Après leur réouverture en mars 2015, toutes les écoles du Liberia sont tenues de soumettre tous les élèves et tous les visiteurs à un contrôle de la température corporelle.
Photo: © K. Hiromi/Polaris/laif

L’impact d’Ebola sur la sécurité alimentaire en Afrique occidentale

L’épidémie du virus Ebola a fait de nombreuses victimes, mais elle a également des conséquences importantes pour les économies des pays touchés. Le nombre de personnes souffrant actuellement d’insécurité alimentaire est près d’un quart supérieur à ce qu’il était avant l’épidémie. Cela vaut surtout pour les populations rurales, comme le montre l’évaluation suivante de la situation.

Trois pays d’Afrique occidentale, le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée (constituant ce qu’on appelle la région de la rivière Mano) ont été durement touchés par l’épidémie de la maladie à virus Ebola qui est la préoccupation première depuis juillet 2014. Les pertes en vies humaines, la souffrance des personnes mises en quarantaine, le chagrin et les difficultés rencontrées par les membres des familles à charge ne sont qu’un aspect de l’urgence. L’autre aspect est l’impact économique de la maladie sur des sociétés vivant déjà dans des conditions très difficiles. Dans ces pays, chacun a été durement touché par une situation assimilable à une situation de guerre. La principale répercussion vient d’un comportement d’aversion motivé par la peur de la contagion. Ces effets comportementaux ont une incidence sur les marchés des facteurs et des produits de base, sur la main-d’œuvre et la production, et sur les moyens de subsistance des populations et ils ont bien entendu freiné la croissance économique.

Ces trois pays d’Afrique occidentale sont déjà pauvres et ils font partie des dix pays du monde où l’indice de développement humain (IDH) est le plus faible (voir le tableau ci-dessous, ligne 5). L’épidémie d’Ebola les appauvrit encore plus et rend encore plus difficile la vie des populations. La Sierra Leone et le Liberia se relevaient d’horribles guerres civiles. Avant l’épidémie, ils connaissaient une forte croissance économique et de nombreux efforts visant à remettre l’infrastructure et l’économie sur pied ont été réduits à zéro.

Pour estimer l’impact de la maladie, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM), en collaboration avec les gouvernements et d’autres partenaires, ont activement procédé à des évaluations rapides au moyen d’études sur le terrain. Les chiffres collectés ont été analysés par un modèle économétrique de simulation de l’impact de la maladie sur l’agriculture (Disease Impact on Agriculture Simulation – DIAS) mis au point par la FAO. Cette analyse a été complétée par les résultats obtenus avec le modèle de simulation de l’impact de la crise (Shock Impact Simulation Model – SISMod-Light) du PAM. Ces deux sources ont fourni l’essentiel des chiffres présentés dans le présent article.

La dimension sociétale

Pour contenir le virus dans les épicentres de la maladie, les gouvernements ont mis en place des barrages routiers gérés par la police et l’armée. Ces barrages ont empêché toute circulation des agriculteurs et des travailleurs, ainsi que des biens. La Côte d’Ivoire et le Sénégal ont restreint la circulation des personnes et des biens et ont même fermé les frontières. La plupart des compagnies d’aviation ont interrompu les vols en direction de la région de la rivière Mano. Les négociants ont cessé d’être un lien entre les agriculteurs et les marchés. Pendant de nombreux mois, dans les villes, et jusque dans les zones rurales, les marchés alimentaires n’ont assuré qu’une infime partie de l’approvisionnement normal. Dans la plupart des zones touchées, le gouvernement a temporairement fermé des marchés pour empêcher les foules de se rencontrer. Les habitants des zones rurales les plus durement touchées ont abandonné leurs exploitations et quitté leurs villages pour échapper à la menace de l’infection. Les banques et les boutiques ont considérablement limité leurs heures d’ouverture pour réduire au minimum les contacts avec les clients. Dans le très important secteur minier, dans les plantations d’hévéas et dans d’autres secteurs d’exportations, les activités ont été perturbées car les travailleurs craignaient de se mêler aux autres. Les ministères et les services publics ont cessé toute activité. Les écoles et les universités ont suspendu les cours pendant plus de six mois. Il n’y avait plus d’activité normale dans la vie publique. Les réductions spectaculaires des revenus, le manque de possibilités de faire du petit commerce et l’inflation des prix des aliments sur les marchés ont eu une incidence générale sur les moyens de subsistance des populations.

 


Ralentissement économique dans une région déjà très pauvre

Les recettes fiscales ont chuté de 4,7 pour cent du PIB au Liberia et de 1,8 pour cent en Guinée et en Sierra Leone, comme l’avait prévu la Banque mondiale. En 2013, avant l’épidémie, les taux de croissance économique étaient considérables et classaient la Sierra Leone au deuxième rang et le Liberia au sixième rang des dix pays du monde connaissant la plus forte croissance de leur PIB (il est vrai qu’ils partaient de très bas). Le Fonds monétaire international (FMI) avait prévu, pour 2014, une croissance du PIB de 11,3 pour cent, 5,9 pour cent et 4,5 pour cent, respectivement, pour la Sierra Leone, le Liberia et la Guinée. À la mi-août 2014, le FMI a revu ces estimations à la baisse (8,0 pour cent, 2,5 pour cent et 2,4 pour cent). En chiffres absolus, ces pertes se sont traduites, au total, par un manque à gagner de 1,6 milliard de dollars US pour le PIB des trois pays. Sur ces pertes, la Banque mondiale estime que 500 millions de dollars US sont directement attribuables à une érosion de la confiance des consommateurs et des investisseurs et au frein à la circulation des gens dû à l’épidémie.

Impact sur la sécurité alimentaire

Deux facteurs se sont conjugués pour accroître l’impact de l’épidémie sur la sécurité alimentaire. Il y a d’abord eu la période de l’année. L’épidémie s’est déclarée en juillet/août 2014, alors que la saison des plantations agricoles battait son plein, si bien que des champs n’ont pas été cultivés et les cultures ont été négligées. C’est le Liberia qui a été le plus touché par ce facteur. Ensuite, il s’est trouvé que les épicentres régionaux de la maladie ont été certains des « greniers à céréales » du Liberia (districts de Lofa et Margibi, où la production, au cours de ces deux mois, a diminué de 25 %), de la Sierra Leone (Kailahun et Kenema ; diminution de 10 à 25 %) et de la Guinée (Guéckédou et N’zérékore ; diminution de 8,5%) (FAO). Globalement, la récolte de riz, en octobre/novembre 2014, a été de huit à douze pour cent inférieure à ce qu’elle avait été les années précédentes.

Dans la deuxième moitié de 2014, l’insuffisance de la production céréalière dans ces pays a entraîné une augmentation des prix des aliments au Liberia, plus qu’en Sierra Leone. Sur de nombreux marchés, les prix ont augmenté de 40 pour cent. L’effondrement des activités commerciales et des transports a été la principale cause de cette inflation. La FAO explique les baisses de rendement par la peur suscitée par le virus Ebola. L’insécurité ressentie face à la transmission de la maladie a paralysé les activités. Cela a notamment été le cas des agriculteurs qui ont renoncé à effectuer les travaux des champs et des intermédiaires qui ont refusé d’offrir leurs services commerciaux aux villages. Au Liberia, les travaux coopératifs communautaires traditionnels du système « Kuu », qui assurent le débroussaillage et l’entretien des parcelles cultivées, ont complètement cessé. Les rendements ont chuté par manque de recours aux intrants agricoles, les possibilités de crédit ayant considérablement été restreintes.

Le Liberia, dont le taux d’autosuffisance en céréales n’est que de 20 pour cent, dépend beaucoup des importations de produits alimentaires (voir le tableau ci-dessous, ligne 8). La capacité d’importation a considérablement souffert de la réduction de la capacité d’exporter due à Ebola (production minière et agricole) et de la dépréciation des monnaies nationales. Les besoins estimés d’importations supplémentaires de céréales (voir tableau, ligne 9) ne peuvent être couverts  dans des conditions commerciales normales car le pouvoir d’achat des gens est insuffisant. Les importations nécessaires exigent une aide internationale, sous forme d’APD, de crédits ou d’aide alimentaire matérielle essentiellement distribuée gratuitement aux personnes les plus touchées. La mise en place d’un système de bons alimentaires permettant  de gérer les droits à bénéficier de cette aide serait nécessaire.

La région de la rivière Mano, une des plus pauvres du monde , s’est toujours caractérisée par le nombre considérable de personnes gravement touchées par l’insécurité alimentaire. On estime que l’épidémie d’Ebola a augmenté d’un quart le nombre de personnes souffrant de la faim. Il est surprenant de constater que c’est dans les zones rurales que vit la majeure partie des personnes supplémentaires gravement exposées à l’insécurité alimentaire (voir tableau, ligne 7). Au Liberia, le nombre de personnes vivant dans l’insécurité alimentaire était estimé à 1,1 million en mars 2015 ; en Sierra Leone et en Guinée, il était respectivement de 2,1 et de 2,9 millions. (Les personnes dont l’apport calorique quotidien est inférieur à 1 799 Kcal sont considérées comme gravement exposées à l’insécurité alimentaire, alors que celles dont l’apport calorique quotidien se situe entre 1 800 et 2 099 Kcal ne sont considérées que comme modérément exposées à l’insécurité alimentaire. La ligne de démarcation entre sécurité et insécurité alimentaire se situe entre 2 100 et 2 399 Kcal/jour).


De l’urgence au redressement

Grâce à une meilleure connaissance de la maladie, et avec le temps, les gens échappent à leurs pires angoisses. Les marchés ont rouvert et le commerce montre des signes de reprise. Toutefois, l’insécurité alimentaire reste très supérieure à la normale. Selon un rapport de la FAO, dans ces trois pays, plus de 1,2 million de personnes ont besoin d’une aide immédiate pour réduire la malnutrition aigüe.  Le redressement économique prendra du temps et de nombreuses familles continueront d’être confrontées à des problèmes consécutifs à la maladie, et ce pendant longtemps.


Rudolf Buntzel
Consultant ; maître de conférence à l’université du Liberia de 2011 à 2013
Berlin, Allemagne
rudolf.buntzel@gmail.com