Les invités (de gauche à droite) : Regina Birner, université de Hohenheim ; Thomas Allen, CSAO ; Francesco Rampa, CEGPD et Philipp Heinrigs, CSAO.
Photo: ILR/Maximilian Meyer

Pourquoi l’Afrique n’arrive-t-elle pas à subvenir à ses besoins alimentaires ?

Un des objectifs prioritaires que l’Union africaine s’était fixés était d’éliminer la faim sur le continent d’ici à 2025. Les participants à un atelier organisé à Bonn/Allemagne se sont dits convaincus que pour atteindre cet objectif, il fallait rendre plus efficace le commerce régional.

« L’Afrique a tout ce qu’il lui faut pour subvenir à ses besoins alimentaires ! – Le continent peut subvenir à ses besoins alimentaires ! Ce ne sont pas là de simples mots, c’est un objectif politique. » C’est en ces termes que, dans un message vidéo, Madame Tumusiime Rhoda Peace, Commissaire de l’Union africaine pour l’économie rurale et l’agriculture, a accueilli les participants à un atelier organisé à Bonn, Allemagne, par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit à la fin septembre 2016. La Commissaire a souligné qu’un des objectifs prioritaires de l’Union africaine était d’éliminer la faim sur le continent d’ici à 2025. Concrètement, cela voulait dire que le secteur agricole et celui de l’agroalimentaire étaient des éléments centraux des stratégies d’avenir de l’UA. Mme Peace a ajouté qu’un secteur agricole moderne avait plus de chance d’offrir un emploi au nombre croissant de jeunes. Elle a affirmé que l’intégration régionale était une des clés du développement du secteur agricole. Que l’UA cherchait à travailler en étroite collaboration avec le secteur agricole pour améliorer la compétitivité des chaînes de valeur et concrétiser la transformation du secteur agricole. « L’Afrique a besoin de s’appuyer sur les connaissances pour transformer son agriculture, » a-t-elle précisé aux participants à la réunion.

Les défis

La poussée démographique et l’urbanisation massive sont probablement les deux principaux défis que l’Afrique doit relever. Par ailleurs, les habitudes alimentaires des citadins sont différentes de celles de la population rurale. Pour Philipp Heinrigs, du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO), Paris, France, cette situation pose autant un problème qu’elle constitue une opportunité pour les marchés régionaux et locaux. M. Heinrigs estime que dans les villes, la demande d’aliments transformés, de plus grande valeur ajoutée, représente environ 39 pour cent de la demande alimentaire globale, ce qui rend indispensable l’adaptation des chaînes de valeur. Il affirme qu’il faut moderniser aussi rapidement que possible les technologies appliquées dans les filières alimentaires (par exemple améliorer les méthodes de transformation et de conditionnement) pour faire face à la demande dans les agglomérations. Il ajoute qu’il faut également relever le niveau des normes de qualité. Il considère que cela ne relève pas seulement des responsables des politiques agricoles dans les pays en développement d’Afrique, et qu’il faut au contraire des efforts concertés avec les responsables des politiques industrielles et commerciales.

Pour M. Heinrigs, la politique des prix constitue le deuxième grand problème. Selon lui, à l’heure actuelle, les citadins des pays du Sahel consacrent environ 50 pour cent de leurs revenus à l’alimentation. C’est pourquoi il demande une régionalisation des flux alimentaires et commerciaux, ainsi qu’un intérêt politique accru pour le développement d’une économie alimentaire susceptible d’offrir plus d’emplois et des emplois mieux rémunérés.

Francesco Rampa, du Centre européen de gestion des politiques de développement  – CEGPD, Maastricht, Pays-Bas, a critiqué le développement des marchés alimentaires en Afrique qu’il considère trop fragmentés en raison d’un manque d’infrastructures, des barrières tarifaires et du chevauchement des accords économiques. M. Rampa craint que pour ces raisons, les économies africaines perdent des milliards de dollars. Il affirme entre autres que les responsables de la stagnation du commerce régional sont des élites nationales qui s’intéressent plus à financer l’infrastructure d’exportation des produits de base qu’à investir dans l’intégration des liens commerciaux régionaux.

Le commerce alimentaire peut être extrêmement risqué, notamment pour les femmes, prévient M. Rampa. Car le mauvais état des voies d’accès au marché et le fait qu’elles ne soient pas gardées sont souvent à l’origine d’actes de violence et de harcèlement sexuel le long des nombreuses frontières. « Ça arrive tous les jours, » souligne M. Rampa.

Sortir de ce dilemme – les corridors 

Après les présentations, M. Rampa et les participants à la table ronde ont insisté sur le fait que les principaux obstacles au commerce régional en Afrique étaient le grand nombre de frontières nationales, la faiblesse de l’infrastructure routière dans les différents pays, le trop grand nombre d’accords économiques et autres et les barrières non tarifaires. Ils ont demandé un renforcement de toutes les parties prenantes, considérant qu’il fallait pour cela adopter des technologies plus modernes dans les exploitations agricoles, poursuivre la mise en place de corridors commerciaux le long desquels les produits alimentaires peuvent être acheminés, aussi rapidement que possible et sans obstacle, du producteur au consommateur final et, pour finir, lancer des initiatives de partenariat public-privé pour favoriser l’investissement dans le commerce régional.

Les invités ont fait référence à un exemple, celui de TradeMark East Africa (TMEA), une agence de facilitation des échanges financée par de multiples donateurs, qui a créé un corridor entre les pays enclavés d’Afrique centrale et le port de Dar Es Salam en mettant en place un observatoire des transports à la suite de négociations avec les voisins du Kenya. Cet observatoire surveille en permanence l’efficacité des transports le long du corridor central en identifiant les délais totaux imputables à toutes les causes possibles comme moyen de créer une plateforme régionale s’appuyant sur des faits et pouvant être utilisée comme outil opérationnel par les parties prenantes, ainsi que par les décideurs de la région.

Les invités ont par ailleurs souligné que la création de corridors avait également facilité la formalisation des prix du marché. De nos jours, les systèmes d’information sur les marchés s’appuyant sur l’utilisation du Smartphone sont largement utilisés en Afrique. Ce qu’il reste à faire, c’est les « régionaliser ». Au cours de la discussion, M. Rampa a également fait valoir que la diffusion d’informations numériques pouvait aussi contribuer à dénoncer la pratique très répandue des pots de vin aux frontières.
M. Rampa a fait référence à une initiative commune du PDDAA (Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine) et du COMESA (Marché commun de l’Afrique orientale et australe) visant à créer un Programme d’investissement régional dans l’agriculture ayant pour principal objectif de supprimer les obstacles au commerce des produits agricoles et de faciliter les liens entre les exploitants agricoles, les marchés et les chaînes de valeur régionales. Il a souligné qu’il s’agissait-là d’un exemple supplémentaire de la façon d’améliorer l’efficacité du commerce régional. 


Angelika Wilcke