’est encore plus 

Toutefois, l’atténuation n’est pas, et de loin, le seul aspect à prendre en compte, et le plus important, lorsqu’il s’agit de changement climatique et d’agriculture. De fait, l’adaptation au changement climatique est bien plus importante pour l’agriculteur et pour la sécurité alimentaire. Les moyens de subsistance de centaines de millions de personnes dépendent directement de l’efficacité des pratiques et des stratégies d’adaptation au changement climatique dans l’agriculture. L’agriculture biologique a un potentiel considérable d’adaptation en matière de sols. Ceux-ci sont généralement de meilleure qualité et sont caractérisés par une plus forte teneur en matières organiques, des (micro)organismes plus actifs et plus divers, et une meilleure structure. Ces sols fertiles et sains favorisent une production stable.

De plus, les caractéristiques physiques des sols cultivés en gestion biologique entraînent généralement une meilleure infiltration et une meilleure capacité de rétention de l’eau. Cette particularité se traduit par un accroissement de la résilience aux épisodes climatiques extrêmes tels que la sécheresse et les fortes pluies. Cette meilleure capacité du sol à réguler le cycle de l’eau est essentielle pour l’efficacité de l’adaptation en agriculture, d’autant plus qu’il est attendu que ces épisodes extrêmes augmentent en fréquence et en intensité avec le changement climatique. En conséquence, les rendements peuvent être plus stables dans les systèmes d’agriculture biologique et peuvent ainsi contribuer à une plus grande résilience des moyens de subsistance.

La diversité est un autre aspect clé donnant à penser que l’agriculture biologique a un potentiel considérable d’adaptation. Les exploitations biologiques ont une plus grande diversité de variétés cultivées, de races d’animaux et souvent, aussi, d’habitats semi-naturels, ce qui favorise la résilience aux effets néfastes du changement climatique et constitue la base de la fourniture de services écosystémiques tels que la lutte biologique contre les parasites. Dans le contexte du changement climatique, cela est d’autant plus important qu’on s’attend à ce que la pression exercée par les parasites et les maladies augmente dans de nombreuses régions.

Par ailleurs, facilitée par le commerce, l’intensification de la gestion et le changement climatique, la prolifération de nouveaux parasites et de nouvelles maladies touchant les végétaux aura un impact sur la productivité agricole. Grâce à l’importante diversité des habitats, des espèces et des pratiques de gestion, l’agriculture biologique peut être très résiliente face aux parasites et maladies. La tendance à cultiver des espèces adaptées aux conditions locales va également dans le sens d’un accroissement de la résilience aux effets néfastes du changement climatique.

La disponibilité d’informations locales précises et concrètes sur l’impact du changement climatique, par exemple en ce qui concerne l’adéquation des cultures ou l’évaluation des risques d’apparition de parasites ou de maladies, est un élément important des stratégies d’adaptation. Pour les agriculteurs biologiques, notamment, un tel « système d’alerte précoce » peut être très pertinent, car ils ne disposent pas de solutions miracles pour lutter contre les parasites avec des  pesticides. De plus, l’agriculture biologique exige de nombreuses connaissances et les agriculteurs biologiques, notamment, doivent bien connaître leurs terres, leurs sols, leurs écosystèmes et la situation de la biodiversité, ainsi que son évolution. Il est par conséquent probable qu’ils sont particulièrement sensibles aux changements, ce qui leur permet de réagir à temps et d’être bien préparés.

Il faut beaucoup de persévérance

Il y a donc de nombreux indices d’une amélioration des performances de l’agriculture biologique face aux impacts du changement climatique. Les efforts de recherche augmentent régulièrement, mais les travaux d’analyse permettant d’acquérir de solides connaissances globales sur ce sujet restent rares, car il est bien plus complexe de mesurer l’efficacité de l’adaptation que l’efficacité de l’atténuation. L’efficacité de l’adaptation n’est visible qu’au bout de plusieurs années, voire plusieurs décennies. Elle nécessite des engagements à long terme du financement international de la recherche, ce qui est rarement possible dans le contexte actuel de la recherche, plus axée sur le court terme (entre trois et cinq ans au maximum). La situation est différente pour l’atténuation dont les résultats, par exemple les émissions de gaz à effet de serre évitées, peuvent déjà être évalués sur une base annuelle.

Contrairement à l’atténuation, pour laquelle des indicateurs par unité de production sont utilisés pour communiquer, il est souvent moins logique d’établir un lien uniquement entre les services d’adaptation et la quantité de produits. Dans une grande mesure, les performances des indicateurs d’adaptation sont liées à la superficie agricole, à l’exploitation, au ménage ou à la région. L’importance de l’écart de rendement est donc secondaire dans ce cas.

Au contraire, on pourrait même dire que les systèmes plus extensifs (agriculture biologique, par exemple) dans le cadre desquels les agriculteurs cultivent de plus grandes superficies avec de moindres rendements mais de meilleures perspectives d’adaptation, assurent, à l’ensemble de la communauté, des moyens de subsistance plus résilients que la production intensive conventionnelle. Par ailleurs, les systèmes d’agriculture biologique offrent un certain nombre d’avantages connexes au niveau environnemental, économique et social. Au nombre de ces derniers figurent la réduction de l’écotoxicité, la moindre consommation d’énergie, la réduction du potentiel d’eutrophisation, ainsi que la diminution des dépenses consacrées aux intrants et, par conséquent, une meilleure rentabilité, par exemple.

Stratégies de subsistance

L’agriculture biologique peut donc être perçue comme une stratégie globale de subsistance durable allant au-delà des avantages de l’atténuation du changement climatique et de l’adaptation à ce dernier. Ainsi, la réduction des dépenses consacrées aux intrants et l’accroissement de la rentabilité contribuent directement à l’amélioration des moyens de subsistance. Ces avantages ne sont pas uniquement liés à l’adaptation au changement climatique, ils relèvent de stratégies de subsistance durable face à de nombreux autres problèmes, par exemple l’évolution démographique, l’absence de possibilités d’emploi ou la migration. Dans cet ordre d’idée, l’écart de rendement perd également de son importance. Ce n’est qu’un aspect parmi tant d’autres d’une stratégie de subsistance durable, alors qu’il peut être capital lorsqu’on met l’accent sur le potentiel d’atténuation du changement climatique par unité de production.

Soulignons que dans cette analyse, nous ne prétendons pas qu’il n’y a pas de différence entre faibles rendements et rendements élevés. L’objectif de l’analyse est de placer le rôle des rendements des systèmes de production agricole et des différences de rendement entre eux dans un contexte plus large et de montrer qu’ils ne sont qu’un important indicateur parmi beaucoup d’autres. Tous les autres aspects, par exemple les intrants, restant égaux par ailleurs, les rendements plus élevés sont nettement préférables pour l’agriculteur car ils sont directement synonymes de recettes plus élevées – sauf lorsque les rendements élevés entraînent une surproduction dans de nombreuses exploitations et, par conséquent, une chute des prix sur le marché.

Le point de vue « systèmes alimentaires »

Malgré les avantages de l’agriculture biologique en ce qui concerne le changement climatique et les stratégies de subsistance, le problème des fuites de production reste posé. Nous devons par conséquent examiner le rôle de l’agriculture biologique dans l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à ce dernier selon un point de vue « systèmes alimentaires ». Au niveau des systèmes alimentaires, la sécurité alimentaire est assurée en fournissant suffisamment de produits pour répondre à la demande (en négligeant donc, pour une fois, l’aspect primordial de l’adéquation de la distribution et de l’accès aux aliments). Lorsque la production est insuffisante en raison de rendements trop faibles, la solution ne consiste pas nécessairement à augmenter les rendements à tout prix. Elle peut au contraire consister à réduire la demande.

Dans notre système alimentaire actuel, deux approches sont privilégiées pour agir sur la demande. Premièrement, il y a celle qui consiste à réduire la consommation de produits animaux et, par conséquent, la demande d’aliments concentrés pour les animaux, provenant de terres cultivées et en concurrence directe avec l’alimentation humaine. Deuxièmement, il y a celle qui consiste à réduire la demande en diminuant le gaspillage alimentaire, étant donné qu’environ un tiers de la production actuelle est gaspillé ou perdu. En s’attaquant à ces aspects de la demande on pourrait la ramener à un niveau qui pourrait être en adéquation avec de faibles rendements.

Rappelons que cette analyse est axée sur un point de vue global dans le contexte de l’augmentation des revenus, du développement des classes moyennes, même dans les pays à faible revenu et, parallèlement, de l’accroissement de la demande de produits animaux en cas de statu quo. Nous avons conscience que dans de nombreux contextes (où la réduction de la demande n’est pas envisageable) cette discussion serait franchement cynique. Bien que, là également, la réduction des pertes après la récolte et pendant le stockage pourrait bien souvent contribuer à améliorer la situation et fonctionne de manière similaire à la réduction de la demande. Cela est d’autant plus important dans le contexte du changement climatique, où les prévisions de rendements font état d’augmentations très inférieures à celles qu’on a connues dans le passé, voire d’augmentations nulles ou de diminutions pour des cultures essentielles telles que celles du riz, du blé ou du maïs. Dans cette situation, l’écart de rendement pourrait encore se resserrer, étant donné les indications selon lesquelles l’agriculture biologique est particulièrement performante en ce qui concerne l’adaptation aux menaces du changement climatique.

Associer ce qu’il y a de mieux dans tous les systèmes

Alors, qu’est-ce que tout cela veut dire ? Cela veut dire, premièrement, que les potentialités d’atténuation du changement climatique dans l’agriculture biologique sont réelles mais qu’il ne faut pas les surestimer. Deuxièmement, qu’il ne faut pas aborder l’atténuation en mettant uniquement l’accent sur l’aspect production. C’est un sujet essentiel à examiner au niveau des systèmes alimentaires où les tendances de la demande sont essentielles, elles aussi. Troisièmement, que l’agriculture biologique est une stratégie prometteuse d’adaptation au changement climatique. Là également, mettre simplement l’accent sur le changement climatique est trop simpliste. L’agriculture biologique est une stratégie de subsistance durable ayant des effets prometteurs selon un grand nombre d’indicateurs lorsque l’adaptation au changement climatique ne concerne qu’un sous-ensemble. Quatrièmement, que dans tout cela, l’agriculture biologique peut servir de modèle à l’agriculture durable et contribuer à améliorer des approches non biologiques. Le débat ne doit pas donner lieu à des querelles sur le système de production qui pourrait être le meilleur ou le pire relativement à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation à ce dernier. Il doit au contraire identifier les points forts et les pratiques prometteuses de chaque système de production et la façon de les transférer et les mettre en œuvre dans d’autres contextes, au profit de toutes les parties prenantes.

Adrian Muller, Markus Steffens, Hans-Martin Krause, Lin Bautze, Matthias Meier et Sibylle Stöckli sont tous des chercheurs travaillant dans divers départements de l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) en Suisse. Les auteurs sont spécialisés dans des domaines tels que la socio-économie, la coopération internationale, les sciences des cultures et les sciences du sol, ce qui illustre bien l’approche interdisciplinaire de la recherche adoptée par cet institut.
Contact: adrian.mueller@fibl.org